Que l'écrivain Calixthe Beyala est pénible à entendre, à chacune de ses apparitions médiatiques! Elle vocifère, elle vitupère, elle morigène. Telle la poule, elle prouve qu'on crie d'autant plus fort qu'on a tort. A force de se lancer dans des caricatures incoulables, on va finir par penser que les Noirs sont protégés par les préjugés qui les accablent! Quand ils profèrent des imbécillités, on feint de ne pas entendre le scandale qui aurait provoqué l'excommunication de tout bon Blanc qui se respecte. Comment une plume si mal taillée subit un succès aussi confondant de mauvaise foi fielleuse? Faut-il que les écrivains noirs soient de mauvais écrivains pour être reconnus comme écrivains par le système artistico-médiatique? Comment expliquer qu'Ahmadou Kourouma n'ait jamais eu le retentissement populaire que ses oeuvres méritaient? Il est vrai que Kourouma dérange et que la subversion qu'il instillait n'est pas vraiment l'apanage de Beyala. Au passage, puisque Beyala est camerounaise, une pensée pour Um Nyobé, Félix-Roland Moumié, l'UPC et les Bamikélés. Comprenne qui pourra!
En entendant les commentaires porter sur l'élection présidentielle, fleurir les plus savantes analyses, les plus tortueuses prospectives, les plus fouillées envolées, j'ai plus que jamais le sentiment que le commentaire est le plaquage d'une machine un peu artificielle et vaine sur le réel. Non que le sens soit indépendant du réel, mais que le sens n'est jamais en mesure que d'exercer ses lumières a posteriori.
L'artifice du réel, sa botte secrète, celle qui emporte l'adhésion conquise et irrévocable du grand public, c'est de laisser croire que le commentaire possède une méthode pour donner sens aux moindres événements du réel. Les analystes politiques, gens savants et surdiplômés, partagent la faculté hypertrophiée et étonnante de se montrer capables d'apposer leurs méthodes sur le moindre des événements avec d'autant plus de brillance et de voyance.
Pool! Nos impétrants sont partis. Ils vous expliqueront avec autant de talents et de persuasion, et le retrait de Jacques Chirac de la vie politique, et sa candidature surprise à la présidentielle; et l'effondrement de Le Pen au premier tour, et son accession au deuxième; et le caractère ringard du candidat Bayrou, et ses chances de finir à l'Elysée, en successeur de VGE et de Delors.
La force du commentaire, c'est de tout commenter. C'est aussi sa faiblesse. Nos brillants rhéteurs, avant de figurer dans les grands jurys politiques, furent tous d'inoubliables énarques, normaliens, agrégés, journalistes, politologues si sûrs de leurs connaissances inégalées. Le savoir est le meilleur instrument du mime. Celui-ci s'appuie sur les thèmes scolaires les moins engagés. L'agrégé est ainsi capable de scinder toute leçon en trois parties, ainsi que de réciter l'explication de n'importe quel texte. Quel que soit le sujet, quelle que soit la valeur de l'auteur, il tripatouillera, mais, même si l'intitulé est plus abscons que certains fragments des Véda, il s'en sortira. Avec les honneurs.
Le propre de toutes les études, de tous les concours en terre d'Occident? Laisser croire que l'ordre préexiste au formidable bouillonnement qui agite les productions humaines, spécialement celles qui font tourner notre monde - les idées. Et cet ordre permet de tout expliquer, de tout illuminer. La démarche préconisée consiste à retrouver cet ordre béni, cet Age d'Or de la connaissance, et à le porter au fronton de l'intelligence radieuse et épanouie.
On mesure pourquoi l'homme se persuade que les diplômes sont le signe d'excellence de l'intelligence épanouie. De l'intelligence? Certes. Reste à savoir laquelle. Il ne suffit pas de rappeler que la prééminence de l'intelligence abstraite sur la pratique suffit à disqualifier tout type d'intelligence qui ne respecte pas la rigueur, soit le respect studieux à cet ordre universel.
L'intelligence que l'on élit, c'est celle qui établit l'essentialisation du sens, le fait que le sens précède l'existence. Cette annonce, plus que contestable en soi, suppose, pour être socialisée, politisée, bref, humanisée, qu'elle se fonde dans le moule de l'académisme. Pour que sa valeur se révèle à l'usage, il ne faut pas qu'il présente une valeur relative. Si l'académisme n'était que le rappel à l'ordre des choses, il serait un juste passage obligé. Mais l'académisme n'est pas la loi selon laquelle l'imitation précède tout type de création (l'apprentissage, tout type d'action). Il exprime dans le même temps le coup de force confinant au coup d'état que la raison lance sur le réel.
Une OPA en bonne et due forme, qui permet au sens de s'investir en puissance créatrice du monde avec la bienpensance assurée des gens convaincus d'avoir raison : le sens est tout-puissant! Qu'on se le tienne pour dit! Au commencement était le sens... Je crains fort que cette erreur programmatique, qui veut que le sens soit le père/mère du réel soit une erreur plus que perverse (soit : le sens sens dessus dessous). Le genre d'illusion qui (or)donne ses lettres de noblesse à l'anthropomorphisme et qui permet de conforter l'ordre social.
Il n'a échappé à personne que le formatage consistait à donner du fond à ce qui n'en avait que la forme. Soit : à donner ses lettres de noblesse à l'ordre au détriment du mystère du réel (que l'on peut nommer désordre ou chaos sans désagrément). Problème : sans mystère, pas d'ordre. Si le sens est seul, il est vide - aussi. L'académisme, le scolaire, le formatage ne sont que trois termes différents qui recoupent la même réalité. Elle s'énonce ainsi : le fait d'universaliser arbitrairement le sens au motif que le réel asensé est trop inconnu, trop insaisissable, trop angoissant.
Bien entendu, il serait dangereux de penser qu'on peut se passer de tous les avatars du sens, y compris l'académisme et le formatage. L'homme a d'autant plus besoin du sens qu'il disparaîtrait sans ordre. L'académisme est plus essentiel à l'homme que le rappel de la précellence du désordre. Le pédant, le diplômé, le commentateur rigoureux seraient-ils plus importants que le subversif, le marginal, l'inclassable? Vaudrait-il mieux s'approcher de la figure du fils à papa installé que du clochard fier de vivre en marge des institutions?
Nullement! Disons que les marginaux sont aussi nécessaires à la bonne marche de l'humanité que les fils à papa qui ont intégré à leurs circuits agiles et performants les conventions de l'imitation. Évidemment, le plus confortable est de se tenir dans la moyenne conforme. D'être un imitateur pas dupe, dont la priorité est de faire des enfants - soit de sacrifier à l'impulsion la moins sensée, al moins rationnelle qui soit. Mais pour sa position dans la société comme dans la vie, on ne choisit pas. A bon entendeur, salut! Il reste que la crise du sens se manifeste toujours quand le sens en fait trop, quand, ayant perdu la boussole, il en arrive à tout contrôler. A prétendre, pour le dire un peu vite, que seule l'imitation existe.
Cas de la scolastique, de la théologique Sorbonne et des inoubliables Aristoteles dixit. Cas également de toute la modernité, dont Rosset a bien montré qu'elle ne fait que suspendre le sens pour mieux le réinstaller dans un plus tard introuvable (la fameuse et emblématique différAnce). La modernité vit une crise du sens qui se manifeste par un surinvestissement du sens.
Paradoxe? Demi paradoxe? En tout cas, la valeur du sens s'étalonne à l'aune du crédit qu'il accorde à ce qui ne fait pas sens, à ce qui ne s'autorise d'aucun ordre, ni d'aucune constitution. En tant que tel, cet aléatoire est aussi ce qui ne se laisse pas évaluer, mesurer, décortiquer. Les tenants du sens ne peuvent que se défier de ce réel qui a en outre l'outrecuidance de rappeler qu'il n'est pas réductible aux investissements du sens. L'infini dans la lorgnette du fini n'exprime jamais que la profonde incompréhension que les deux termes engendrent. Le commentateur se défie toujours du créateur.
Pourtant, sans créativité, l'humanité ne pourrait survivre à sa peine. L'imitation pure conduit à la déperdition qualitative du savoir dont elle s'enorgueillit. Il faut bien que de l'originalité qualitative surgisse d'on ne sait où, d'un certain no man's land, pour que l'imitation devienne opérante. L'imitation aurait-elle le besoin impérieux de ce dont elle se défie le plus? Je dirais même plus! La négation de la créativité coïncide avec le surinvestissement du sens. Sans créativité, le sens est perdu comme la boussole privé de ses chers points cardinaux. Sens et créativité forment un couple tumultueux. Qu'aucun ne tombe à l'eau, sans quoi le bateau les suivrait sans tarder!
Pour éviter le naufrage, une question : d'où viennent les idées? Cette question participe d'une autre, similaire : d'où procèdent les oeuvres d'art (quelles qu'elles soient)? Certainement pas du sens, ni de la raison! Sans quoi les artistes seraient les tenants de l'ordre intellectuel, de ces penseurs cooptés par le système dominant, cette fameuse pensée dont on glose sans savoir par quoi la remplacer. Même si l'on ne croit pas dans l'idéal d'une société parfaitement huilée, il est certain que si cette option était la bonne, BHL (ou d'autres) serait le Kant de l'époque. Malheureusement, il n'en est que le larbin trop prévisible.
Allez savoir! L'artiste est cet inclassable, cet incunable qui dérange d'autant plus qu'il est indispensable à l'avancement de l'humanité et du sens. Ce n'est pas son plus mince paradoxe : d'être le plus fidèle allié de son meilleur ennemi. Son pire ami.
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