lundi, mars 05, 2007

Plus loin, plus haut, plus fort !

J'ignore si la théorie de la relativité, ou du moins sa vulgarisation commune, celle que j'ai comprise, notamment dans l'excellent Si Einstein m'était conté de Damour, a joué un rôle considérable dans l'accélération des modes de vie occidentaux - pays qui, chacun le sait, jouent le rôle de modèles et de moteurs de par le monde. On se rappelle qu'Einstein a montré que la représentation était (notamment) fonction de la vitesse à laquelle se déplaçait l'observateur.
En tout cas, depuis les progrès de plus en plus fulgurants des techniques, tout s'accélère. La recherche scientifique d'abord, qui monte en régime à mesure qu'elle avance (c'est une évidence). Les modes de vie surtout, qui consistent à considérer que l'intensité qualitative épouse les lignes du régime trépidant de la vie. Il est frappant de comparer les modes de vie qui différencient, entre autres, les Africains de l'Ouest et les Français. Le cliché de la coolitude des Béninois ne s'explique pas seulement par la théorie des climats chère à Montesquieu. Il n'est pas jusqu'aux différences entre campagnes et grandes villes qui ne soient stigmatisées, avec de plus en plus de nuances il est vrai, puisque les campagnes à proximité des villes sont prises d'assaut par les citadins lassés du bruit et de l'odeur du marteau-piqueur. Alors que le mode de vie rural se distingue par sa nonchalance connotée de plus en plus positive, l'intensité de la vie parisienne frise l'hystérie pour un provincial subissant les hordes affairées dans le métro un vendredi soir.
Plus la ville est grande, et plus il semble qu'il faille participer de la vie intense et exténuante. L'automobile est le symbole du Progrès. Il est frappant de constater que, jusqu'à plus ample informé, l'automobiliste moderne cherche toujours à rouler le plus vite possible, souvent pour gagner quelques minutes, voire quelques secondes dérisoires. On pourrait se demander pourquoi les législations, qui prétendent défendre la sécurité routière contre les multiples imprudences, n'attaquent pas l'une des causes fondamentales des accidents : la puissances des véhicules, dont la limitation permettrait le ralentissement, n'est jamais remise en question.
C'est que le ralentissement est vécu comme la régression par excellence, la régression suprême. Même les sportifs, ces tristes héros de la modernité, n'aspirent qu'à aller de plus en plus vite. N'est-ce pas le slogan d'une publicité de célèbre marque? Les sprinteurs, les footballeurs, les rugbymen, les cyclistes, les champions de F1, j'en passe et des meilleures, avancent tous de plus en plus vite. Ils ne suivent pas seulement les progrès techniques et l'volution naturelle de leur discipline respective. Ils respectent à la lettre les attentes et les desiderata du grand public et de leurs hérauts assermentés, les médias.
Si l'ensemble du monde aspire à aller de plus en plus vite, de plus en plus haut, de plus en plus fort, si ce sont les golden boys surmenés de la haute finance, les emplois du temps débordés, les frénétiques de l'avion et du portables qui recueillent notre approbation jalouse, c'est que le monde estime confusément que l'accélération du rythme de vie permet l'accession à un autre monde. Non que le stress de la vie occidentale, cette manière d'en faire et d'en vouloir toujours plus (trop?), ce way of life singulier que l'on prête aux Américains (et aux riches) déclenchent le passage vers une autre strate de réel, une sphère supérieure, voire le vrai réel, le réel idéal. Tant s'en faut. On n'aboutit qu'à une certaine vanité et une course éperdue à la vitesse, dans une surenchère inquiétante, qui ne peut que nuire à l'être humain. Demandez ce que pense un Béninois d'un passant qui court dans la rue : c'est un fou.
Il n'est pas certain que cette appréciation pour qualifier nos aspirations à la vitesse soit erronée. Car l'homme s'est clairement fourvoyé en discernant dans cette direction (une impasse?) le moyen de transcender le réel sensible et d'accéder à l'idéal tant chanté. Ce n'est certainement pas le Progrès scientifique et technologique qui lui donnera l'occasion de goûter aux plaisirs de cet Éden jusqu'à présent introuvable (et qui risque de le rester un certain temps encore!). La vraie question à poser aux excités convulsifs qui parsèment notre monde de leurs miasmes saugrenus et qui estiment de façon hallucinatoire que l'accélération a valeur de révolution métaphysique, c'est la confrontation sérieuse avec leur slogan. Plus haut, plus fort, plus loin? Fort bien! Mais pour aller - où?

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