jeudi, mars 29, 2007

Sentiment

Dieu ne se dit pas.

mercredi, mars 28, 2007

Victime

Ce sont les vainqueurs qui écrivent l'histoire. Cette célèbre formule permet d'expliquer que les faits, tels qu'ils sont relatés par les mémoires humaines, dont les écrits prennent le relais, sont toujours présentés à la gloire de ceux qui les écrivent. Ainsi des Perses d'Eschyle, qui livrent l'apologie inconditionnelle des peuples et cités grecs, à tel point que le dramaturge s'offre le luxe de présenter les Hellènes comme les faibles ayant vaincu par la ruse et l'intelligence les mastodontes promis à la victoire, dans un combat central et décisif.
Malheureusement, la vérité diffère grandement. Les Perses devaient se moquer de ces défaites et considérer les Grecs comme les limbes marginales de leur Empire munificent. Quelle serait la version perse de son rapport controversé aux Grecs? Sans doute pas celle que l'on connaît de Salamine et consorts. Les Perses étaient incomparablement plus puissants que les Grecs. Ceux-ci durent trouver un motif rare de glorification pour en profiter et se targuer du luxe de la victoire. Si les Grecs avaient perdu...
Mais les Grecs n'ont pas perdu ! Au contraire, ils sont au fondement de la civilisation occidentale, cette même civilisation qui aura réussi l'exploit de cimenter les traditions juive et romaine pour instaurer une domination sans partage sur le reste du monde (pour l'instant). Civilisation qui est aussi à l'origine du plus formidable paradoxe de l'histoire : d'avoir à la fois reconnu le droit des victimes et participé au système politique classique, qui consiste à cautionner le droit du plus fort sans aménité. Ce qui fait la force fait aussi la faiblesse.
L'Occident est cette civilisation qui aura la première aboli l'esclavage, alors qu'elle l'avait largement pratiqué durant les siècles précédents, prenant une large part aux traites négrières (qu'elle n'avait, il est vrai, jamais fomentées, puisque les traites négrières furent lancées par les grands rois nègres, avant que les Arabes n'en reprennent le principe - je renvoie au remarquable travail de Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières. Essai d'histoire globale). De la même manière, l'anticolonialisme le plus conséquent est né en Europe, non en Afrique ou en Asie (ce paradoxe connaît un redoublement saisissant avec la critique antiaméricaine, dont on sait que les variétés les plus fouillées et cohérentes se trouvent en Amérique du Nord).
Il n'est pas besoin de chercher plus loin le principe de la victimisation, qui s'est emparé de certains esprits, à tel point qu'ils n'hésitent pas à se déclarer victimes de naissance, de culture et de sang. A quand une victimisation raciste? Puisque cette dernière existe déjà et tait son nom derrière certains étendards d'antiracisme, il serait temps de distinguer la victime du manipulateur éploré. Car la victime, elle, est cet être qui a souffert sang et eau et s'en serait bien passé.
Ainsi de l'esclave, quels que soient les motifs de correction que l'on puisse apporter pour resituer l'esclavage dans son contexte. Ainsi de l'Afrique d'aujourd'hui, dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle s'impose comme la victime de l'esclavage, du colonialisme et du néocolonialisme ajouté. La moindre prouesse de l'Occident n'est certainement pas d'avoir laissé entendre qu'il s'était retiré de son Empire après 1960. En réalité, il n'a fait qu'user d'une ruse géo-stratégique et instaurer un colonialisme de tutelle, camouflé en façade par des régimes qui n'avaient d'indépendance que le nom (et encore).
Paradoxalement, la grande victime cache souvent le vainqueur de demain. Au contraire de ces Noirs qui font de la politique avec la souffrance du passé, jusqu'à instaurer des purges culturelles aberrantes aux Etats-Unis, au nom de la discrimination positive, les Africains qui paient, au Cameroun, au Congo, ou ailleurs, la mise sous coupe réglée de l'Afrique et de ses richesses, ignorent que leurs petits-enfants participeront au développement du monde et aux profondes mutations qui attendent l'équilibre de l'humanité. Je me souviens d'un ami mauritanien qui m'expliquait que l'Africain était ce paysan rivé à sa terre et ses traditions, totalement réfractaire aux mutations technologiques, et en particulier aux avancées spatiales. Dans ma boule de cristal, je discerne les signes exactement inverse.

lundi, mars 26, 2007

Violence

A la question : que fait-on de la violence?, l'homme moderne n'a toujours pas répondu. Il serait pourtant temps qu'il s'en saisisse et y cherche un début de solution. Car la formidable déflagration de violence qu'a soufferte le vingtième siècle n'est pas inexplicable ou anecdotique. N'oublions pas que le vingtième fut le siècle des idéologies et que ces idéologies se révélèrent toutes criminelles. C'est ainsi avec la perfection : elle accouche immanquablement de l'imperfection.
Que le siècle qui se voulut le siècle de la liberté et de la paix se soit révélé le plus meurtrier (selon la constatation étonnée de Revel et, aussi je crois, de Furet) n'est pas un mince paradoxe. Ce n'est pas pour autant une surprise. Car le grand mouvement lancé contre la violence atavique, le système politique classique, a autant consisté à s'attaquer aux phénomènes de boucs émissaires et à l'équilibre de l'institution sociale qu'à instaurer la prédominance de la rationalité.
Ce mouvement possède des racines amples, qui plongent dans la Renaissance, et surtout dans le siècle des Lumières. Sans doute cette foi dans la raison cache quelque aveuglement quant à la puissance réelle de cette faculté si limitée. La raison est loin de gouverner l'homme, même si ses pouvoirs demeurent réels. René Girard a montré avec pertinence que le mouvement rationaliste devait ses racines au christianisme, soit à la religion qu'il a combattue comme un fils son père. Non pas le christianisme du coeur ou de l'intériorité spirituelle, mais ce christianisme dogmatique, de la cité des hommes, devenu si fou qu'il engendra le mythe impressionnant de la Légende du Grand Inquisiteur chez l'incomparable Dostoievski.
Justement, le grand reproche qui est adressé au christianisme porte sur le devenir de cette violence mise à jour. Défendre les victimes, le parti-pris est un bouleversement humain insigne, mais que fait-on de cette violence, dont il ne faut pas oublier qu'elle participe du désir et qu'elle est source d'une grande force et d'une grande énergie? Je me souviens d'un théologien et philosophe musulman algérien (fort valeureux, celui-là, à l'inverse des énergumènes énervés qui sévissent sur certaines chaînes du câble), qui, si je me souviens, expliquait que l'Islam refusait de condamner la violence en tant que telle. La vengeance et la défense trouvaient ainsi une légitimité, faute de quoi le commandement conduisait à l'hypocrisie.
Il est vrai que, dans le Nouveau Testament, Jésus appelle à tendre la joue gauche quand on vous frappe la droite. Je me montrerais sceptique sur cette non-violence si extrême qu'elle en devient extrémiste. Car Jésus est ce même qui renverse les marchands du Temple et leurs colifichets avec une vigueur (heureusement) peu bêlante, tant il est vrai que l'amour du voisin n'est pas la soumission aveugle à ses moindres desiderata.
L'Occident a tant et si bien rationalisé ses lois et ses moeurs que, bon an mal an, il parvient à diminuer la violence institutionnelle. La disparition de l'esclavage et l'avènement de la démocratie constituent les deux pierres d'angle de cette mutation profonde. Il est certain que, pour n'avoir pas posé le devenir de cette mutation, la violence a investi d'autres formes. D'institutionnalisée et d'encadrée, elle s'est adaptée à la condamnation officielle et à sa mise en lumière. Ce n'est pas un hasard si le féminisme est intervenu comme l'émancipation emblématique du vingtième siècle. Le décryptage de la violence ne pouvait que sonner le glas du machisme et l'affirmation du féminisme. La violence s'est transformée : de soumise à des normes cruelles et horribles, elle est devenue diffuse et incontrôlable. Voilà pourquoi des théories toutes faites ont prétendu à son éradication.
La règne de la perfection est bien l'émanation de la raison. Il faut suivre aveuglément la raison pour penser que le réel peut accoucher d'une perfection dont on remarquera qu'elle descend toujours des formes du raisonnement et non de l'expérience. La perfection idéale n'est pas tant la promesse d'une réalisation à venir que la mirage de lumières aveuglées par leurs productions. La raison en théorisant simplifie toujours le réel, a fortiori quand elle croit en exprimer et en saisir sa quintessence.
Le communisme, le nazisme ont été les monstres du rationalisme triomphant et les contreparties de la démocratie et de l'abolition de l'esclavage. Au siècle où les femmes ont le droit de voter, jamais il n'y eut tant de guerres et de massacres en tous genres! La raison, bien qu'effarante, en est simple : la raison a cru se substituer à l'empire de la violence par l'exercice de ses simples (quoique tortueuses et complexes) théories.
En réalité, elle n'a fait que déplacer le problème. La formidable soif de mort et de destruction qui, dans une réduplication ontologique, assaille l'homme, ne saurait être contentée par l'hypothèque de beaux mots découlant de belles âmes transies. Dionysos contre le Crucifié? En réalité, il se pourrait que cet affrontement soit étranger à la réelle bataille qui attend l'homme et que cette mise en bouche préalable annonce le véritable défi si l'homme ne veut pas disparaître sous les coups de buttoir de la formidable violence qui habite le réel dont il fait partie (qu'il le veuille ou non).
Car le seul moyen pour l'homme d'affronter efficacement la violence n'est pas dans l'exhumation de telle ou telle faculté qui l'habite. L'homme est impuissant face au flot de violence qui parcourt le monde et lui permet de subsister. Sans la violence, le réel aurait disparu depuis belle lurette. L'homme aimerait sans doute être le roi d'un royaume qui n'est pas de ce monde. S'il veut encore appartenir à l'ordre des formes réelles, et non pas aux ombres du passé consumé, il lui faudra respecter la loi de son désir. Plus simple qu'un impératif catégorique, celle-ci énonce que le désir suit les linéaments tortueux du devenir. Soit : le désir n'est pas incomplet, il permet l'avènement de la répétition et de l'originalité.
Sans cette nouveauté, l'homme devrait affronter la répétition de la rengaine démocratique, selon laquelle la violence s'est abolie en un tour de mains. En réalité, la démocratie n'est compatible qu'avec l'annonce d'un but en mesure d'absorber les formidables réserves d'énergie qui animent l'homme et augurent d'horizons plus optimistes que ceux que réservent les puits de pétroles à l'ombre des dunes du désert. Cette manne prophétique n'est pas le nouvel or vert censé succéder au précédent. Il est vrai que les problèmes environnementaux qu'il rencontre actuellement ne sont que la conséquence de cette violence qu'il s'est imaginé retourner contre le monde, alors qu'il se l'infligeait avec une vigueur sans aménité.
La véritable solution qui attend l'homme réside dans le repoussement des frontières de son monde vers cet extérieur inconnu, qui le fascine autant qu'il le terrifie. L'univers est infini. Voilà qui plante le décor de la nouvelle conquête humaine. La colonisation de l'espace est le seul moyen qui permettra à l'homme d'échapper à ses démons et d'utiliser à bon escient la violence qui l'habite. Sans sens, l'homme est condamné à se dévorer lui-même. Héraclite a dit quelque chose comme : "Mieux vaudrait pour les hommes que n'arrivât point ce qu'ils désirent". Loin d'être l'erreur de fabrication qui le condamna à la disparition, la violence est le ressort qui le sauve. C'est elle qui lui a permis de triompher de ses rivaux hominidés, dont la douceur et la mollesse rappellent étrangement ces pauvres Vaudois massacrés que Voltaire évoque dans le Traité sur la tolérance. C'est elle qui lui autorisera à poursuivre sa route vers cet extérieur dont il ne cesse de repousser les limites. Souvenons-nous : Asimov était le Verne du vingtième. L'espace était son Dieu.

vendredi, mars 23, 2007

Ligne de fuite

Qu'est-ce que l'histoire? Une fuite en avant?

Léviathan

Léviathan : ton sort t'attend !

mercredi, mars 21, 2007

Bas les masques !

Vu l'émission de Dumas. C'est drôle, Dumas, à l'exception d'un avocat, qu'on entend peu, à part quelques sarcasmes bien sentis, n'a invité que des partisans de la pratique prostitutionnelle. Loin de se livrer à une apologie inconditionnelle, elle a, avec une grande finesse, par touches imperceptibles, démasqué les faux discours et les compromissions éculées. Parmi les invités, on trouvait, qu'on en juge :
- Massimo Gargia, qui nous expliqua doctement qu'il avait séduit, sur ses simples charmes, quelques professionnelles. Je passe sur le cas affligeant de la téléréalité.
- Frank Spengler, directeur des éditions Blanche. Le pedigree de l'énergumène en dirait-il davantage qu'un long discours? Ce fils de Régine Desforges et d'un industriel n'a rien trouvé de mieux, après plusieurs tâtonnements, que d'ouvrir une maison spécialisée dans l'érotisme. Il édite ainsi l'écrivain Alain Soral, célèbre pour ses provocations homophobes, antisémites et machistes et pour son ralliement au FN, en tant que proche de Marine Le Pen et conseiller du président. Il s'est en outre signalé pour "avoir publié en janvier 2003 Serial Fucker, journal d'un barebacker, un livre d'Eric Rémès qui lance un appel à la contamination des militants d'Act Up-Paris. Dans ce même livre, l'auteur prodigue des conseils sur la manière de contaminer quelqu'un à son insu en découpant au rasoir le bout d'un préservatif ou en le perçant de coups d'aiguille" (je cite un communiqué d'Act Up, bien que je n'aie rien à voir avec cette association). Quoi qu'il en soit : le moins qu'on puisse dire, c'est que Spengler témoigne d'une fascination aussi ambiguë que prononcée pour la violence. Avec une constante, qu'il importe de démasquer : dans toutes ses prises de position, ses transgressions reviennent chaque fois à légitimer les formes classiques de totalitarisme sexuel, au nom, bien entendu, de la liberté d'expression et de la provocation. Quant à ses arguments sur le plateau, tout aussi attendus, il expliquera qu'il est un client irrégulier, parfois compulsif, parfois absent. Il considère que la prostitution est compatible avec le mariage et ne correspond pas à de l'infidélité. La prostitution lui permet d'assouvir certains fantasmes en marge du mariage, avec le consentement tacite de son épouse - il va sans dire, aux oreilles des bouseux, que les époux qui se respectent n'ont pas besoin de se parler pour se comprendre. A bon entendeur...
- Claude Dubois (et non Jean-Paul, comme je l'avais cru initialement!) : cet obscur écrivain a grandi dans une famille où le père fréquentait le bordel et s'en vantait en toute liberté. Dubois invoque d'ailleurs souvent la liberté pour justifier de sa pratique assidue des personnes prostituées. Il n'hésite pas à entrer dans les détails pour expliquer l'excitation sexuelle qu'entraîne chez lui une passe. Il se justifie de son immoralité supposée et de son infidélité conjugale en expliquant que lorsque son épouse est tombée malade, il est restée à ses côtés durant quatre ans et demi, contrairement à beaucoup d'hommes. L'argument qui consiste à invoquer la morale pour justifier ses actes les moins avouables se nomme de la crapulerie. En l'occurrence, Dubois ne s'en cache pas. C'est donc de la perversion. Ah, j'oubliais : Dubois nous signale qu'il est doté d'une libido débordante, ce qui explique son recours compulsif à la prostitution. Dernier détail : le coût faramineux des passes pour le client. Si Dubois se rend aussi souvent qu'il le prétend chez ses chères péripatéticiennes, il ne nous précise jamais l'argent qu'il débourses pour satisfaire à ses lubies désintéressées. Cet aspect de la question n'a d'ailleurs jamais été évoqué, alors qu'il est crucial et explique l'élitisme forcené qu'implique la prostitution.
- Sonia, 55 ans, prostituée belge exerçant dans une vitrine à Bruxelles. Sonia se lance dans l'éloge vibrant et passionné de la prostitution : elle aime ses clients, qui le lui rendent bien; elle leur prodigue des conseils psychologiques, sexologiques, thérapeutiques (phénoménologiques?). L'avocat remarque que Sonia présente un panel de qualités éclatantes. Sonia ne s'est pas privée d'expliquer qu'elle recevait un grand nombre d'hommes mariés et qu'elle sauvait bien des couples de la séparation et du désamour. Dumas lui demande quand même si elle parvient à conjuguer le sexe professionnel et l'amour hors travail. Sonia lâche une première perle : son travail n'est certes pas envisageable pour toutes les personnes. Il faut être fait pour ça, nous explique-t-elle doctement, c'est-à-dire être capable d'écarter les cuisses sans y mêler les sentiments (sic). Sonia estime y parvenir sans problème, objet sexuel et psychologique de midi à dix-huit heures, et retrouver une condition radieuse à vingt, femme comblée. On aimerait demander à Sonia, qui a oublié que la prostitution n'était pas qu'une affaire de femmes, mais qu'elle s'adressait (quasi) exclusivement au public masculin, si les travestis et les homosexuels prostitués n'éprouvaient aucune peine à écarter les fesses. Le temps ne nous est pas accordé d'entrer dans ces considérations saugrenues. Sonia a déjà accouché, si l'on ose dire, de sa deuxième perle : grâce à la perspicacité de Dumas, plus fine que la débat aguicheur qu'elle propose (pour les besoins de l'Audimat?), nous apprenons que notre hétaïre belge, lectrice assidue de Husserl, Wittgenstein et Lacan, a été violée à six ans, sans qu'il entre la moindre corrélation entre ce drame trop tu et son évolution future (vers la prostitution). Bien entendu.
J'en arrête là, lassé de ces billevesées, qui toujours empruntent les mêmes trajectoires et les mêmes détours. Plus que jamais, cette émission démontre à quel point la prostitution est défendue par ceux qui légitiment, souvent à leur corps défendant, la violence machiste, qu'ils travestissent en nécessité physiologique, voire, ritournelle plus envoûtante encore par les temps qui courent, en apologie de la liberté (question à la Ponce Pilate : qu'est-ce que la liberté? Faire n'importe quoi?). Messieurs les censeurs, plus que jamais, encore un effort! Car le temps qui passe ne vous est pas favorable, ne vous déplaise. Il dévoile votre formidable aveuglement face à la violence que vous cautionnez. Bas les masques?

Anticipation

Voir ou ne pas voir
Telle est la question.


Avant même de voir (ou pas) l'émission de Mireille Dumas de ce soir, consacrée à la prostitution, je prévois, peut-être à tort, la répétition convenue des vieux malentendus. Pourquoi à chaque fois qu'on évoque ce sujet sensible, ce sujet qui sent la poudre parce qu'il interroge notre part la plus intime, celle qui nous tient le plus à coeur, et que nous aimerions sans doute rendre étrangère à nous-mêmes, faut-il cette somme harassante de préjugés et de redites?
On m'objectera sans doute que je n'ai pas vu l'émission, intitulée de façon prémonitoire Bas les masques!. Fort bien. Mais quand je vois que les invités sont Massimo Gargia, un éditeur, un écrivain (Claude Dubois) et l'acteur Fabrice Lucchini, je me dis qu'une fois de plus, les tabous tenaces qui permettent à la solide institution de la prostitution de perdurer ont la vie belle.
On m'objectera au surplus que des prostitués et des clients sont invités et donneront leur témoignage éclairé. Pour avoir assisté au tragique malentendu de ces hommes et de ces femmes qui viennent dire une vérité qui ne correspond en rien à celle du trottoir, celle que je connais, moi qui sors à la rencontre de ces personnes depuis bientôt sept ans (eh oui, que le temps passe!), je ne suis pas dupe de l'erreur, quand ce n'est pas du mensonge.
Et que l'on ne vienne pas, les sabots crottés et la mine enfarinée, m'expliquer que je parle à la place des personnes prostituées. Je ne fais que constater le caractère biaisée (faut-il s'en étonner ou s'en émouvoir?) de toute parole soumise à la violence extrême et au mensonge généralisé, qui empêche une prise de conscience politique et sociétale.
J'en vois d'ici d'aucuns me parler de la condition des SDF, qui, eux, se plaignent de leur précarité, alors que la parole des personnes prostituées varient de la dénonciation à la revendication de légitimation, en passant par toutes les positions imaginables. Cet argument est faux, en ce que les associations au contact trouvent de nombreux et troublants points communs entre les deux situations de précarité. Alors, pourquoi les SDF interrogés dénoncent-ils toujours leur exclusion, quand les personnes prostituées laissent entendre un son de cloche si mitigé, si frileux, quand il n'est pas carrément réglementariste?
Peut-être faut-il chercher les causes du malentendu dans le trouble que ne manque pas de susciter l'argent chaque fois qu'il pointe le bout de son nez? Soit la présence d'un intérêt fort, en mesure d'expliquer la légitimation de la prostitution et la condamnation de la clochardisation. Quel serait l'intérêt du clochard à dormir sur le trottoir? Il n'y gagne en effet rien. Encore que je connaisse certains clochards déséquilibrés (l'un fort savant et philologue, fils de riche famille et atteint d'une psychose maniaco-dépressive, de l'avis d'un psychiatre) exigeant le droit de dormir dehors en plein hiver. Parlera-t-on à son endroit de consentement devant lequel il faut s'incliner toutes affaires cessantes? Est-on libre de risquer la mort et la déchéance, comme ces nombreux cas de malheureux hères préférant affronter les affres du froid que l'humiliation d'un accueil en foyers (fort peu hospitaliers, il est vrai, dans leur ensemble)?
Ce qui choque avec les SDF laisserait songeur, quand ce n'est pas de marbre, pour les personnes prostituées, à cause des fortes sommes d'argent que génère la prostitution? On se souvient des rengaines que ne manque jamais de dégainer le grand public mal informé (et qui délivre d'autant plus son avis définitif qu'il se targue avec honnêteté de ne rien connaître à la situation) : les putes aiment coucher, elles aiment la thune, si elles le font, y'a bien une raison, etc. Il n'est pas jusqu'à cet inspecteur de la Brigade des moeurs qui me laissa entendre qu'il partageait ma position pour les prostituées slaves ou africaines, mais qu'il en connaissait de libres et de riches par ailleurs. Je pouvais le croire sur parole!
Outre qu'il mentait (elles étaient si libres que leur Jules, dans une délicieuse polysémie, n'était autre que leur mari, selon une tradition solide dans le milieu classique du proxénétisme), il se récria et poussa des cris d'orfraie quand je lui soumis l'éventualité de proposer à sa fille la voie lucrative de la prostitution plutôt que les difficiles études d'avocat auxquelles elle s'astreignait, qui plus est de mauvaise grâce. Que diable laissait-il la pauvre enfant suer eau et sang, alors que se dessinait pour elle une alternative lucrative ? Il n'en était pas question! Jamais pour sa fille!
Je me refusai à comprendre plus avant la duplicité d'un tel discours, qui consiste à juger bon pour les opprimés et les déshérités ce qui est de l'ordre de l'inconcevable pour les familiers, voire les rejetons de sa chair.
Et si cette redoutable propension à légitimer la prostitution n'était pas l'expression de la vérité? Non que j'adhère subitement aux arguties des réglementaristes et affidés, pour qui la prostitution, pour être le plus vieux métier du monde, n'est jamais qu'un métier comme un autre, appelé à se libéraliser dans tous les sens du terme : soit à connaître, après les affres du proxénétisme, les havres de la félicité.
Je connais trop ce milieu pour savoir ce que cache les promesses de lendemains qui chantent (faux). Un peu comme pour l'intervention en Irak, au nom du Bien, les discours de libération de la prostitution ne sont que les paravents qui permettent aux crapules du crime international de légaliser la plus lucrative des activités. Rendre admissible le crime, quelle prouesse!
Justement, je ne peux manquer de citer la violence du proxénétisme, la violence de la prostitution, la violence du client, la violence de la légitimation sociale, la violence de cet argent qui pour le coup tue (sans que l'argent soit le responsable des tristes débordements -trop- humains qu'il génère) en évoquant le pénible, quoique passionnant, sujet de la prostitution. Serait-ce que la prostitution, thème politique et philosophique par excellence, soit le point de ralliement, le panache sombre, de la violence qui ne dit pas son nom - soit de l'essentiel de la violence que l'homme expérimente, le plus souvent à son corps défendant et en hurlant non?
Allons plus loin : si la prostitution génère autant de violence et de légitimation, en toute bonne foi, c'est que le sexe lui-même, cet objet de tous les tabous et les interdits, qu'on voudrait libérer, y compris en le dérégulant, contient cette formidable violence en son coeur - pour le meilleur et pour le pire. Face solaire et ombre sombre qui expliquent que le lieu de la violence paroxystique, celui de la contrainte et de l'oppression, celui de la destruction (de l'identité en particulier) et de l'exploitation soit parfois perçu comme la simple condamnation de ce qui ressortit du préjugé atavique et de la haine du sexe (donc de la pudibonderie bien comprise).
Dans tous les cas, un constat : la violence est reconnue. Seul diffère le diagnostic, essentiel : pour les uns, la prostitution est une violence; pour les autres, ce sont les préjugés qui constituent la violence - la prostitution étant une activité comme une autre, qui rompra avec la violence en quittant le domaine de l'interdit.
Le sexe n'est le réceptacle de la violence qu'en tant qu'il est le lieu par excellence de la vie et du lien avec le réel. Comme si la création n'allait pas sans une débauche d'énergie et de violence. Rappelons-nous que désir et violence ne font qu'un et que ce qu'on loue comme mécanisme positif ne diffère de la violence stipendiée que par ses effets sur l'homme.
La reconnaissance de la prostitution passe par la reconnaissance de la violence sexuelle. Celle qui explique (enfin) les viols, les déviances sado-masochistes, les conduites (auto)destructrices, les conjoints battus et harcelés, singulièrement les femmes, ces créatures plus faibles, le machisme, où la femme devient le bouc-émissaire de la violence inter-sexuelle (pas seulement). Les tenants de la marchandisation du sexe ont bien compris cette donnée fondamentale, eux qui expliquent que la marchandisation du sexe régulera et réglera la violence.
Je me souviens d'un article de Iacub dans Le Monde des livres, où l'auteur, "à l'instar de beaucoup de féministes américaines" révèle "sans fioritures qu'au commencement, à la base, dans la structure des relations entre les sexes, "il y a le Viol". Cette simplification abusive et extrémiste du sexe à la pure violence en dit sans doute plus long sur les fantasme ou la mauvaise foi qui agitent l'auteur de cet article qui se veut transgressif et provocant.
Il n'est jamais que l'expression de la banalisation de la violence, selon laquelle la violence est une donnée brute, qu'on ne peut qu'accepter. La seule manière de contrer la violence dont on est victime revient à y opposer une violence supérieure, afin de rendre coup pour coup. Cette conception mercantile (et non biblique) se réclame de la longue et glorieuse tradition du totalitarisme classique. Point n'est besoin d'avoir lu les travaux de Girard pour sentir poindre non loin la manifestation essentielle du bouc émissaire. En l'occurrence, le bouc émissaire de cette violence, ce sont les personnes prostituées (mais aussi les clients, en tant que complices de la tragi-comédie). Je reviendrai plus tard sur l'article de Iacub et le compte-rendu effarant qu'elle dresse du King Kong Theory de Despentes.
Pour le moment, je me bornerai à constater que le progressisme éclairé implique l'éradication de la prostitution, comme la suite logique des combats, qui démystifièrent l'esclavage, le colonialisme, le machisme et le totalitarisme, puis entraînèrent leur mise hors la loi (du moins, en terre d'Occident, ce qui n'est pas un mince paradoxe, à l'heure où certaines consciences victimaires aimeraient à faire de l'Occident le Grand Méchant Loup). La prostitution n'est que le chaînon manquant de la sexualité, qui veut que l'humanité se soit attaquée à la violence comme au problème crucial de l'organisation politique. Pour le meilleur et pour le pire. Pour l'instant.

mardi, mars 20, 2007

Chagrin

A mon ami Matteo.

"Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins!"

BAUDELAIRE, Élévation.

On dit souvent d'un désespéré qu'il noie son chagrin pour signifier qu'il s'enivre. Ne dit-on pas : noyer son chagrin dans l'alcool? Le chagrin d'amour est sans doute l'expression par excellence du chagrin. Soit la souffrance morale qui assaille un individu à cause d'un événement précis.
C'est en tout cas ce que nous signifie la définition du Trésor de la Langue Française, excellent dictionnaire édité par le CNRS et l'Université de Nancy 2. Dans ce cas, si le chagrin d'amour était aussi palpable, il suffirait d'un peu de recul, d'un peu de réflexion pour qu'il s'estompe, puis cesse bientôt de nous tourmenter. Après tout, les décès obéissent à cette règle, qui veut que la disparition d'un proche vous accable, puis que l'affliction finisse par laisser le pas au retour dynamique de la vie.
Il est vrai que certains chagrins consécutifs à des morts dramatiques, surtout lorsqu'ils frappent des proches plus jeunes, laissent l'odeur rance d'un poison qui ne disparaît jamais tout à fait. Ainsi de la mort d'un enfant, et quelles que soient les qualités morales du parent qui subit l'épreuve. Le malheureux est ici prisonnier des rets d'un piège diabolique, qui l'accule à s'affliger d'autant plus qu'il essaie de sortir la tête de l'eau - un peu comme le poisson prisonnier de la nasse, à ceci près que ledit poisson ne rêve, lui, que de s'immerger dans les effluves coutumières du fleuve qu'il chérit.
A côté de ces morts exceptionnelles, en ce qu'elles contrecarrent l'ordre de la vie, le chagrin d'amour pourrait apparaître peine bien vénielle. Il faudrait faire montre de mauvaise foi pour remarquer que ce type de chagrin relève de l'exception. Rien de plus coutumier - et à tout âge. Si bien que l'impétrant qui prétendrait avoir échappé à la torture de la déception amoureuse mériterait certainement plus le qualificatif de menteur (ou de grand distrait) que celui de chanceux (presque miraculeux).
Il me souvient de l'histoire cruelle d'un apprenti footballeur d'origine congolaise (Congo-Brazza) qui se vantait, émérite lycéen, de n'avoir jamais été plaqué. Arriva ce qui devait arriver : il subit la déconvenue quelques semaines plus tard, de la part de sa copine de l'époque, qui ne manqua pas de se répandre en propos désobligeants sur le vantard trop hâtif et présomptueux.
Ce footballeur connut la morsure et le venin qui attaquent tous ceux, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, qui ont l'infortune classique d'endurer les affres de la maladie d'amour. De sorte que l'on ne risque pas de s'aventurer vers quelque absurdité en remarquant que l'amour, qui est l'expérience la plus gratifiante qui soit, peut conduire aux tourments les plus destructeurs quand elle implique la perte et l'abandon. Jusqu'à la mort dans les cas les plus désespérés, ce dont atteste l'expression courante : mourir de chagrin.
Quoique cette constatation ne s'avère d'aucune utilité pour les affligés, je conteste l'idée commune que le chagrin découle d'un mal précis. Tout juste ce mal est-il l'occasion d'une expérience qui déborde de son prétexte initial pour prendre la tournure d'un mal universel et absolu. Car le chagrin ne signale pas tant la perte d'un être (ou d'un objet) cher que l'éloignement du réel.
Expérience ontologique de déréalisation ou de dépersonnalisation, en ce que le réel s'éloigne et que l'identité vacille (cette définition est sans doute moins celle de la folie que de la mort). Mais ces deux termes signalent la même expérience - ou tant s'en faut. C'est même chose que de perdre le réel et de perdre sa propre personne.
Le chagrin est une scission du lien constitutif qui fait que nous sommes au monde en relation (je n'ai pas dit osmose!) avec l'environnement. Certes, la séparation brutale ne conduit que rarement aux états psychotiques (qui signalent des perturbations relationnelles dans la mesure où la destruction du moi accompagne les manifestations de ses symptômes aigus).
J'observe cependant que cette séparation subite et inacceptable fait écho à la séparation violente qu'encourt le nourrisson au sortir du ventre de sa mère et qui fait de toute relation au monde une relation tourmentée et frustrée par définition. Le chagrin est le symptôme d'une perte singulière qui signale la perte universelle. Dès lors, l'événement précis perd en signification et cède le pas à l'absence de repères spatiaux et temporels. L'affligé est condamné à errer dans un monde sans repères ni coordonnées, jusqu'à ce que sa boussole éperdue rétablisse les repères et qu'il recouvre les notions indispensables à sa bonne relation aux êtres et aux choses.
Parfois son épreuve n'aura pas été sans grave dysfonctionnement et le retour à la vie en conserve de substantielles stigmates. Quoi qu'il en soit, on ne sort pas de la vie sans encourir les tourments les plus divers (quand ils ne sont pas conjugués)! Heureux celui qui se targue de mourir en bonne santé, tant sont nombreux les cas infortunés pour qui la mort sera moins un fardeau que la délivrance d'un poids de toute façon constitutif.
Non la vie comme bien infini, que les inconvénients fâcheux ne manquent jamais d'accompagner, dans un cortège étourdissant et parfois fatal. Dans la Peau de chagrin, roman initiatique incomparable, le jeune Raphaël de Valentin est terrassé par un amour déçu qui l'a entraîné à la ruine. Lorsqu'il se voit offrir un talisman qui exaucera ses voeux au prix de sa vie, il ne s'en émeut guère. De toute façon, il souhaitait déjà se donner la mort!
Le talisman tient en une peau d'onagre, qui rétrécit à chaque fois qu'un souhait se réalise, diminuant d'autant l'espérance de vie de son propriétaire. On remarquera que l'étymologie de chagrin provient de cette peau qui rétrécit, de ce cuir grenu, préparé avec la croupe du mulet, de l'âne ou du cheval et utilisé en reliure et en maroquinerie (à en croire le TLF).
On remarquera que le chagrin consiste moins en un agrandissement de la peine qu'en une récession du sentiment. Mais c'est toujours la même rengaine, le processus identique et immuable : le sentiment qui rétrécit condamne de ce fait les portes de l'accession au monde, en un mouvement aussi réciproque qu'impitoyable. Valentin meurt de ne plus pouvoir accéder au monde, faute de posséder assez de sentiment et d'amour de soi.
La corrélation entre l'amour-propre (au sens littéral) et l'amour du réel est évidente : il faut s'aimer pour aimer - et non l'inverse. C'est parce que Valentin n'est plus en mesure d'aimer qu'il dépérit (la peau de chagrin s'étiole dans une métaphore éloquente).
Le chagrin d'amour n'est que la manifestation éloquente du chagrin en général : soit la perte de l'objet aimé qui entraîne par contrecoup la perte du réel. Comment passe-t-on de cette perte singulière à la perte universelle? C'est que le réel ne saurait se perdre en tant qu'abstraction immatérielle. Il s'incarne nécessairement en une myriade de singularités éparses.
Le chagrin d'amour en dit plus sur la teneur de nos sentiments que de longues recherches phénoménologiques. Car si la perte de l'être aimé cause de tels tourments que le monde vacille, et parfois s'écroule, c'est que l'objet de notre amour incarne le réceptacle du réel. En d'autres maux : le singulier est l'universel. Le sentiment, spécifiquement d'amour, est ce conducteur énigmatique qui transmute l'or en plomb. Je veux dire : le sentiment discerne l'universel tapi dans le singulier.
D'où la dévastation présente au coeur du chagrin. Le chagrin révèle en creux la nature profonde du réel, dont le mystère le plus mince n'est pas cette union intime, quoique incompréhensible, entre le particulier et le général. Bien qu'inexplicable, le réel n'en demeure pas moins universel par sa puissance singulière de manifestation et de présence. Voilà une constatation qui ne mettra pas un terme au chagrin (d'amour), mais qui donne au moins ses lettres de noblesse à la connaissance ontologique qu'il délivre!

lundi, mars 19, 2007

I have a nightmare

Episode 1.

Cette nuit, je me suis réveillé en sursaut et en sueur. Quel cauchemar! Que l'on en juge...


François Millerand est né dans une famille de petits notables bourgeois de la Sèvre. Élevé dans le culte de la famille et de l'ordre par des parents catholiques et conservateurs, il devient le produit de cette éducation : à l'instar de milliers d'autres jeunes gens, il se pose en jeune ambitieux de cette France de l'entre-deux guerres qui ne veut pas d'un nouvel affrontement avec le Troisième Reich surmilitarisé.
A cette époque de la jeunesse, Millerand est à droite de famille et de principe. Il rêve d'une charge d'avocat et est persuadé que l'avenir de la France passe par le rétablissement de la Patrie et de la Famille, valeurs dont le déclin, comme l'on sait, est responsable du délitement de la Patrie et des valeurs traditionnelles. C'est par sa famille qu'il met le pied à l'étrier et se lance en politique. Sa soeur et son frère sont proches des membres fondateurs d'une organisation secrète révolutionnaire d'extrême-droite, le Comité National Révolutionnaire, qui se distinguera par plusieurs attentats contre les Juifs et les cercles de la Troisième République.
En 1939, la soeur aînée de Millerand, celle dont il se sent le plus proche, se marie avec la tête pensante du CNR, un dénommé René Bosserand, qui se trouve fasciné par la violence. Bosserand est proche de Rebatet, de Drieu La Rochelle et des cercles nationalistes. Millerand, qui est monté à Paris faire son droit, fréquente avec assiduité les réunions mondaines de la CNR, mais ne s'implique jamais à titre personnel.
A-t-il senti qu'il valait mieux toujours cloisonner et ne jamais s'impliquer? Ses amis lui ont-ils demandé de jouer le rôle du politicien vertueux et droit dans ses bottes, afin de mieux infiltrer les cercles du pouvoir? Toujours est-il que Millerand se lance dans la politique et fréquente avec assiduité le Parti National Français, parti nationaliste et colonialiste. Il se retrouve pleinement dans les idées de son leader, le Colonel de Roquentin.
Il devient avocat et fréquente les milieux du pouvoir. Parallèlement à cette honorable carrière qui balbutie et ne dit pas son nom, il est amené à mieux connaître Bosserand et consorts. Il en est devenu l'intime depuis l'internat des Pères du Sacré-Coeur, une organisation catholique fort bourgeoise, où se retrouvent tous les fils de bonne famille et d'industriels. Comme de bien entendu, les membres du CNR sont des adeptes du Sacré-Coeur et des catholiques proches des milieux influents de l'intégrisme colonialiste et occidentaliste.
C'est lors de rencontres au Sacré-Coeur que Bosserand tisse des liens avec le fils de financier, lui-même haut financier, Jean-Pierre Backri, fondateur du groupe de cosmétiques Boréal, qui subventionna un temps les actions de Millerand durant la Quatrième République.
Pour le moment, Millerand est à cent lieues de se douter de sa destinée de grand homme politique. Il a compris qu'il importait pour réussir de n'avoir pas d'opinion précise, surtout de l'ambition et très peu d'envergure. Il est persuadé qu'il faut flatter d'une patte matoise les activistes de l'extrême-droite française, très puissants, riches et influents, pendant qu'on tisse ses réseaux au sein de la bonne bourgeoisie, de la franc-maçonnerie et de certains cercles juifs.
Millerand se défie des Juifs, dont il soupçonne les implications avec les puissances occultes de l'argent et du commerce, mais il comprend l'importance de figurer dans tous les milieux. Raison pour laquelle il se lie d'amitié avec un jeune avocat juif issu de la haute bourgeoisie parisienne, Georges Rayan. Il prétendra plus tard qu'il lui a sauvé la vie à plusieurs reprises, lorsque les Têtes Brunes, étudiants d'extrême-droite, s'en prirent violemment aux intérêts du Complot Juif Mondial.
Il reçoit la bénédiction tacite de Bosserand, ravi de compter sur une pointure aussi subtile dans les milieux de la politique. Quand la guerre éclate, Millerand est très lié au CNR, dont il connaît tous les membres secrets. Il ne réprouve pas leurs attentats et leur vindicte extrémiste, même s'il leur préfère de loin l'engagement modéré et bon teint - pour plaire à sa mère, une bourgeoise de province restée très attachée aux valeurs d'ordre et de paix sociale.
Cela tombe bien, Millerand a horreur de la guerre. C'est un pleutre et un couard congénital, qui s'évadera pendant la guerre et hésitera longtemps sur l'engagement à prendre. Ses amis du CNR ne cessent de pester contre l'Allemagne nazie et de prôner un nationalisme radical et pro-français. Millerand reprend l'antienne et se persuade que la débâcle est l'événement le plus heureux qui pouvait arriver à cette Troisième République moribonde, qui ne s'est jamais remis de la Grande Guerre.
Abandonnant une carrière d'avocat qu'il n'a jamais véritablement commencée, Millerand se lance dans la politique à pleine brassée, poussé par son inclination personnelle. Il sent qu'il a plus qu'un talent, un véritable génie pour l'intrigue et les manipulations en tous ordres. Il a compris qu'en ne s'engageant jamais nettement pour un bord ou pour un autre, pour un courant déterminé, il gardait toutes ses chances de réussir pour l'avenir.
Dès cette époque, il sait qu'il sera président un jour ou l'autre. Il n'en a aucun doute et met tout en oeuvrer pour réussir à réaliser cette ambition que d'aucuns jugeraient dévorante. Pour le moment, c'est l'heure de la Collaboration. Millerand n'a aucune inclination pour la Résistance, surtout lorsqu'elle est animée par les communistes, ses ennemis intimes.
Il aimerait de loin fuir cette violence et attendre que l'horizon agité se calme. Le mieux est de suivre les conseils que lui prodigue son maître en politique, Bosserand, qui est secrétaire d'Etat dans le gouvernement de Laval et récolte les fruits de son nationalisme sous les ordres du légendaire maréchal Pothin. Il exige que Millerand participe au gouvernement d'union nationale, en tant que sous-secrétaire à d'obscures affaires.
Millerand n'en demande pas tant. Le voilà propulsé dans un gouvernement national, même s'il n'occupe encore que des fonctions subalternes! Il sait qu'il a commencé à tisser sa toile, avec un patience d'ange, à moins qu'elle n'émane de l'obstination d'un démon. Il s'occupe pour l'instant de ses préparatifs de mariage avec une jeune bourgeoise au front riant et au sourire replet, Maryvonne Pulgent, appelée à devenir la speakerine la plus populaire de France...

Maman Loko

Chez Maman Loko trône au salon le triomphe. Au milieu du mobilier kitsch et kit, l'inscription sertie d'un panneau de bois nimbé d'osier est en évidence au-dessus de la pendule sans âge : "Tout être petit qu'il soit est dans la main de Dieu". Madame Loko croit beaucoup en Dieu. C'est sa raison de vivre. Comme une Africaine qui se respecte, une Africaine qui, par conséquent, respecte la tradition sans chercher à la comprendre, ni à y discerner le moindre sens, maman Loko est une Africaine jusqu'aux bouts des ongles.
Dieu est grand, donc ses parents, donc ses ancêtres! Madame Loko a beau vivre dans le quartier HLM le plus mal famé d'Eonville, au milieu des racailles et des dealers, l'estampille de banlieusarde ne la freine pas. Elle ne l'effleure pas. Elle continue à vivre comme en Afrique, trente ans après son départ. Aucun événement ne changera le cours immuable des choses. Trente ans après son mariage avec le fils de notable que ses parents lui avaient imposé, elle est demeurée la même. Une Africaine.
Elle s'en souvient comme si c'était hier. Un fameux pasteur venait de fonder une secte chrétienne dont la renommée ne cessait de grimper un peu partout dans le pays - et jusqu'en Côte d'Ivoire. Un fils de pasteur est toujours quelqu'un de respectable, quel qu'il soit. Un fils de pasteur (comme un prêtre) n'exprime pas seulement le lien avec le sacré. Il est aussi l'assurance de l'aisance matérielle. Vous savez, celle sur laquelle on ne crache jamais?
Madame Loko s'est retrouvée épouse Ozonwilou, mariée. Pas très heureuse, parce qu'elle en aimait un autre, un paisible jeune homme de son von de Porto Nuevo, Dahomey. La France, quand on parle mal français, n'était ni une terre hospitalière, ni un lieu attractif. Son mari était froid et absent. Il passait ses journées au travail, à ranger des surgelés dans une usine. Après une maîtrise d'agronomie, ouvrier qualifié. Il travaillait beaucoup, se plaignait du manque de reconnaissance, des études inutiles, de l'intégration impossible. Il n'était pratiquement jamais à la maison. Avait-il des copines? Maman Loko s'en moquait. Avec quatre enfants, deux garçons, deux filles, elle n'avait pas le temps de s'ennuyer, soit de se poser des questions inutiles. Ce qu'elle aimait chez son mari, c'est qu'il suivait scrupuleusement la Bible et qu'il se montrait sévère comme un patriarche.
Au bout de la quatrième naissance, la venue en ce bas monde d'un certain Jacob, enfant de Dieu, maman Loko la pieuse a vu quelques notables changements survenir. La terre avait tremblé, le ciel saigné, la mer s'était fendue. Le Prophète, l'Envoyé de Dieu, le Patriarche était mort! Maman Loko n'a pas triché. Elle a beaucoup pleuré. Elle crut que le malheur contribuerait aux intérêts de sa famille. Son mari est parti à l'enterrement, au pays. La mémoire de papa Ozonwilou était sacrée. Quand le mari est revenu, maman Loko n'avait discerné aucun changement dans sa carcasse élevée. Elle ne pouvait pas prévoir ce qui allait se passer. Elle a appris avec satisfaction que papa Ozonwilou avait laissé les clés de la boutique à son fils aîné. Rien que de plus légitime et prévisible. le Prophète était un lion qui avait douze garçons et quinze filles de six femmes différentes. C'était à l'aîné de gérer les intérêts florissants de l'Eglise Céleste de la Maison de Dieu.
En changeant de statut, le mari a changé de peau : il est redevenu noir de noir. Féru de traditions multimillénaires. De prolétaire du système blanc, il est passé grand manitou de l'Afrique de l'Ouest. Qui aurait deviné dans sa cité HLM d'Eonville qu'un de ses humbles membres était le personnage le plus considérable d'un autre bout du monde?
Pour prouver son élection, le nouvel élu, le descendant de sang du Prophète, le Grand Pasteur a commencé à ramener des femmes à la maison - comme son père. A la pelle. Maman Loko n'a pas accepté. Elle était d'une autre génération que sa maman! Elle voulait encore bien d'un mari chef de secte, d'une hérésie chrétienne qui prônait la prière à toute heure du jour et de la nuit, les génuflexions et les cérémonies de vaudou, les rites de purification et d'exorcisme, elle ne voulait pas de la polygamie. Signe des temps, maman Loko refusa ce que sa mère avait accepté, les épouses annexes et les enfants du même père - pas de la même mère.
Du coup, le mari, qui avait changé de statut, de sphère, et qui tenait à ce que le miracle se mesure au nombre de ses épouses et de ses conquêtes, se fâcha tout rouge. Ce n'était pas une femme, pas même une Blanche, qui allait lui apprendre la vie! Il n'en démordrait pas : les femmes témoignaient de la puissance virile et il était devenu plus qu'un chef, plus qu'un roi : un Grand Prêtre! Les femmes constituaient la preuve intangible et la reconnaissance de son statut de chef spirituel.
En plus, il travaillait dur pour agrandir la secte et lui conférer des bornes internationales. Il n'avait pas l'intention de déchoir! L'oeuvre de son Père nécessitait qu'il sorte de ses gonds, qu'il ne se satisfasse plus du rôle dans lequel les Blancs bornés de France l'avaient enfermé, avec leurs préjugés de colonialistes qui s'ignorent et se targuent de leurs préjugés tolérants! Il n'était pas né pour obéir! Il était venu au monde pour commander.
La cause était entendue. Il ferait de l'hérésie chrétienne de son père le plus éclatant exemple de syncrétisme que l'Afrique ait vu. Il ferait prospecter son Église, jusqu'à ce qu'elle soit reconnu du Vatican, qu'elle prospère entre les Nations, et qu'elle devienne la puissance de Dieu. Il n'y avait pas à hésiter : n'était-ce pas ce que lui serinaient les voyants de son entourage avec une constance qui ne trompait pas?
Madame Loko n'avait pas le choix : de tous les pays, du Dahomey, de Côte d'Ivoire, du Ghana, du Nigeria, des Antilles, des Amériques, de Paris et de Londres, les pères s'empressaient de lui proposer leurs plus belles filles comme des alliances honnêtes et honorifiques. Pourtant, contre l'évidence, contre la tradition, maman Loko divorça. Quand elle décidait d'une chose, rien ne pouvait l'en dissuader! Il était écrit qu'elle quitterait cet homme cruel et impavide, qui n'avait pas hésité à marier des perles du Dahomey et qui lui ramenait chaque mois des maîtresses, des copines, des pieuses croyantes, toutes membres de la secte et littéralement en transe à l'idée de coucher avec le fils direct du Prophète, qui plus est son digne successeur, lui-même porteur du Sceau de la Révélation et de l'Apocalypse.
Maman Loko avait consenti de quitter sa terre, sa famille, ses amis, son chéri pour suivre le mari choisi par ses parents - elle ne perdrait pas ses enfants dans une organisation tentaculaire qui la dépassait! Ne lui restait plus que le plus précieux, la chair de sa chair, ses enfants bien-aimés, petits bambins bourrés de vie et de sourire. Avec eux, elle tiendrait. Coûte que coûte, elle tenait son divorce entre les mains - de Dieu. Elle savait : lui aidait les humbles et les simples. Il serait à ses côtés. Dans les bons comme les mauvais moments.

dimanche, mars 18, 2007

Népotisme

Pour illustrer la cote actuelle du système, ce jugement de Balzac fera l'affaire. Je le tiens de l'inénarrable Jean-Edern Hallier (L'honneur perdu de François Mitterrand). Ce pamphlet, si fameux qu'il occasionna les persécutions de la fumeuse cellule de l'Elysée, respire certes la mégalomanie, le faste et la grandiloquence, mais le courage d'attaquer une crapule auréolée de sa vertu socialiste, quand bien même il en remontrerait à l'inconscience ou la folie, mérite l'adhésion du coeur. Depuis, la profession de foi socialiste est une antienne bien connue, d'autant plus que les actions s'inspirent d'évidence des élans contraires. Être socialiste se résume-t-il au simple serment de la générosité endiablée?
[Le népotisme] "est une tyrannie invisible, insaisissable, qui a pour auxiliaire des raisons puissantes, le désir d'être au milieu de sa famille, de surveiller ses propriétés, l'appui mutuel qu'on se prête (les garanties que trouve l'administration en voyant son agent sous les yeux de ses concitoyens et des ses proches...)"
Belle définition de la conception du pouvoir selon Mitterrand, dont on peut mesurer qu'elle n'a fait que s'amplifier depuis lors. Le mérite insigne que celui de la récolte des charges à vie, à tous les fils de qui ne disent pas leur nom et transmettent à leur progéniture babillante leur sémillant savoir-faire de palimpsestes ambulants!

samedi, mars 17, 2007

Grain

Prince Michkine : "La beauté sauvera le monde" (DOSTOIEVSKI, l'Idiot, parole issue de l'Apocalypse).
Le même sentiment qu'à la fin d'Inland Empire!

Telle mère, telle fille !

Episode 3.

De l'eau a coulé sous les ponts. Le fils n'en peut plus, il est à bout. Il décroche son téléphone et appelle le seul qui puisse l'écouter. Le confident ultime. Les autres amis ne lui prêtent plus attention depuis longtemps. Celui-là possède encore le sens de l'amitié - ou sa naïveté déconcertante. Le fils s'est fait plaquer. Après la copine innocente et jolie, celle qui ne veut plus parler de lui, le fils a bien essayé de jouer les séducteurs avec les quelques bambinettes qui rêvaient de sortir avec lui du fait qu'il avait une copine. Le mimétisme classique. Le grand jeu médiocre du désir, dans lequel se complaisent les fils et filles de nantis qui s'estiment loin des lois de la Nature.
C'était prévisible : ça n'a pas marché! Il est trop insolvable, trop égoïste, trop détraqué. Il aurait pu s'enfoncer dans la solitude suicidaire ou l'auto-analyse. La remise en question salvatrice? Il n'a rien trouvé de mieux que de sortir avec la meilleure amie de son ex. Enfin, la meilleure amie... En un sens, oui. Dans un sens bien compris. Celle qui passait souvent parce qu'elle tombait pour lui. Elle n'est pas vraiment belle. C'est le moins qu'on puisse dire. Elle connaît la chanson!
Avec son nez en patate et son air effronté, elle ressemble à une harpie que la féminité aurait désertée. Elle est maigre, presque malingre. Sont-ce là les qualités qui ont séduit le fils? Ou sa familiarité (tré)passée avec celle qu'il aimait? Mais il n'a jamais aimé personne, le pauvre déshéritée de la vie! Il n'est capable que de détester avec talent! Il va répétant que son ex est une conne qui ne méritait pas sa compagnie.
S'il aime la nouvelle, c'est qu'elle lui rappelle irrésistiblement l'Aziza. Une Beurette qui lui donne la touche d'exotisme dans sa vie de misère (affective)? Le cas est un peu différent. L'Aziza ne te veut pas si tu veux d'elle. Comme son identité se résume à être de nulle part, l'Aziza vit de haine. Elle déteste la France, elle déteste son père, elle déteste les femmes, elle déteste la vie. Elle n'adore qu'Allah, mais seulement parce qu'Il est le Grand Absent et qu'elle a trouvé dans les préceptes théologiques de l'islamisme rampant les élucubrations en mesure de justifier sa haine viscérale.
C'est aussi ce qui a attiré le fils. Lui qui faisait souffrir sans espoir de trouver un point d'attache, a changé de tactique et de fusil d'épaule. Désormais, il souffrira aussi. Les autres vous quittent, mais on ne peut se quitter soi-même. Du coup, devant tant de zèle, l'Aziza s'est déchaînée. Elle a montré qu'en matière de perversité, elle pouvait faire aussi bien que son rival mâle.
Sa tactique est simple : s'appuyer sur la justification morale pour justifier le moindre de ses caprices. N'importe quel individu normalement constitué l'aurait envoyé balader séance tenante. Une pimbêche revêche, c'était au-dessus du concevable! Le fils s'est accroché. Plus elle le faisait souffrir, plus elle lui rappelait sa mère. L'Aziza était le seul moyen dont il disposait pour s'en débarrasser et la remplacer par son double rampant.
Il ne s'est pas privé de l'aubaine. L'Aziza non plus. Elle a affiné son refrain repassé. La Religion est son guide! Elle doit honorer son père et parvenir vierge au mariage! Le fils court, ravi de cette pureté revendiquée. Le mouton suit? Elle invoque alors les coutumes et l'Islam pour exiger sa conversion! Séance tenante! Le fils a peur des réactions de sa famille, mais se convertir, c'est aussi changer de peau. Pourquoi pas dans son cas? C'est l'aubaine de la transmutation tant guettée!
L'Aziza trouve l'ultime dérobade, celle qui en fait l'avatar moderne et pervers de Pénélope moins la grâce : elle refuse de se marier avec le fils sous prétexte qu'il n'est pas Arabe. Le fils commence par implorer et tempêter. En vain. L'Aziza n'a nullement l'intention de le larguer. Elle veut juste se divertir et tester son pouvoir de séduction un peu particulier. Un coup, elle lui annonce qu'elle le quitte; un autre, elle le retrouve en pleurs et fait mine de céder au nom du coeur et de la foi.
Le fils se détruit à petit feu. Grâce et miséricorde! Tout ce qu'il cherchait se réalise par miracle! Non seulement il s'empresse de poursuivre, mais il s'affaire et s'enferre! Jusqu'au jour où, chagriné par sa vieille peau tannée, il se brise le poing contre le mur d'une maison. Un pauvre mur grisâtre, qui ne lui avait rien fait! Électrochoc : d'un coup, l'ampleur de son ratage lui revient en mémoire. C'est peu dire qu'il fonce dans le mur. Il a beau plastronner et mentir, il ne va plus à la fac, il est plus seul que jamais. Ses amis l'ont quitté. Le gosse de bourgeois dispendieux et vaniteux fait peur, avec sa mine cirée et ses cuisses faméliques.
Pas de doute, pour parvenir à un tel résultat, l'Aziza n'est pas n'importe qui. C'est l'envoyée du diable en personne. Elle exige à présent qu'il quitte tout, famille, amis, appartement, pour se consacrer à sa dévotion. Dans un sursaut d'instinct vital, le fils contacte le seul ami qui peut encore l'écouter pour lui confesser sa terrible descente aux enfers et entrevoir l'espoir d'un calmant.
Car le fils n'envisage nullement de rompre. Ce mode de vie lui convient. Ne rien faire et souffrir, tel est le destin qui l'accommode. Il a trouvé le confident qui lui permettra de garder la tête hors de l'eau, de ne pas avoir à affronter l'horrible reflet de ce visage qui refuse de se regarder. Tant il est vrai que Narcisse ne contemple pas son reflet, mais celui de l'altérité.
Le fils possède le salut à ses maux insalubres. Il ne croit qu'en la rédemption de la souffrance. Il ne desserrera le lien qui le lie à la mère qu'avec un amour plus amer. Il n'obtiendra des deux femmes de sa vie, sa soeur en plus de sa génitrice, que détestation et mépris. C'est exactement ce qu'il récolte chez l'Aziza! Qu'ils se sont bien trouvés, les deux tourtereaux du vaudeville tendance SM ! Elle, cruelle, pour mieux souffrir la vie. Lui, c'est l'inverse : sadique à condition de récolter le fouet et la mort.
Le problème de ce type de rédemption, c'est qu'elle ne génère d'amélioration que sporadique. Semblable à l'administration d'un médicament dont les effets s'altèrent à mesure que le corps du patient s'y habitue, la rédemption par la perversion n'est qu'occasionnelle et délivre un état plus terrible encore. Le fils a tout perdu à son petit jeu du soin par la souffrance. Il ressortira avec des cicatrices plus atroces encore. Il a trouvé le moyen d'affirmer sa différance. En bon disciple de Derrida, il implore les mânes de ses ancêtres. Qu'elles lui octroient de quoi différer l'horrible mais inaltérable vérité!
L'équilibre provisoire est trouvé : les conseils (du confident) pour mieux encaisser les coups (de l'Aziza). Dans un jeu de balancier réconfortant : le confident le réinsère dans la réalité sociale et la lucidité psychologique; une fois remis sur pied, sur sa selle d'âne bâté, il ne lui reste plus qu'à quémander les flétrissures et les meurtrissures. En attendant que le couperet du funeste verdict tombe, il vit d'eau rance et de charogne en charpie. Il est condamné, il le sait - reste à savoir quand. Pas de quoi se plaindre. N'est-ce pas le lot de tout un chacun?

vendredi, mars 16, 2007

Mon oeil !

Je n'ai d'yeux que Dieu.

Identification

J'écoute l'empoignade qui oppose Bruno Gollnisch et Marc-Olivier Fogiel et je comprends comment les exclus du système politique finissent par s'identifier depuis vingt ans au Front National, soit à un parti politique réactionnaire et dont les relents sont nauséabonds et impraticables.
Fogiel recycle à cette occasion les mêmes méthodes que celles qu'il applique d'ordinaire à ses autres invités, sauf qu'à l'occasion de l'invitation de Gollnisch, il se croit autorisé à lâcher les vannes de sa hargne et de sa vindicte inépuisable. La technique de Fogiel? Les Guignols de l'info ont eu le nez fin en le grimant sous les traits d'un gourmé suivi de ses hyènes prêtes à s'esclaffer avec fracas à chacune de ses vannes virevoltantes.
Fogiel est-il une hyène? Le rapprochement est trop sévère, trop hâtif pour l'animal médiatique! Serait-il préférable de l'appeler coyote ? Je n'ose charogne... En tout cas, la mauvaise foi de Fogiel est à la hauteur de son harcèlement verbal. Fogiel n'est pas un pitbull. C'est un roquet qui voudrait se faire plus gros que le rodvailer qu'il fantasme d'être.
Pour preuve, je retranscris de mon mieux son débat avec Gollnisch. Sans commentaire. Juste quelques codicilles au final.
1) F. rappelle la condamnation de G. pour contestation de crimes contre l'humanité. G. rétorque que F. l'a bien été pour injure raciale, pour un SMS sur l'odeur des Noirs. G. : la différence entre lui et F.? Il est innocent. F. contre-attaque en répétant que ça n'a rien à voir et que G. doit se calmer.
2) F. affirme que le FN se victimise dans son accès aux médias, alors que G. serait l'homme le plus compliqué à inviter de l'émission. G. : a été prévenu il y a trois jours. F. souhaitait-il l'inviter? Pour F., ce n'est pas grave, c'est de la forme, pas du fond.
3) F. : G. a-t-il été mis de côté par son parti parce qu'il a des idées un peu trop hard et que le FN souhaite se moderniser sous l'impulsion de Marine Le Pen? G. est-il le pur et dur, le réac? G. : occupe le même bureau depuis cinq ans, contrairement aux allégation d'un journaliste de l'émission.
4) Si le FN parvient au pouvoir, G. sera-t-il premier ministre? G. ne le sait pas et appelle de ses voeux l'hypothèse d'un gouvernement de coalition avec, pourquoi pas, pour premier ministre une personne issue de la société civile (dont il vient, rappelle-t-il).
5) F. : on va en venir au fond, mais encore des questions de forme. Le Pen est-il en bonne santé? D'après Bachelot, il serait à l'article de la mort, ses cuisses auraient fondu et une assistante le soutiendrait dans ses déplacements au parlement européen. G. dément. On ne peut pas en dire autant des cuisses de Bachelot! Tous les participants s'offusquent du manque de classe de G. Ça, c'est ridicule, selon F.! Sa remarque ne portait pas sur le physique de Le Pen, contrairement à celle de G. Le fils de Bedos se lamente. Savoir Le Pen en bonne santé! G. lui rétorque que sa grand-mère est sympathisante du FN. Le (petit) fils Bedos écarquille une moue de dégoût consterné. Lemoine s'amuse que G. ait des dossiers sur tout le monde. F. insinue que G. se croit déjà dans un état policier. Puis que les idées ne sont pas génétiques. G. s'en délecte et martèle que les caractères moraux ne sont pas héréditaires, ce qui est dommage.
6) F. revient sur la contestation de crime contre l'humanité. G. veut-il débattre sur l'existence des chambres à gaz? G. : ne peut répondre librement et sort un joker pour ne pas s'attirer d'ennuis. S'estime victime des questions des journalistes. Laisse les historiens décider. N'a pris position que sur le massacre de Katyn, dû, non aux nazis, mais aux communistes. F. l'interrompt.
7) F. évoque l'interview dans La Croix, où Le Pen parle du 11 Septembre comme d'un incident. F. cite la définition du mot incident. G. demande à F. de poser les questions à Le Pen. F. répond qu'il était invité et n'a pas voulu venir. F. constate, sarcastique, qu'il n'était pas invité en premier. F. confirme : d'abord Le Pen, puis sa fille, puis G. - par ordre hiérarchique.
8) Fogiel parle de l'IVG. G. veut-il revenir sur la loi? G. refuse de laisser les femmes avec la seule contraception. Considère que le corps des bébés n'appartient pas aux femmes. F. conclut que G. veut revenir sur le droit à l'avortement.
9) Sur le mariage homosexuel, F. accuse G. de ne pas être clair. G. est prêt à expliquer. Selon F., G. a rapproché le mariage homosexuel de la polygamie. G. conteste les termes repris dans l'interview accordée au Journal du dimanche. G. aurait parlé du PACS, qui comprend la répudiation unilatérale, comme dans les pays de charria, dans les pays où le statut de la femme est le plus inférieur. F. : G. voudrait-il un mariage pour les homosexuels? Pour G., le mariage est fait pour transmettre la vie. Les autres formes sont parfaitement libres. Lemoine : G. est-il contre le mariage des personnes stériles? G. : absolument pas, parce qu'ils n'en excluent pas la perspective a priori. Il précise qu'il ne condamne pas les personnes, mais que la société doit favoriser les naissances. F. le coupe et change de thème.
10) F. aborde la proposition de Marine Le Pen de supprimer la couverture maladie universelle. Ça va intéresser Augustin Legrand (présent lui aussi et qui toise du regard G. sans lui parler depuis le début). En quoi G. trouve-t-il scandaleux que les personnes les plus démunies aient accès aux soins? "Alors là, franchement, (...) y'a des trucs qu'on ne comprend même pas. Donc que les plus pauvres, ceux que Legrand rencontre, qu'ils crèvent?" G. veut répondre de ces propos. Legrand constate l'absence de cohésion au FN. Selon G., les étrangers en France disposent d'une couverture totale refusée à certains Français dans la misère. En quoi l'un exclut l'autre? G. : "Dans les faits, cela exclut, quelle que soit la générosité à titre personnelle". F. demande si on laisse ces étrangers crever sur le trottoir. G. répond que le FN prendra les mesures que réclame Bongo pour qu'il n'y ait pas plus de médecins gabonais en France qu'au Gabon. F. s'énerve et demande à ce qu'on parle de la situation actuelle des étrangers démunis. G. répète qu'il faut soigner les étrangers chez eux. F. l'accuse de ne pas répondre à la question. G. prétend parler du futur comme un porte-parole de l'opposition au système. F. revient sur les propos de Marine Le Pen en 2003, exigeant l'abrogation immédiate pour les familles les plus pauvres. G. réfute que ce soit pour les Français. F. résume : en France, pas de droits pour les étrangers. G. : les droits vaudront seulement pour les étrangers qui cotisent. Il est anormal que des étrangers en situation irrégulière soient soignés gratuitement en France. Il faut inverser le courant de l'immigration. F. essaie de faire dire à G. qu'il veut laisser les étrangers pauvres crever sur le trottoir. Legrand s'énerve de nouveau. Carlier demande s'il faut renvoyer les médecins gabonais. G. : on s'efforce de... Il est interrompu par F. qui lui enjoint de répondre à ses questions (G. répondait à celles de Carlier). "C'est la même chose!", tranche F. G. rappelle qu'il n'est pas question de laisser qui que ce soit mourir dans la rue, sur le ton de l'évidence amusée.
F. attaque le débat sur la soupe au cochon populaire. J'en arrête là ma retransmission, laissant le soi à l'internaute de se rendre sur Dailymotion pour visualiser l'interview scindée en deux parties. Je ne résiste pas au plaisir de citer le mot si fin de Carlier : le FN serait le parti du plaisir (référence à la candidature d'un pin-up siliconée). La preuve? Il s'en branle... Carlier se lance après dans la psychologie de comptoir : à quel moment G. a-t-il basculé vers la haine? G. : Higelin a plus de haine que lui. F. : G. a invité en 1990 à Lyon un ancien officier des Waffen-SS par esprit d'ouverture. G. répond qu'il s'agissait du chroniqueur vedette de la radio bavaroise pendant trente ans, du député européen et président d'un parti politique légal (d'extrême-droite). G. précise que des officiers Waffen-SS de haut vol ont fait des carrières politiques brillantes au sein du parti socialiste allemand après la guerre.

Il ne s'agit nullement d'entreprendre le commencement d'un début de défense de Gollnisch, du FN, de Le Pen. Il est clair que ce type de réaction est d'autant plus réactive qu'elle propose clairement la violence contre le désordre. L'ordre s'obtient par la violence. L'excès de violence est le refus de la violence, soit l'égalisation du réel dans une uniformité de l'ordre. Et pour cause : si tout est détruit, tout est égal. D'où la parenté avec les impressionnants résultats des chapelles communistes.
Toujours est-il que les démocraties susciteraient moins de rejets si elles ne s'exposaient pas à cette violence qui reste au moins sournoise et rampante. Pour que le FN obtienne plus de 20% des suffrages, il faut que la démocratie française soit en crise. Elle n'est pas seule. Cette crise correspond à la confiscation des institutions et des principes démocratiques par des coteries élitistes, qui réclament d'autant plus la démocratie qu'elles ont beau jeu d'en confisquer le pouvoir.
La variante intellectuelle de cette appropriation antidémocratique, au nom de la démocratie, s'est affirmée en France avec le socialisme bobo des années 80 et la montée des intellectuels médiatiques et médiocres, façon BHL. Elle amorce son ressac avec la génération Royal&Enthoven.
La variante médiatique est moins cercle fermé sur les mérites indépassables de sa qualité supérieure, mais plus populisto-snobinarde. Il n'est pas étonnant que le Français blanc en proie à la pauvreté, ou inquiet de la mondialisation, qui a déjà tendance à chercher des boucs émissaires auprès des récentes générations d'immigrés, vote pour le candidat qui recoupe le sentiment d'injustice qui l'étreint. L'électeur du FN n'en peut plus que des élites corrompues et déconnectées de sa situation lui serinent avec condescendance que le problème de l'immigration n'existe pas; que l'insécurité est un fantasme nauséabond; que l'antiracisme primaire est le fondement de l'impératif moral; et qu'il faut se serrer la ceinture!
A écouter la horde des lyncheurs du PAF et d'ailleurs tomber à bras raccourcis sur les thèses du FN, avec la bonne foi du nanti donneur de leçons, l'électeur qui souffre finit par se dire que le FN s'en prend trop sur la gueule pour n'être pas une victime expiatoire à sa mesure. On ne parle du FN que pour le diaboliser. Le FN est le repoussoir des élites hypocrites et largement corrompues qui dirigent la France au profit quasi exclusif de leur renouvellement depuis trente ans. Le FN est le miroir de ce pouvoir qui n'est pas démocratique et qui ne veut pas passer la main, trop satisfait de ses prébendes graisseuses. Plus les Fogiel du show-business, qui n'est que le miroir aux alouettes du world-business, s'acharneront avec leur mauvaise foi formatée, sur les épigones de Le Pen, plus l'électorat brimé et protestataire s'incarnera dans le sein de son seul exutoire et de son seul mode d'expression. On veut être entendu! Par tous les moyens!
Le coup de Fogiel se réclamant, avec la mauvaise foi d'un diablotin en rase campagne, de la Compassion et des Valeurs Universelles de Justice, pour excommunier les suppôts de la haine, est trop connu par celui que l'incompréhension agresse chaque jour. Allez lui expliquer, d'un air sentencieux, que la Raison commande de ne pas être raciste et de se montrer patient, quand une horde d'un autre ordre, composée d'Arabes à 90%, squatte son entrée, deale, pisse et chie sur le pas de sa porte. Les distinguo sont plus aisés à fourbir place des Vosges à Paris...
Fogiel plus pourri que Gollnisch? Telle est probablement la tragique vérité d'un système qui n'en peut plus de macérer sur pied. Le miroir du FN, toutes les pertinentes analyses sur ses détestables méthodes, ne cache qu'une vérité : si le FN est incapable de gouverner, c'est que les dirigeants actuels sont juste capables de détourner à leur porfit la démocratie. Quant aux opprimés qui se désespèrent de voter Le Pen, ils ne seront pas entendus tant qu'un bon coup de pied n'aura pas été donné dans la fourmilière. Le renouvellement est la condition sine qua non de la préservation de la démocratie. A l'heure où tous les fils de viennent polluer les chaires et les strapontins, jusqu'à confisquer les caisses de résonnance de l'écho du KO, ce constat a valeur de dernière semonce. Messieurs les damnés, tirez en premier - votre balle dans le pied?

Haine et amour

La haine sépare et détruit. C'est son avantage et son inconvénient.
Le vrai amour n'unit pas. Il crée.

jeudi, mars 15, 2007

Renaissance

J'écoute le passage de Royal avec Chabot. C'est un véritable robinet à promesses que déverse la Jeanne d'Arc socialiste sans se rendre compre que le temps des promesses en politique est fini. Bayrou l'a bien compris. C'est peut-être la raison pour laquelle il sera élu. Les Français, face à l'érosion de la démocratie qu'instille à son profit l'ultralibéralisme, soit le règne de la consommation et de l'élite marchande, n'ont pas le choix d'imiter le dégoût électoral qui prévaut au sein des communautés qui forment le peule américain. Ils sont contraints de jouer leur rôle historique : d'être les fers de lance de la création d'une politique qui épouse les contours de la mondialisation. Le mensonge cardinal qui enserre à l'heure actuelle l'impulsion globalisatrice? L'idée que l'on peut abolir la politique - au profit de l'économique. C'est l'inverse qui est vrai : non seulement le politique est appelé à gagner en valeur, mais il est contraint d'inclure dans son évolution l'écologie. C'est l'écologie qui appelle la restructuration de l'économique au profit de la seule décision qui compte, celle que l'économique ne peut pas résoudre : que fait-on de la violence pour en faire une force et une alliée?

Vacances

Tout sens contient son absence.

mercredi, mars 14, 2007

Les amis

Que l'écrivain Calixthe Beyala est pénible à entendre, à chacune de ses apparitions médiatiques! Elle vocifère, elle vitupère, elle morigène. Telle la poule, elle prouve qu'on crie d'autant plus fort qu'on a tort. A force de se lancer dans des caricatures incoulables, on va finir par penser que les Noirs sont protégés par les préjugés qui les accablent! Quand ils profèrent des imbécillités, on feint de ne pas entendre le scandale qui aurait provoqué l'excommunication de tout bon Blanc qui se respecte. Comment une plume si mal taillée subit un succès aussi confondant de mauvaise foi fielleuse? Faut-il que les écrivains noirs soient de mauvais écrivains pour être reconnus comme écrivains par le système artistico-médiatique? Comment expliquer qu'Ahmadou Kourouma n'ait jamais eu le retentissement populaire que ses oeuvres méritaient? Il est vrai que Kourouma dérange et que la subversion qu'il instillait n'est pas vraiment l'apanage de Beyala. Au passage, puisque Beyala est camerounaise, une pensée pour Um Nyobé, Félix-Roland Moumié, l'UPC et les Bamikélés. Comprenne qui pourra!
En entendant les commentaires porter sur l'élection présidentielle, fleurir les plus savantes analyses, les plus tortueuses prospectives, les plus fouillées envolées, j'ai plus que jamais le sentiment que le commentaire est le plaquage d'une machine un peu artificielle et vaine sur le réel. Non que le sens soit indépendant du réel, mais que le sens n'est jamais en mesure que d'exercer ses lumières a posteriori.
L'artifice du réel, sa botte secrète, celle qui emporte l'adhésion conquise et irrévocable du grand public, c'est de laisser croire que le commentaire possède une méthode pour donner sens aux moindres événements du réel. Les analystes politiques, gens savants et surdiplômés, partagent la faculté hypertrophiée et étonnante de se montrer capables d'apposer leurs méthodes sur le moindre des événements avec d'autant plus de brillance et de voyance.
Pool! Nos impétrants sont partis. Ils vous expliqueront avec autant de talents et de persuasion, et le retrait de Jacques Chirac de la vie politique, et sa candidature surprise à la présidentielle; et l'effondrement de Le Pen au premier tour, et son accession au deuxième; et le caractère ringard du candidat Bayrou, et ses chances de finir à l'Elysée, en successeur de VGE et de Delors.
La force du commentaire, c'est de tout commenter. C'est aussi sa faiblesse. Nos brillants rhéteurs, avant de figurer dans les grands jurys politiques, furent tous d'inoubliables énarques, normaliens, agrégés, journalistes, politologues si sûrs de leurs connaissances inégalées. Le savoir est le meilleur instrument du mime. Celui-ci s'appuie sur les thèmes scolaires les moins engagés. L'agrégé est ainsi capable de scinder toute leçon en trois parties, ainsi que de réciter l'explication de n'importe quel texte. Quel que soit le sujet, quelle que soit la valeur de l'auteur, il tripatouillera, mais, même si l'intitulé est plus abscons que certains fragments des Véda, il s'en sortira. Avec les honneurs.
Le propre de toutes les études, de tous les concours en terre d'Occident? Laisser croire que l'ordre préexiste au formidable bouillonnement qui agite les productions humaines, spécialement celles qui font tourner notre monde - les idées. Et cet ordre permet de tout expliquer, de tout illuminer. La démarche préconisée consiste à retrouver cet ordre béni, cet Age d'Or de la connaissance, et à le porter au fronton de l'intelligence radieuse et épanouie.
On mesure pourquoi l'homme se persuade que les diplômes sont le signe d'excellence de l'intelligence épanouie. De l'intelligence? Certes. Reste à savoir laquelle. Il ne suffit pas de rappeler que la prééminence de l'intelligence abstraite sur la pratique suffit à disqualifier tout type d'intelligence qui ne respecte pas la rigueur, soit le respect studieux à cet ordre universel.
L'intelligence que l'on élit, c'est celle qui établit l'essentialisation du sens, le fait que le sens précède l'existence. Cette annonce, plus que contestable en soi, suppose, pour être socialisée, politisée, bref, humanisée, qu'elle se fonde dans le moule de l'académisme. Pour que sa valeur se révèle à l'usage, il ne faut pas qu'il présente une valeur relative. Si l'académisme n'était que le rappel à l'ordre des choses, il serait un juste passage obligé. Mais l'académisme n'est pas la loi selon laquelle l'imitation précède tout type de création (l'apprentissage, tout type d'action). Il exprime dans le même temps le coup de force confinant au coup d'état que la raison lance sur le réel.
Une OPA en bonne et due forme, qui permet au sens de s'investir en puissance créatrice du monde avec la bienpensance assurée des gens convaincus d'avoir raison : le sens est tout-puissant! Qu'on se le tienne pour dit! Au commencement était le sens... Je crains fort que cette erreur programmatique, qui veut que le sens soit le père/mère du réel soit une erreur plus que perverse (soit : le sens sens dessus dessous). Le genre d'illusion qui (or)donne ses lettres de noblesse à l'anthropomorphisme et qui permet de conforter l'ordre social.
Il n'a échappé à personne que le formatage consistait à donner du fond à ce qui n'en avait que la forme. Soit : à donner ses lettres de noblesse à l'ordre au détriment du mystère du réel (que l'on peut nommer désordre ou chaos sans désagrément). Problème : sans mystère, pas d'ordre. Si le sens est seul, il est vide - aussi. L'académisme, le scolaire, le formatage ne sont que trois termes différents qui recoupent la même réalité. Elle s'énonce ainsi : le fait d'universaliser arbitrairement le sens au motif que le réel asensé est trop inconnu, trop insaisissable, trop angoissant.
Bien entendu, il serait dangereux de penser qu'on peut se passer de tous les avatars du sens, y compris l'académisme et le formatage. L'homme a d'autant plus besoin du sens qu'il disparaîtrait sans ordre. L'académisme est plus essentiel à l'homme que le rappel de la précellence du désordre. Le pédant, le diplômé, le commentateur rigoureux seraient-ils plus importants que le subversif, le marginal, l'inclassable? Vaudrait-il mieux s'approcher de la figure du fils à papa installé que du clochard fier de vivre en marge des institutions?
Nullement! Disons que les marginaux sont aussi nécessaires à la bonne marche de l'humanité que les fils à papa qui ont intégré à leurs circuits agiles et performants les conventions de l'imitation. Évidemment, le plus confortable est de se tenir dans la moyenne conforme. D'être un imitateur pas dupe, dont la priorité est de faire des enfants - soit de sacrifier à l'impulsion la moins sensée, al moins rationnelle qui soit. Mais pour sa position dans la société comme dans la vie, on ne choisit pas. A bon entendeur, salut! Il reste que la crise du sens se manifeste toujours quand le sens en fait trop, quand, ayant perdu la boussole, il en arrive à tout contrôler. A prétendre, pour le dire un peu vite, que seule l'imitation existe.
Cas de la scolastique, de la théologique Sorbonne et des inoubliables Aristoteles dixit. Cas également de toute la modernité, dont Rosset a bien montré qu'elle ne fait que suspendre le sens pour mieux le réinstaller dans un plus tard introuvable (la fameuse et emblématique différAnce). La modernité vit une crise du sens qui se manifeste par un surinvestissement du sens.
Paradoxe? Demi paradoxe? En tout cas, la valeur du sens s'étalonne à l'aune du crédit qu'il accorde à ce qui ne fait pas sens, à ce qui ne s'autorise d'aucun ordre, ni d'aucune constitution. En tant que tel, cet aléatoire est aussi ce qui ne se laisse pas évaluer, mesurer, décortiquer. Les tenants du sens ne peuvent que se défier de ce réel qui a en outre l'outrecuidance de rappeler qu'il n'est pas réductible aux investissements du sens. L'infini dans la lorgnette du fini n'exprime jamais que la profonde incompréhension que les deux termes engendrent. Le commentateur se défie toujours du créateur.
Pourtant, sans créativité, l'humanité ne pourrait survivre à sa peine. L'imitation pure conduit à la déperdition qualitative du savoir dont elle s'enorgueillit. Il faut bien que de l'originalité qualitative surgisse d'on ne sait où, d'un certain no man's land, pour que l'imitation devienne opérante. L'imitation aurait-elle le besoin impérieux de ce dont elle se défie le plus? Je dirais même plus! La négation de la créativité coïncide avec le surinvestissement du sens. Sans créativité, le sens est perdu comme la boussole privé de ses chers points cardinaux. Sens et créativité forment un couple tumultueux. Qu'aucun ne tombe à l'eau, sans quoi le bateau les suivrait sans tarder!
Pour éviter le naufrage, une question : d'où viennent les idées? Cette question participe d'une autre, similaire : d'où procèdent les oeuvres d'art (quelles qu'elles soient)? Certainement pas du sens, ni de la raison! Sans quoi les artistes seraient les tenants de l'ordre intellectuel, de ces penseurs cooptés par le système dominant, cette fameuse pensée dont on glose sans savoir par quoi la remplacer. Même si l'on ne croit pas dans l'idéal d'une société parfaitement huilée, il est certain que si cette option était la bonne, BHL (ou d'autres) serait le Kant de l'époque. Malheureusement, il n'en est que le larbin trop prévisible.
Allez savoir! L'artiste est cet inclassable, cet incunable qui dérange d'autant plus qu'il est indispensable à l'avancement de l'humanité et du sens. Ce n'est pas son plus mince paradoxe : d'être le plus fidèle allié de son meilleur ennemi. Son pire ami.

Prétention

La prétention n'est pas le fait de se croire supérieur aux autres. C'est de le vouloir.

mardi, mars 13, 2007

Représentation

La perfection ou l'imperfection ?
L'imperfection est la perfection.

Invisible

"Les parents ont mangé les raisins verts et les enfants ont eu les dents agacées."
ANCIEN TESTAMENT.

On se rappelle que le romancier nord-américain Chester Himes dénonçait, comme caractéristique principale du racisme dont étaient affligés les Noirs (soit les descendants d'esclaves africains), l'invisibilité. Était-ce seulement la conséquence - la dénonciation des multiples discriminations intentées à l'encontre des Noirs-, ou la cause - le fait que la conception de la vie qui anime l'Africain soit à l'origine de ses persécutions par l'Occident métaphysique et monothéiste?
Bon, un peu d'éloge! Moi qui ai si peu goûté le numéro 7 de Philosophie magazine, coincé entre les écoles de pensée qui suivent l'air du temps et les pédants moralisateurs, j'ai été emballé par un petit article marginal. Les Fantômes de l'hôpital. C'est souvent ainsi : le détail donne son sel à l'essentiel. Quand le détail devient l'essentiel, l'essentiel devient l'accessoire... Il est vrai que les événements suivent des courbes étonnantes et imprévues. Je laisse aux disciples des Shadok les amphigouris du dossier spécial consacré à l'école-de-pensée-révolutionnant-le-sexe-et-la-morale. J'entends évoquer le séminaire que le philosophe burkinabais Didier Ouedraogo livre, à l'hôpital Saint-Louis de Paris, aux professionnels de la santé souhaitant s'initier aux méandres des conceptions africaines.
Dans le Réel et son double, Rosset explique que selon Hegel, "ce monde-ci est l'autre d'un autre monde qui est justement le même que ce monde-ci : car cet itinéraire mystérieux, au cours duquel le phénomène se médiatise soi-même en soi-même pour devenir manifestation de l'essence, n'est autre que le chemin qui conduit de A à A en passant par A."
Hegel réconcilie le monde sensible avec le monde idéal grâce à une médiation qui fait du suprasensible "l'exacte duplication" du sensible. J'ignore au juste si Hegel, que je n'ai jamais lu, pour ma grande confusion et ma grande satisfaction, est proche de cette mentalité africaine qu'il a tant décriée dans La Raison dans l'histoire. Il est vrai que les grands philosophes de l'Occident n'ont jamais que délaissé et méprisé la pensée africaine, y décelant l'évocation de sauvageries infra-conceptuelles. Laissons aux historiens de la philosophie cette propension curieuse à ignorer le futur au nom de l'intelligence et de la Raison. Mille pardons!
Hegel pan-africain, l'anecdote ne manquerait pas de sel! Encore que Hegel est l'antithèse du modèle africain. Pour être métaphysicien accompli, Hegel croit à la réconciliation du sensible et de l'idéal grâce au deuxième monde suprasensible. Ce deuxième monde n'est pourtant pas le sensible. L'unicité du réel est ainsi déniée au profit d'une réconciliation de la pensée.
A en croire Ouedraogo, mais aussi l'extraordinaire Kapuscinski d'Ébène, les cultures ouest-africaines ont ceci de commun entre elles qu'elles adhèrent au moogo, "un monde scindé entre celui des vivants et de ce qui les entoure, et celui des génies et des ancêtres invisibles et éternels", selon Lia Duboucheron. Duboucheron toujours : "Deux vases communicants avec une prédominance du second qui investit en permanence le premier et le dépasse puisque c'est lui qui décide de ce qui advient aux hommes." Ouedraogo : "Si nous occupons l'espace éthique de cet hôpital ce matin, c'est parce que le monde invisible nous le permet, c'est une concession de jouissance. Les ancêtres sont impliqués dans tous nos actes quotidiens."
Quelle serait la différence entre la conception hégélienne et la version africaine du réel? Il n'est jamais facile de différencier le dualisme de l'unicité pour la simple et bonne raison que l'unicité conçue comme matérialisme n'est guère plausible et que toute conception qui tend à différencier le réel de sa représentation est catégorisée duelle.
Reste à expliquer le caractère incompréhensible de ce monde-ci. Soit par l'adjonction d'un autre monde, satisfaisant celui-là; soit par l'idée que la représentation est parcellaire et tronquée. En ce cas, l'unicité du réel, plus cohérent que l'ailleurs introuvable, possède une meilleure pertinence que l'unique insignifiant.
Si le réel est double, c'est du fait de la propension humaine à comprendre le même par l'autre. L'homme est contraint à dédoubler l'un en deux pour l'expliquer. Il se pourrait que la conception africaine, dont l'antériorité sur les autres conceptions ne fait pas de doute, n'ait pas accouché que de la métaphysique occidentale, n'en déplaise à Kant ou Hegel (il serait aisé de trouver des correspondances importantes entre la pensée hellène et son ancêtre égyptienne).
Elle porte aussi en son sein la philosophie du futur, selon laquelle, si le réel n'est pas complet, ce n'est pas du fait d'une imperfection du réel (le sensible), mais du fait d'une limite de la représentation humaine. Non pas tant que cette représentation soit imparfaite, mais qu'elle soit ajustée aux besoin immédiats du vivant. C'est la bizarrerie et la supériorité de l'homme que d'envisager ses besoins au-delà des nécessités matérielles. Bizarre : l'homme s'en trouve désemparé et à jamais inquiet. Supérieur : grâce à cet apport, l'homme est capable de s'extraire du pur présent et de dominer son monde.
Il reste à savoir si cette hégémonie tyrannique, dont on mesure les résultats destructeurs à l'aune des avertissements que la communauté scientifique adresse à l'humanité, n'est pas aussi la faiblesse qui perdra le plus grand prédateur de tous les temps. La solution se trouve, non pas dans le ressassement des anciennes métaphysiques, mais dans leur dépassement par la réconciliation. La réconciliation hégélienne supposait la médiation de la synthèse, l'idée d'un troisième terme pour remédier aux antagonismes du dualisme. L'élan de la mentalité africaine vise précisément à réconcilier le monde avec le réel en intégrant le réel qui nous dépasse au monde de l'homme. C'est précisément l'inverse de la démarche moderne, l'homme occidental n'ayant rien trouvé de mieux, pour accroître sa puissance, que de nier le réel transcendant au profit d'une extension inconsidérée du domaine du fini.
En deux mots : de deux, revenons au un. De la complexité duelle, le primat de la représentation, regagnons la chaleur hospitalière de la simplicité singulière - le primat du réel. Ce n'est qu'avec l'Afrique que nous entreprendrons ce retour aux sources, ce retour aux racines. Voyage initiatique aux portes de l'entendement?

lundi, mars 12, 2007

Le plus vieux métier du monde

Si la prostitution était un métier, avec une qualification professionnelle, on trouverait des écoles de prostitution, et les plus brillantes personnes prostituées intégreraient l'Ecole Normale Supérieure de la Prostitution, sise dans les beaux quartiers proches du bois de Boulogne. On y trouverait la fine fleur des personnes prostituées, les homosexuels et les travestis, les sados-masochistes, les gérontophiles, les zoophiles, tous les représentants de toutes les catégories, en fait. Les personnes prostituées verraient leur métier enfin reconnu, perçu à sa juste valeur, célébré après des milliers d'années de brimades et d'assimilation moraliste à l'esclavage sexuel, après des âges de glace où l'on a considéré la prostitution comme une activité nécessaire, mais inassimilable à toute politique.
Depuis que la société occidentale a opposé l'esprit critique à la tradition, le mythe de la libération sexuelle a plus tendance à occulter le problème qu'à le résoudre. La libération sexuelle n'a pas affronté le vrai problème tapi au coeur de la violence : celui de la violence qui meut l'être humain et n'en fait certainement pas un animal gouverné par la raison. Cette fameuse libération évoque plus la porte d'entrée de la prison qui ne dit pas son nom, quand elle ne prétend pas indiquer la sortie, que l'évasion réussie. En attendant que la libération sexuelle ne se contente pas de révoquer les interdits de la tradition comme si les tabous ne cachaient que des illusions dépassées, ladite libération demeurera un voeu pieu, qui aura accouché de quelques progrès incontestables, mais, la plupart du temps, d'un dangereux aveuglement.
Ce n'est pas parce qu'on décrète que la mort n'existe pas que l'on ne mourra plus.
Pourquoi ne trouve-t-on pas d'études en prostitution? Parce que la prostitution n'est pas un métier. C'est même un acte qui échappe à l'argent et qui échappe tellement à la rationalisation que nos sociétés de libération critique peinent à lui donner un sens cohérent. Toutes les voix se mêlent, dans une discorde qui serait joyeuse et salvatrice si elle ne ménageait pas la possibilité, au milieu de l'indulgence débonnaire, des activités les plus criminelles.
Moi qui croyais que le mérite et le propre d'un apprentissage professionnel était d'apporter un savoir-faire! Moi qui pensais qu'on ne s'improvise pas plus boulanger que magistrat et qui admirais l'artisan et l'intellectuel! Je sais bien que la formation n'est pas le chemin indispensable qui mène à la maîtrise. Qui aime la menuiserie en amateur éclairé peut fort bien faire un excellent menuisier à ses heures perdues ou gagnées. Dans tous les cas, avec ou sans diplôme, on ne parvient à aucune compétence sans apprentissage, y compris autodidacte.
En matière de sexualité, les choses se révèlent assez différentes. Pourquoi la sexualité a-t-elle toujours échappé à la formation et la professionalisation? Non que l'expérience sexuelle soit négligeable dans la pratique, tant s'en faut. Mais, à moins d'être atteint d'impuissance ou d'avoir fait voeu de chasteté, la sexualité est la chose la mieux partagée des hommes. Sans crainte de se tromper, on peut affirmer que le sexe est le propre de l'homme. 100 % des gagnats ont tenté leur chance!
L'accès à la sexualité est universel depuis la naissance et jusqu'à la mort. La sexualité n'est certes pas le seul moyen d'éprouver du plaisir à vivre, mais il est celui qui permet d'assurer la reproduction.
A moins de considérer que la vie dispense une formation biologique continue et tacite, il est hautement improbable de ramener les manifestations de la vie à une dimension professionnelle. Pour ce faire, il faudrait que la sexualité accouche en premier lieu du plaisir. Je crains fort que ce point soit contestable et que l'idéologie du plaisir sexuel comme horizon absolu et indépassable soit un fantasme pour nous divertir des bornes si étriquées et si peu satisfaisantes de l'existence. Si le plaisir sexuel s'obtenait de manière mécanique, la question de son apprentissage pourrait se poser en toute rigueur. Malheureusement, on sait que le plaisir sexuel ne peut se définir de manière cohérente que partagé et que ce partage obéit à des lois complexes, faisant intervenir les sentiments et l'expérience de partenaires éprouvés.
Le sexe est au-dessus de la politique en ce que c'est la politique qui sert la sexualité. Au lieu de ce postulat qui a au moins le mérite d'expliquer que toute interrogation sérieuse sur la sexualité accouche de l'indicible, l'homme, autant par dépit que par démesure, cherche à instaurer le primat de l'argent et à caser dans sa hiérarchie le sexe et l'art. Bien du courage! Il est curieux que l'homme compense la perte des valeurs par le totalitarisme de la raison : soit le fait de considérer que le raisonnement humain, cette manière de chercher des principes avant que d'agir, est la faculté la plus importante du monde et qu'elle domine et les comportements humains et le réel qui l'environne.
Cette simplification abusive n'est pas sans engendrer quelques inconvénients, au premier rang desquels l'incroyable masse de destruction qu'elle occasionne. L'homme est capable d'organiser la sexualité au mieux (ce qui n'est pas le cas présent), il n'est certainement pas en mesure de rendre la sexualité absolument rationnelle. C'est pourquoi la récente manière de professionnaliser la sexualité n'est rien d'autre que la faiblesse démagogique que les puissants oppposent aux envies de finitude qui assaillent l'homme depuis qu'il s'est mis martel en tête de détruire le réel au profit de sa propre émanation.
Ce faisant, la modernité ne se rend pas compte que la professionnalisation du sexe, aussi contradictoire soit-elle, rejoint l'ancien totalitarisme qui consistait à accepter qu'une catégorie de victimes paient pour la violence au coeur de la sexualité. Le sacrifice sexuel n'est pas le moindre des sacrifices. Il est seulement le moins remarqué, tout simplement parce qu'il est celui qui dérange le plus nos représentations du réel.
La différence? L'ancien totalitarisme avait sur ce point le mérite de la franchise. La pute était une salope et une créature du diable, une sorcière sans danger social à condition qu'elle se trouve marginalisée. L'ultralibéralisme essaie de normaliser la marchandisation du sexe en banalisant le sexe tarifé après avoir banalisé l'art en versant des sommes exorbitantes pour un tableau de Van Gogh. Le prix de la passe ne se chiffre pas au même montant, c'est le moins qu'on puisse dire! Sans doute est-ce dû à la valeur actuelle de la vie et à ce désir démagogique d'universaliser le plaisir en le rendant accessible à toutes les bourses. Pour l'instant, l'art est trop divin pour se répandre jusqu'aux couches de la plèbe!
La prostitution serait-elle diabolique? L'universalité du sexe incline à édicter sa valeur sacrée, non à le finitudiser avec l'empressement zélé des sacrificateurs en quête de sacrilège. La modernité estime confusément que l'argent donne la mesure de toute chose et que cette tarification monétaire viendra à bout de toutes les difficultés et de toutes les peines. Je crains qu'elle ne fasse que les aggraver.
Entériner le principe de l'hécatombe, c'est tolérer la destruction de quelques milliers d'individus placés au ban de la société, dans des quartiers spéciaux, avec des régimes échappant concrètement à la loi, le tout pour satisfaire aux besoin des mâles et à la complicité des femmes. Les personnes prostituées sont le réceptacle de cette violence qui prend le nom d'amour et se nomme parfois guerre des sexes (je pense à Nietzche, Bataille et quelques autres).
On sait pertinemment que le besoin en personnes prostituées est limité à la demande très particulière des hommes qui pallient leurs carences affectives (quel sens objectif de la résolution!) ou le besoin de domination. Le fait qu'en guise de légitimation, on soit prêt à conférer à la pratique sexuelle une adjonction psychologique est certes grotesque. Je me rappelle d'une bonne émission, Le magazine de la santé, qui n'avait pas hésité à recourir, après de pénibles recherches, au témoignage douteux d'une péripatéticienne du bois de Boulogne pour laisser croire que les prestations à l'abri des buissons constituaient la meilleure thérapie pour lutter contre les problèmes sexuels, les coups de grisou ou les difficultés persistantes de la vie! Plût au Ciel que cette femme si distinguée (preuve de l'esprit de tolérance d'une émission qui se refusait à entériner les billevesées laissant croire que la personne prostituée est victime de la violence?) se fût exprimée dans la langue de Voltaire - ce qui n'était pas loin d'être son cas!
On imagine déjà la scène de cette femme qui, entre deux fellations, parvenait, par la puissance et la singularité des relations tissées avec les clients, à surpasser de très loin les théories de la psychologie moderne, les théories freudiennes, lacaniennes, jungiennes, les TCC, la psychologie de comptoir, celle de bazar, pour délivrer son savoir sexuel! Un bon coup de bite, un vidage de couilles, voilà où se situait la solution aux problèmes psychologiques! Quand je pense à tous ces gens qui se suicident alors qu'il leur aurait suffi de fréquenter une personne prostituée pour mettre fin à leurs souffrances!
Il est vrai que les actrices porno incluent dans leur promo des conseils en sexologie qu'elles n'ont aucune habilitation à délivrer sans éveiller un début d'étonnement. Bien dans l'air du temps, le sexologue présent lors de l'émission sus-mentionnée ne songea nullement à défendre la réalité prostitutionnelle. Mû par le seul impératif corporatiste, il s'empressa de contester le témoignage de la personne de grande vertu en rappelant qu'une péripatéticienne ne présentait aucune qualification pour délivrer des conseils pertinents sur le sexe.
Dispose-t-on d'ailleurs de qualifications objectives pour former des spécialistes du sexe et transformer les pratiques sexuelles en domaines de compétences avérés? Rien n'est moins sûr puisque l'acte sexuel est ouvert (sans vilain jeu de mots) à tout le monde! La sexualité est moins l'apanage de l'individu que de l'espèce, suivant le mot de Schopenhauer! Par contre, tous les désagréments que ne manque pas d'engendrer un acte, si fort qu'il implique l'ensemble de l'identité et de la personnalité, sont pour l'individu.
Il suffit à ce propos de consulter les enquêtes sérieuses qui contredisent les divers arguments-arguties que les néo-réglementaristes dispensent avec ignorance ou mauvaise foi pour exiger que la prostitution sorte de son ghetto et devienne un métier honorable - un métier comme un autre! Que l'on se rende dans certains Länder considérer l'utopie homicide de cette revendication, qui possède autant de chance d'advenir que la dictature du prolétariat ou le règne de Dieu sur Terre.
C'est dire! En attendant, il n'échappera à personne que la prostitution rapporte beaucoup (des milliards) et que l'essentiel des billets rejoint les escarcelles des organisations criminelles. Voilà sans doute la raison pour laquelle ce "métier" si rémunérateur n'est jamais l'apanage que des personnes les plus démunies et les plus détruites. S'il est vrai que la prostitution est le plus vieux métier du monde, c'est qu'elle est dans le même temps le plus dénué de toute qualification - qu'elle transcende toute politique et tout lien social.
Quel cynisme que ces subversifs de la petite semaine qui encouragent la prostitution au nom de l'intensification de la liberté (l'extrémisme libertaire cache le totalitarisme le moins attaquable)! Se rendent-ils compte que leurs arguments servent l'idée qu'il est nécessaire qu'une clique d'objets sexuels assouvissent les pulsions incontrôlables des plus fragiles représentants de la mâlitude (dans laquelle figurent en bonne place ces femmes qui auraient rêvé d'être des autres, soit des hommes)? Peu de chance que ce soit le cas! Et c'est le secret de la violence, en particulier du tabou qui entoure la prostitution, que de fonctionner à partir de la désinformation, de l'ignorance et de l'intellectualisme. Tant il est vrai que l'homme de l'habitude est enclin à ne pas trop s'approcher des pâquerettes. C'est dingue, les vilains secrets que recouvre la pelouse harmonieuse d'un pimpant jardin...

dimanche, mars 11, 2007

Speedy gonzo

Étymologiquement, pornographie désigne la peinture de la prostituée. Le sens est merveilleux. Car la pornographie décrit effectivement la personne prostituée. Soit la réduction de la vie à des sexes, de la violence et de l'argent. Argent : les dizaines de milliards d'euros que charrie l'industrie de la pornographie, puissante industrie parmi les industries. Violence : il est parfaitement conséquent de réduire le sexe à de la force et de la domination - reste à savoir si la vision est juste. Je pense d'ailleurs que cette déformation du sexe traduit le désir de faire du réel une gigantesque parade de forces antagonistes. Sexes : l'être humain est tellement déterminé par son sexe que toutes ses autres composantes (au premier rang desquelles le désir) en deviennent anecdotiques.
On pourrait bien entendu gloser avec justice sur l'exploitation éhontée des personnes que suscite la pornographie : l'immense majorité des acteurs et actrices opèrent dans l'anonymat et la pauvreté; les déviances hors-la-loi y sont légions et demeurent impunies; les phénomènes d'addiction dépassent le caractère anecdotique. Évidemment, la pornographie n'est pas responsable de la violence du monde. La proposition inverse serait même plutôt vraie : c'est la violence qui est cause de la pornographie. Évidemment, l'interdiction prohibitionniste de la pornographie n'est pas souhaitable, même si je constate que le parti qui triomphe dans le phénomène de libération des moeurs n'est pas tant celui des libéraux que celui de l'argent et de l'ultralibéralisme. où l'on voit que la liberté est l'étendard invariablement brandi par les fous et les totalitaires.
Il me semble que la loi française est assez juste en matière de réglementation et de censure des productions pornographiques, même si la démocratisation d'Internet encourage tous les débordements, notamment chez les jeunes dont l'éducation est délaissé par des parents dépassés. Il faudrait grosso modo plus d'encadrement dans les conditions de recrutement, de tournage et de diffusion; et, surtout, des campagnes de prévention qui permettent de dire vraiment, surtout en direction des adolescents, la réalité du sexe pour la différencier de la représentation pornographique. Réalité multiple, mais dont la constante face à la pornographie est de différer radicalement de cette représentation (l'exception confirmant la règle). Ce n'est pas peu dire que la pornographie prétend investir l'horizon de la vie pour en détourner l'absence de valeurs au profit de ses principes brutaux et caricaturaux.
Le développement de l'esprit critique est la pratique que la démocratie encourage le moins. C'est pourtant la garantie de sa pérennité - le plus sûr moyen d'affronter les risques que suscite la liberté. Au premier rang, le fait de mal décrypter la violence et d'en subir de plein fouet la déréliction sans être capable d'en faire une force inexpugnable.
Il est évident que l'expérience de la critique suscite les moyens d'établir la différence entre pornographie et sexualité. C'est d'ailleurs l'un des arguments derrière lequel s'abritent avec lâcheté et mauvaise foi les partisans de la pornographie (soit, pour une large part, les avocats des lobbys de l'industrie du sexe) : jouant avec les zones de latence qu'induit la libération des moeurs (que faut-il interdire sans sombrer dans la censure?), ils se font fort de rappeler que la pornographie ne prétend qu'à l'univers du fantasme. Il resterait à se demander pourquoi les fantasmes touchant à la sexualité engendrent systématiquement les représentations les plus médiocres et grandiloquentes. Ce type de fantasme est pourtant dangereux : en ne tenant pas compte des sentiments et des conventions sociales, on brise le tabou pour délivrer les forces incontrôlables de la domination aveugle.
Le visionnage d'un film pornographique a toujours déclenché en moi d'irrépressibles fous rires. Après quelques minutes de stimulation libidinales, encouragée par le mimétisme et l'évocation explicite, aussi déformée soit-elle, le spectacle de l'échange biaisée (rencontre surfaite, à peine jouée, dans la foulée copulation frénétique et archiprévisible), les couinements caricaturaux alternant entre barytons de taureaux en rut et sopranos de danseuses hystériques (ah! les joies du doublage!), la surenchère des positions précaires, voire dangereuses, qui en viennent à flirter avec la pratique des cascadeurs ou des gymnastes de haut vol, se révèlent plus jubilatoires qu'entraînants. Explicit lyrics, explicit pictures, affirment en substance les rappeurs? Ils devraient ajouter : prévisible - et comique.
C'est la règle qui prévaut pour les films dits d'horreur! Je me rappelle de ce dentiste en proie à des crises aiguë de sociopathie, qui, sous prétexte de consulter ses malheureuses proies, les saucissonnait avec délectation, leur tronçonnaient et leur lacéraient la bouche, en profitant du climat de confiance. Il est vrai que le dentiste est toujours considéré comme un boucher vaguement sanguinaire! Sang, hurlements, sadisme : l'exagération était si caricaturale que je ne résistais pas au fou rire.
La pornographie, loin d'engendrer l'excitation, n'est jamais qu'une vision burlesque du sexe. Les amateurs de pornographie ont-ils conscience de cette dichotomie entre la représentation et la réalité? Au passage, nul besoin de chercher ailleurs ce qui fait le charme si aléatoire de l'écriture sadienne. L'exposition des pires violences est narrée dans une langue magnifique. Le balancement du plus pur classicisme ne laisse pas d'introduire le doute sur les intentions : Sade adhère-t-il à son propos fermement - ou se moque-t-il du monde une bonne fois pour toutes ? En tout cas, si le Divin Marquis prend ses histoires sexuello-criminelles avec le même sérieux que sa conception de Dieu, la dérision est garantie!
Il arrive que les (télé)spectateurs (dont le public des internautes) perçoivent littéralement le film pornographique. La pornographie devient ainsi l'expression fidèle de la réalité. Réalité dont on perçoit l'amalgame : le sexe est en effet considéré comme le meilleur témoin du réel. L'influence du littéralisme n'est pas le triste apanage d'une minorité naïve. Son ombre rejaillit sur les comportements adolescents (où l'on voit le lien entre la pornographie et l'approche fortement individualiste de la violence moderne).
L'adolescence est la proie idéale pour entériner les simplismes qui donnent l'impression de la facilité et de la réconciliation avec le monde. L'éveil à la sexualité encourage, bride rabattue, toutes les réductions. Tant que le sens s'accueille avec confort... La démagogie n'est-elle pas la résolution des problèmes insolubles par la violence? Il est navrant que le grand public n'ait, en matière de sexualité explicitée, que le recours au spectacle de la pornographie!
Non qu'il faille instituer une alternative doucereuse au porno - un soap porno qui ajouterait la mollesse décadente à l'ennui généré par la répétition prévisible. Le porno est en effet si stéréotypé qu'il ne peut être édulcoré sans entraîné sa suppression automatique. Sa force tient dans son seul extrémisme. Comme toutes les expressions radicales, son but est de laisser croire que la violence et la domination sont les moyens de tutoyer la perfection. En la matière, la perfection se trouve résider dans l'Arlésienne de la modernité, ce fameux plaisir que l'homme cherche comme le Saint-Graal et qu'il espère dégotter dans le sexe. Il faudra délivrer l'homme de sa quête sans fond : il n'est pas près de trouver...
L'alternative au porno n'est pas la perspective du sexe non violent. C'est tout simplement l'approche classique, qui veut :
1- que le réel soit représenté avec sa complexité infinie et ses nuances chatoyantes.
2- que le sexe ne puisse être décrit autrement que sous sa forme la plus insignifiante. Rien à dire d'autre du sexe que la pure répétition de ses hauts faits. C'est pourquoi le porno se trouve condamné à sa monotonie; pourquoi l'art et le sexe se trouvent en haute incompatibilité; pourquoi la représentation du sexe est bien plus excitante quand elle demeure suggérée ou à peine dévoilée. Le fantasme se nourrit de l'imaginaire. Une fois exhibé, l'obscène lasse.
La vérité sur le sexe? Il ne saurait être isolé des autres fonctions qui instituent la personne. La pornographie est bien une gigantesque arnaque, une duperie qui n'a de mérite que grâce à la cohérence de son simplisme. Faut-il interdire la pornographie au nom des valeurs qu'elle répand? La véritable réponse tienne dans le diagnostic délivré sur l'époque. Car le succès foudroyant des films X ne tient pas à leur qualité (personne ne songerait à en contester la nullité), mais à leur parenté avec l'idéologie de l'époque, celle que le nihilisme a inventée pour supplanter le divin (dont on sait qu'il fut assassiné).
La pornographie propage le mirage de l'ultralibéralisme. On tronçonne, comme le massacre du même nom, on découpe, jusqu'à n'en plus présenter que des séquences saucissonnées et boudinées, celles qui arrangent tout le monde parce qu'elles propagent l'inaccessible. Le succès de la pornographie est le succédané de l'époque. Elle en est un symptôme plus qu'un péril indépendant.
Il faut être bien perdu, bien triste, laissé à soi comme aux autres, pour espérer dans le spectacle pornographique un brin de réconfort. Car la pornographie n'a rien à apporter, rien à proposer - sauf la surenchère dans la violence et le fini. Les actrices sont appelées à recourir à la chirurgie plastique, les hommes aux stimulants aphrodisiaques. Les seins? D'énormes mamelles. Les fesses? De la gélatine plastique. Les pénis ne sont pas en reste. Ils opèrent dans la concurrence millimétrée et calibrée, allant jusqu'à recourir à la chirurgie pour agrandir le membre symbole de la virilité (en latin, vir désigne la puissance et la vertu).
Qui sont les héros du porno? Les héros de l'époque! Rocco est devenu un mythe pour avoir découvert la longueur démesurée de son organe de pensée, cette courge qui en fait l'étalon d'une certaine époque bien laide. Tabata Cash, dont le pseudonyme indique plus qu'un programme, incarne la salope que tous honnissent pour désirer en goûter les fruits (réputés) torrides.
Les exemples abondent, et il faut s'arrêter. Tandis que Katsumi se fait fouetter et défoncer les orifices pour tenir la distance, Clara Morgane la nymphomane est consultée, avec tant d'autres, comme experte patentée en sexologie! La pornographie permet bien la libération de l'individu brimé : elle assure l'épanouissement radieux de cas qui, autrement, relevaient de la psychiatrie. Vive la pornographie! Malgré les efforts, on peine à donner une fonction aux acteurs pornos, ces tristes pantins qui ne peuvent prétendre au rôle d'acteurs : leur hyperréalisme diffère du mouvement pictural du même nom en ce qu'il n'est que la déformation erronée du réel - l'extension du fini à l'ensemble du réel. Les acteurs, lassés de leur rôle stéréotypé (c'est le moins qu'on puisse prétendre!), se cherchent une fonction autre que celle qu'ils occupent vraiment, ceux de hérauts de la supersexualité, destructrice et perverse. Les pauvres découvrent parfois sur le tard qu'ils sont catalogués à jamais et qu'on ne leur a octroyé un peu de puissance virtuelle qu'en échange de leur humanité. L'adage est cruel : qui sacrifie corps et bien au règne exclusif du fini périt dans les flammes de cette finitude omniprésente, qui s'approche de la description de l'enfer.
Disons-leur tout net : nos porn stars participent de la détestation de la vie, qui veut qu'au final, tout mérite d'être anéanti. Entre-temps, on aura passé son angoisse dans la dénégation du mystère de l'existence. Quand on ne croit plus à la vie, quand on laisse les instincts libres, c'est-à-dire ouverts sur l'absence de sens, on court à l'abîme. Je me soucie moins du devenir des productions pornographiques que de la course folle qui s'est emparée de l'humanité désemparée.
Que l'on examine sérieusement les témoignages des acteurs porno, ravis de leurs expériences, modernes épigones de la découverte d'un autre monde par le plaisir. Quel décalage avec les enquêtes fouillées sur la réalité de ce monde trouble! Le porno mène au néant. C'est le secret de l'époque que de ne laisser de son passage que l'odeur rance de la terre brûlée. Notre adoration du fini nous consumera-t-elle jusqu'au dernier, englouti dans le spectacle du remplacement arbitraire de l'art par la brutalité?
Qu'est-ce que la brutalité? Non pas tant la bestialité, ce sain rapprochement avec le règne animal, que l'affirmation de la toute-puissance du sens. Quand le sens dit tout du réel, il remplace un film de Bunuel par un gonzo au scalpel. Trop de sens tue le sens. N'est-ce pas le propre de la vengeance que de finir sur un autodafé?

samedi, mars 10, 2007

L'aveu d'un veau

Décidément, le dernier numéro de Philosophie magazine, magazine que j'estime assez, recèle des trésors de bêtise. Après Bouvard-Iacub, je tombe sur un article de Pécuchet-Enthoven. Non pas Jean-Paul, l'éditeur de Onfray et l'ami intime de BHL. Raphaël Enthoven, son fils et digne héritier, Normalien, agrégé de philosophie, journaliste-présentateur des défunts Commentaires , désormais du Rendez-vous des politiques, toujours sur France Culture, professeur à Sciences politiques, mari de la top-chanteuse Carla Bruni, j'arrête là ma longue litanie de mérites indiscutables aux yeux de la réussite calibrée...
Que lis-je? (Raphaël) Enthoven, en bon rebelle modèle, participe de la mode éditorialiste qui consiste à condamner le blog au nom des hauts principes de la noblesse d'âme. Faudra-t-il rappeler que la vraie noblesse d'âme se moque de la noblesse d'âme? Enthoven l'érudit nous livre sa savante analyse de Narcisse, avec condamnation de Rousseau et glorification de Montaigne au prévu programme.
Écoutons (Raphaël) Enthoven. Qu'est-ce qu'un blog? Enthoven junior nous l'apprend sans coup férir. Quelques citations en sautant. "Ça y est, tout le monde fait blog". "Le blog? Le patronyme d'un rôt". "Quand on monte un blog, on se déshabille, on se raconte, on se peint sur la Toile... mais à la différence du romancier, le bloggeur ne s'expose jamais". Le pire : le blogueur serait mû par "le sentiment d'être utile (ce qui est rarement le cas)". (Raphaël) Enthoven croit se moquer des perles collectées sur les blogs sans se rendre compte que celles qu'il dispense sont plus rutilantes encore... L'apologue de la paille et de la poutre, en somme...
Le reste de l'article est tellement mauvais que je renonce à le citer. Au lecteur d'en juger. Au passage, (Raphaël) Enthoven cite Rosset à foison. Le compliment me fait plus tiquer que les maintes moues de dédain qu'accueille d'ordinaire la mention de Rosset. Car la principale objection contre l'oeuvre de Rosset tient dans le fait qu'elle suscite des lecteurs de l'acabit de (Raphaël) Enthoven. S'il est excellent de susciter des émules divers et variés, il n'est jamais bon de recueillir l'assentiment de précieuses ridicules...
On n'est bien sûr pas responsable de ses lecteurs (de tous, moi le dernier), mais de là à subir de telles élégies d'hérésies et d'éloges... Il est malheureux de constater à quel point la conjonction de l'élitisme (tendance aristocratie napoléonienne) et de la mode accouche de souris sans portée comme (Raphaël) Enthoven. La lignée Enthoven serait-elle l'incarnation moderne, la réduction archétypale, d'un certain narcissisme parisianiste qui tait son nom et s'en prend à un alibi (le blog) pour n'avoir pas à affronter son vrai ennemi : soi-même? Où l'on voit que les contempteurs du narcissisme en sont ses plus sûrs représentants.
Pauvre (Raphaël) Enthoven, qui commet Un jeu d'enfant et se permet, dans ses tribunes, de déblatérer contre la médiocrité nouveauté, celle postmoderne, celle qui lui échappe et l'insupporte! En lisant Enthoven, j'ai l'impression de subir la réduplication hallucinatoire, quoique double de proximité, des seventies figures de la philosophie. Décalque de BHL en plus récent : Brutus Homo-Lubrique en somme, notre penseur de salon suit les traces de son petit maître post-marrakchi.
Que dire à la lecture de cette polémique de (ca)fard, cette entreprise de fuite et d'oubli? La triste vérité, c'est que les temps ne changent guère et que (Raphaël) Enthoven dénonce d'autant plus les traits du narcissisme contemporain qu'il est lui-même le plus grand de toutes ses productions. Prisonnier de son piège, de la fine fleur de sa beauté éthérée de fils prodige, il aimerait en somme s'en faire le critique lucide et patenté. Quel est le propre du narcissisme? Critiquer le mythe, avec l'empressement du pompier pyromane! Plût au Ciel que (Raphaël) Enthoven ait dérivé vers la figure rédemptrice du fils prodigue... Fils à papa, le double du père vous condamne aux impairs. Je passe et dribble l'impasse.
Laissons-là (Raphaël) Enthoven, qui est à la nécessité ce que le blog est à Internet, prisonnier d'une toile ô combien plus pernicieuse, celle de l'identité frelatée, et examinons cette propension que manifestent les élites parisianistes à dénigrer Internet et le blog. Après tout, si l'on n'aime pas le principe du blog, rien ne vous empêche de déserter ses méandres innombrables et d'y préférer d'autres (pré)occupations. Ce n'est donc pas le blog qui insupporte Enthoven Jr., mais toute forme d'expression qui échappe au contrôle des mimes du pouvoir, de ces intellectuels contestataires dont on connaît trop bien le tonneau millésimé et frelaté. (Raphaël) Enthoven appartiendrait-il à la catégorie délectable des maîtres-censeurs?
Je commencerai par observer que ces esprits futiles, dont le brillant accouche du clinquant, font d'autant plus assaut de socialisme à la française, de gauchisme critique et nuancé, qu'ils sont en fait les produits de l'aristocratisme le plus funeste. Soit le principe selon lequel le seul mérite ressortit des titres de gloire dont ils se targuent avec la bonne foi du marchand de canons ou de tabac. C'est une chose que de s'en prendre à l'erreur, c'en est une autre que de couvrir d'imprécations les éléments du réel qui échappent à votre petit pouvoir de marquis omnipotent et plénipotentiaire de la Cour parisienne! Le principal mérite du blog est de permettre un expression démocratique, en ce qu'elle n'était pas prévisible. Que les blogs deviennent l'apanage des nantis, et notre Cassandre caustique serait comblé d'aise! Les précieuses ridicules ont ceci de ridicule qu'elles révoquent la préciosité au nom de leur bon goût patenté!
C'est sans doute les racines du mal, celles qui perturbent les tenants de l'ordre figé selon lequel le critique et l'éditeur sont des passages obligés pour le romancier. On remarquera d'ailleurs que le hautain Enthoven, ce néo-Bourbon déçu par les efforts conjoints de la Révolution et du maccarthysme, établit une distinction oiseuse entre le romancier et le bloggeur. Il est intéressant de constater le nombre florissant de progressistes déclarés qui s'opposent avec grandiloquence et outrance à toute innovation.
C'est pourtant ce qualificatif qui définit le mieux le blog - et Internet. Une fois de plus, une fois de trop, l'expression moderne du changement subit les essentialisations prévisibles des caciques casuistes, qui aimeraient que la spécificité du blog, la dégénérescence de la forme idéale et passée, s'oppose aux moyens d'expression véritables, ceux confirmés par le passé, alors qu'elle n'en est que le prolongement et le renouvellement. Faut-il chanter avec Brassens que le temps ne fait rien à l'affaire? Ou constater avec placidité que le blog est à l'imprimerie ce que Gutenberg fut au parchemin? Bon an, mal an, le blog ne mérite pas ces réfutations en bloc. Pour le meilleur et pour le pire, ce bon vieux blog, en continuateur contraint de l'expression humaine, possède ses qualités et ses défauts.
On sait les reproches innombrables qu'encourut l'imprimerie lors de sa diffusion balbutiante. Pourtant, l'apport de Gutenberg (et d'autres) est évident : à en croire Wikipédia, "l'imprimerie provoque ainsi une révolution culturelle : le livre est rendu public, dans les villes commerçantes et universitaires les ateliers d'imprimerie se multiplient ainsi que la production des livres. Cette révolution s'étend à toute l'Europe surtout en Italie et aux Pays-Bas, de 1450 à 1500, vingt millions de livres sont imprimés. Grâce à cette explosion culturelle, le savoir n'est plus réservé aux clercs. L'accès plus facile à la connaissance développe l'esprit critique et avec lui l'humanisme. Cette invention produit alors une véritable révolution : la culture devient accessible à un plus grand nombre ce qui permet une propagation des idées et des connaissances. La Bible, les Évangiles et les auteurs contemporains sont diffusés donnant ainsi lieu à une augmentation du niveau culturel."
Sans doute serait-on en droit d'en dire autant d'Internet. En tant que tels, les blogs ne méritent aucun reproche. A moins, bien entendu, de réfuter toute nouveauté au nom de la nouveauté... Quant à l'usage du blog, il mérite autant de critiques que toute entreprise de démocratisation, au premier rang de laquelle l'édition contemporaine. Devra-t-on tirer comme conclusion de l'explosion des tirages que la littérature est morte et enterrée sous les gravats des best-sellers de la cuisine gastronomique ? Du spectacle de publications comme celles de (Raphaël) Enthoven, est-on fondé à annoncer à grands renforts de larmes la ruine de la philosophie universitaire?
Certainement pas! Il faudrait une analyse plus fine, plus nuancée, qui consisterait à répertorier les blogs selon des genres différents, très classiques, et à établir des différences qualitatives entre eux. N'est-ce pas Honoré de Balzac, le grand Balzac, qui eut le front d'écrire, dans sa préface à La Peau de chagrin : « L'écrivain doit être familiarisé avec tous les effets, toutes les natures. Il est obligé d'avoir en lui je ne sais quel miroir concentrique où, suivant sa fantaisie, l'univers vient se réfléchir. »
Je ne résiste pas au plaisir de citer ici l'admirable Baudelaire à la rescousse : « Si Balzac a fait de ce genre roturier une chose admirable, toujours curieuse et souvent sublime, c'est parce qu'il y a jeté tout son être. J'ai maintes fois été étonné que la grande gloire de Balzac fût de passer pour un observateur; il m'avait toujours semblé que son principal mérite était d'être visionnaire, et visionnaire passionné. Tous ses personnages sont doués de l'ardeur vitale dont il était animé lui-même. Toutes ses fictions sont aussi profondément colorées que les rêves. Depuis le sommet de l'aristocratie jusqu'aux bas-fonds de la plèbe, tous les acteurs de sa Comédie sont plus âpres à la vie, plus actifs et rusés dans la lutte, plus patients dans le malheur, plus goulus dans la jouissance, plus angéliques dans le dévouement, que la comédie du vrai monde ne nous les montre. Bref, chacun, chez Balzac, même les portières, a du génie. Toutes les âmes sont des armes chargées de volonté jusqu'à la gueule. C'est bien Balzac lui-même. Et comme tous les êtres du monde extérieur s'offraient à l'œil de son esprit avec un relief puissant et une grimace saisissante, il a fait se convulser ses figures ; il a noirci leurs ombres et illuminé leurs lumières. Son goût prodigieux du détail, qui tient à une ambition immodérée de tout voir, de tout faire voir, de tout deviner, de tout faire deviner, l'obligeait d'ailleurs à marquer avec plus de force les lignes principales, pour sauver la perspective de l'ensemble. Il me fait quelquefois penser à ces aquafortistes qui ne sont jamais contents de la morsure, et qui transforment en ravines les écorchures principales de la planche. De cette étonnante disposition naturelle sont résultées des merveilles. Mais cette disposition se définit généralement : les défauts de Balzac. Pour mieux parler, c'est justement là ses qualités. Mais qui peut se vanter d'être aussi heureusement doué, et de ne pouvoir appliquer une méthode qui lui permette de revêtir, à coup sûr, de lumière et de pourpre la pure trivialité ? Qui peut faire cela ? Or, qui ne fait pas cela, pour dire la vérité, ne fait pas grand-chose. »
Mieux vaut un bon bloggeur qu'un méchant écrivaillon! La démarche du blog, loin d'annoncer la décadence de l'écriture, de la littérature, mais aussi de la confiture (jetée aux cochons des écuries d'Augias par d'insolentes grands-mères en grève de recettes secrètes) émane du classicisme le plus pur, nettement plus (trans)lucide que la vénalité des procès en sorcellerie et diableries qu'intentent les modernes épigones des contempteurs de l'évolution (qui valut au Moyen-Age de porter l'étiquette infamante et hâtive d'obscurantisme)! A quand l'Héraclès de l'écriture moderne, celui qui lavera de la souillure sanctuarisée, les troupeaux de brebis égarées au milieu des loups de l'impensé? Remercions d'avance ce héros décrié, car il agira sans attendre l'obole de ses bienfaits! Qu'attendre de positif du bétail d'Augias, persuadé d'être parvenu aux hautes sphères des Champs-Elysées, alors qu'il n'est que la réduplication innocente de la bonne vieille grenouille rêvant de se faire plus grosse que le boeuf?
En deux mots : il est des blogs d'excellente facture, de très bons blogs, des blogs intéressants, de médiocres et de déplorables. Tout blog ne prétend à aucune de ces étiquettes en particulier et accepte d'entrée de jeu les jugements les plus sévères. Ils sont de bonne guerre! Mais je réfute l'expression grotesque du jugement avarié, le renvoi du procédé d'expression dit blog à un anathème universel et définitif.
De considérer un si jeune Enthoven déjà esprit si décati n'est pas un mince sujet de contemplation perplexe et instructive. Il nous en apprend plus sur les variétés de snobisme et de morgue pompeuse qui courent le vaste monde, sur les chichis et la vanité qui accablent tel un mal incurable les gens d'esprit, que de doctes traités de psychologie. Faut-il en rire ou s'en étonner?

Devise

"Heureux qui a vécu caché."
Devise de jeunesse de DESCARTES.

vendredi, mars 09, 2007

Reconnaissance

Il entre infiniment plus de violence dans l'occultation du divin que dans sa reconnaissance.

Pour solde de tout compte

Je me demande si le fantasme de réduire l'échange à une dimension finie, le fait de considérer toute singularité comme un objet ne découle pas d'une velléité bien compréhensible de simplification (falsification) d'un réel trop complexe et insaisissable pour tenir à son aise dans les catégories de l'entendement humain.
D'abord, une précision : l'imperfection contamine toute position, y compris les meilleures. L'objectivation (rendre à la dimension d'objet toute relation non quantifiable) est certainement une réponse (encore plus imparfaite) au problème originel du désespoir, qui assaille l'homme à la considération de l'incertitude de toute chose. La connaissance est d'autant plus incertaine qu'elle ne peut parvenir à appréhender dans sa totalité, ni le réel dans son ensemble, ni aucun des singularités qui le composent.
Toute connaissance ne peut être que finie. L'absolu ou l'infini ne sont que des définitions, des approches ou des approximations négatives, à l'instar de la théologie du même nom. La considération de l'échange humain tombe sous le coup de cette déficience, je n'ose dire de cette malédiction, qui frappe de son sceau implacable tout effort de connaissance. Pour connaître, l'homme se voit contraint de réduire.
Bien entendu, il existe différentes variations au sein de la réduction. La déception n'est donc pas l'impératif sombre qui guette tous les rapports humains. La connaissance n'est pas impossible, elle est biaisée - nécessairement. Si bien que l'homme, dans son rapport à l'autre comme à lui-même, est contraint de subir l'imperfection sous toutes ses formes. Seulement, ce n'est pas la même chose que de rappeler l'imperfection de notre monde et de verser dans la pire des imperfections sous prétexte de s'attrister de l'imperfection constitutive.
Le fait de rendre absolu l'imperfection sous prétexte qu'on constate l'imperfection relative ressortit de la monstruosité. Celui qui objectivise les rapports humains ne saurait se réclamer de l'imperfection pour expliquer et relativiser son forfait.
Lorsque je parle de rapport, je pense à tous les échanges, mais tout particulièrement aux rapports sexuels. Pourquoi le terme de rapport renvoie en premier lieu, presque tout naturellement, à cette nature spécifique de rapport? Serait-ce que dans les mécanismes complexes qui président aux échanges, l'échange sexuel préempte la première place? C'est d'autant plus probable que le rapport sexuel n'a pas besoin du langage pour s'accomplir. Il est au-dessus des mots, comme toute actions humaine profonde.
Ce premier désespoir (la réduction ou relativité de la connaissance) renvoie à un second, l'absence de fondements. Privé de principes, l'homme est incapable de légiférer, soit de déterminer avec précision et objectivité, les bons principes qui lui permettront de se tenir avec adéquation dans le réel.
Pour ce faire, il faudrait que le réel fût parfait. Son imperfection se traduit d'abord par cette relativité qui interdit de s'appuyer sur des fondements, dont la quête s'est toujours traduite par un échec cuisant. L'absence de fondements est due à leur inexistence. Tout simplement.
Raison pour laquelle le désarroi encourage le recours aux pires violences (la violence recoupe ici l'aggravation de l'imperfection comme apologie du réel). Car le nazisme, pour saisir au vol de l'histoire un exemple éclatant et indiscutable, n'aurait pu prospérer, hormis dans l'esprit égaré de quelques têtes folles, s'il s'était heurté à la vérité de principes inattaquables. Pour que les Allemands choisissent le nazisme, il a fallu certaines circonstances historiques et certaine crise culturelle.
Moins on dispose de principes, plus on choisit les propositions extrêmes et violentes. Paradoxalement, la condition sine qua non à l'obtention de principes valables implique la connaissance du principe d'incertitude au fondement de tout fondement. Plus on connaît la relativité des principes humains (l'aspect éthique de la morale), moins on sombre dans la violence. Plus on adhère à des principes violents, et moins on se trouve en mesure d'accéder à la relativité des fondements. Le fanatique est celui qui n'est pas en mesure d'accéder au savoir de la relativité. Il a besoin de certitude intangible comme d'un excès pathologique de sens et de fondement pour se mouvoir sans trop de dommage dans le réel. Ainsi que le remarque avec justice et justesse Nietzsche : "Le besoin d'une foi puissante n'est pas la preuve d'une foi puissante. Quand on l'a, on peut se payer le luxe du scepticisme" (je cite de mémoire).
Pendant que j'y suis, j'en profite pour donner deux citations impressionnantes de ce même Nietzsche : "Ce n'est pas le doute qui rend fou : c'est la certitude" (Ecce homo). Et : "Tout ce qui a son prix est de peu de valeur" (Ainsi parlait Zarathoustra). La certitude est le plus sûr gage de l'erreur.
L'objet (en tant que réduction du singulier à la possibilité d'une définition) est à la fois le moyen de prétendre à la fin, au principe et à l'objectivité. Raison pour laquelle le monde moderne s'est constitué sur l'idéologie fallacieuse de la connaissance finie. Croire à la connaissance, fort bien, mais à condition qu'on cerne ses limites! La croyance en la toute-puissance de la connaissance conduit à la destruction. Inutile d'en appeler à de nombreux exemples. Il suffit sur ce point d'en appeler aux faits et aux effets de la prostitution. Ce n'est pas un hasard si l'échange le moins réductible à l'idéologie du fini, le rapport sexuel, est soumis à la tentation de la tarification du sexe et de son ultralibéralisation (ajoutons : de son ultralibération, tant il est vrai que la liberté invoquée renvoie à l'extrémisme qui tait son idéal). On pourrait aussi interroger le traitement contemporain de l'art et cette manière démoniaque d'attribuer une valeur astronomique à un tableau ou un parchemin. Comme si Vermeer ou Boticelli pouvaient être rapportés à des zéros, aussi mirifiques fussent-ils!
Le Bonheur n'est rien d'autre que la croyance selon laquelle l'homme, par la médiation du Progrès, peut atteindre la perfection. Dans cette quête démesurée de réalisation impossible, on voit ce que cache l'idéal de perfection : c'est de tendre vers la destruction - voilà au passage la raison pour laquelle ce que l'on nomme perfection n'advient heureusement pas, pour être incompatible avec l'avènement du réel.
Le sexe, non seulement ne fait pas exception à la règle, mais incarne le moyen pour le vivant (sexué) d'accomplir la perpétuation, sous les traits arbitraires de l'espèce, du réel. Prétendre que, pour l'homme, la grandeur réelle est sexuelle n'est sans doute pas une approximation confuse et farfelue. Son indexation au fini (soit à la contrepartie de l'argent, cette excuse de la déformation ontologique) n'est nullement sa réalisation, mais la plus grande violence qu'on puisse lui intenter. Je remarque au passage qu'intenter est proche d'attenter, soit d'attentat. C'est pourquoi tout projet réglementariste ne règle nullement la violence abyssale et l'imperfection présentes sans conteste au coeur du sexe. Il ne fait que l'amplifier, avec un aveuglement qui ne laisse rien augurer de bon pour l'effectivité de ses revendications et de ses réalisations.

jeudi, mars 08, 2007

Guy ! Guy !

Je cite la présentation que Kroulik consacre, sur Dailymotion , à un extrait de l'émission Ce soir ou jamais du mardi 6 mars, où des humoristes professionnels sont invités à débattre de l'élection présidentielle et de l'actualité.

"Panique à Boboland.
Dans les bas-fonds de Saint-Cloud, des flics (fachos, ça va sans dire) ont commis l'irréparable : malgré ses yeux rouges et ses cheveux gras, ils n'ont pas reconnu sa majesté le Pr Rollin et ont osé, tenez-vous bien, le faire souffler dans un ballon ! Indignation unanime des participants devant cette bavure policière sans précédent depuis Rodney King.
Mais coup de théâtre, Juliette Arnaud ose émettre des réserves quant à la gravité des tortures policières infligées au gagman et se permet de contester l'augure du Roi Bedos, allant jusqu'à insinuer que les flics ne seraient pas tous des cons...
Sanction immédiate : Guy, ce grand démocrate, insulte copieusement l'insolente - des accents racailleux dans la voix - et fini par quitter le plateau."


Le professeur Rolin vient de narrer, avec une certaine éloquence, l'épisode de son interpellation par des "nervis" goguenards et vaguement insolents, qui "n'assurent pas la sécurité" et l'acculent à un test d'alcoolémie. Rolin souhaite démontrer par cette anecdote que la police de Sarkozy est une police "terroriste". Alévêque souligne que Rolin a eu de la chance : "C'est un bon Blanc, avec des yeux rouges, comme les lapins". Guy Bedos intervient pour souligner qu'il ne s'agirait pas de se montrer anti-flic primaire. Ainsi connaît-il des flics...
BEDOS : - Je veux quand même dire une chose. Moi, j'arrive pas à être anti-flic primaire. Je connais des flics qui n'aiment pas le travail qu'on leur fait faire. Je parle à tout le monde, j'écoute tout le monde, et notamment des jeunes flics qui avaient le choix entre policier ou chômeur ou suicide. Je pense qu'ils ont pris d'abord police et après ça sera le suicide...
ARNAUD - Enfin, faut pas tomber là-dedans... Donc tout le monde sur ce plateau pense qu'un flic est un con?
BEDOS - C'est exactement ce que je suis en train de...
ARNAUD - Y'a des pauvres mecs qui font ça par... Parce qu'ils peuvent pas faire autrement, parce que sinon ils sont au chômage, enfin c'est... Vous diriez ça d'infirmière? D'instit, de... Enfin?
BEDOS - Qu'est-ce qu'elle est chiante, celle-ci! Je la connaissais pas, eh ben, j'ai mis du temps à la connaître, mais quelle connasse!
ARNAUD - Elle est chiante, mais ça lui colle les boules!
ALEVEQUE - On se fait rarement arrêter par des infirmières dans la rue, aussi!
BEDOS - Ca valait le coup de m'emmerder !!
ARNAUD - Ouais, ça valait le coup, parce que c'est un discours commun...
BEDOS - Mais non, c'est pas un discours commun, qu'est-ce que tu déconnes, toi! Je te connais pas, toi, mais vraiment... Quelle chérie!"
Charivari général. Arnaud s'explique. Elle pense que les flics étaient les mêmes dans les années 80, par exemple. Le professeur Rolin n'est pas d'accord : selon lui, les flics seraient devenus plus arrogants. Approbation du rebelle de service, Alévêque. A écouter Rolin, dans les années 80, les flics faisaient montre d'une politesse à toute épreuve. Bedos essaie de parler. Il n'est pas écouté.
"Allez, je m'en vais!"
Un comique canadien remarque que les départs impromptus et les sorties scandaleuses sont en passe de devenir une ritournelle des plateaux de télévision français. Effectivement...
Rideau.

Théo rit

A quoi sert la théorie? A penser le réel - et non l'inverse.

Oraison

Tout effort de rationalisation radicale est une simplification et une dénaturation du réel.

mercredi, mars 07, 2007

Retour sur le travail

La prostitution est un problème tellement riche qu'il ne pose pas que le problème de la violence, du bouc émissaire, de l'esclavage, et moult autres sujets de réflexion. Les réglementaristes, dans leur effort désespéré pour ne pas avouer la véritable conséquence de leurs efficaces pressions politiques, essaient par tous les moyens de cacher l'argent phénoménal que génère la prostitution. Des milliards d'euros chaque année! Cette manne en fait un des marchés les plus lucratifs, plus lucratif même que le marché de la drogue, si l'on s'avise que le proxénétisme est moins dangereux et moins risqué pénalement.
Les formidables flots d'argent renvoient au travail, cette notion éminemment sociale et politique, alors qu'on essaie de rationaliser le travail autour de sa dimension étriquée et économique. La précarisation actuelle du travail le rend denrée précieuse et rare, à tel point qu'on nous explique doctement qu'il va falloir travailler plus et ne pas sombrer dans la fainéance si l'on veut garder le cap. Quel cap? La progression des techniques devraient nous garantir la réduction révolutionnaire du travail. Force est de constater que c'est l'inverse qui se produit!
Pourquoi l'homme travaille-t-il? Tripallium désigne l'instrument de torture destiné à punir les esclaves fautifs. Tout un symbole, qui explique grandement pourquoi le travail fut si mal connoté dans les sociétés antiques, où c'étaient les classes populaires et les esclaves qui se chargeaient de ce fardeau débilitant.
Pour autant, il faut bien travailler. Si l'on en croit la Bible, et d'autres traditions avant et après elle, le travail, associé à Adam et Ève, serait une sorte de condamnation divine pour avoir tenté de goûter au fruit de la connaissance. Quoi qu'il en soit, le travail correspond à un impératif politique : la nécessité pour l'homme d'organiser la société face à l'imperfection du réel et à faire en sorte que le réel devienne habitable par l'homme. Le plus harmonieusement possible, puisque l'homme guette le bonheur et s'aperçoit qu'il possède quelques facultés pour y prétendre.
Travailler, c'est organiser les tâches de la manière la plus performante pour que la société transforme le réel au plus près de ses aspirations et de son idéal (mouvant) de perfection. Le travail de chaque individu, pour pénible qu'il soit, pour divers, voir évolutif, implique donc en ce sens une production destiné à aménager le réel pour satisfaire les besoins humains.
Bien entendu, toute action nécessitant de l'énergie et demandant des efforts renvoie au travail. Sans doute le travail est-il aussi le besoin d'exutoire des énergies. Sans activité, la violence inscrite au coeur des comportements humains ne trouverait pas son contentement. Le travail joue le rôle d'équilibriste des passions, à tel point qu'on a pu dire que sans travail, l'homme sombrerait dans le chaos. Non sans justesse, puisque le chaos s'oppose à l'ordre et que le travail implique l'ordonnation du réel.
Les réglementaristes exigent que l'activité prostitutionnelle libre soit considérée comme un travail comme un autre. Sous-entendu : si la sexualité tarifée est refusée par la société, ce refus résulte d'impératifs moralistes et ataviques contre lesquels il convient de lutter pour embrasser la cause de l'émancipation du désir. La libération du désir supposerait la légalisation de la prostitution et sa banalisation. Son caractère exceptionnel serait dû aux vieux tabous qui nous empêchent d'appréhendre librement sexe et désir.
Évidemment, si on entérine le postulat selon lequel travail et liberté sont antinomiques, la prostitution est un travail d'un genre particulier. Qu'est-ce que la prostitution envisagée comme activité sexuelle? En tant que production, la sexualité possède un rôle capital : elle transforme à ce point le monde de l'homme qu'elle perpétue l'espèce et crée du réel et du singulier à partir de trois fois rien.
Une des grandes fonctions de la société est d'accueillir ces continuateurs de la race et de les initier aux nombreuses et variées fonctions du travail. La prostitution ne concerne qu'indirectement ce premier et prépondérant volet de l'activité sexuelle. Le second est nettement plus ténu et contestable : c'est le volet de la sexualité comme assouvissement de pulsions, de plaisir et d'affirmation. Ce volet est contestable parce que l'attrait sexuel est présenté comme une ruse pour assurer la permanence de l'espèce (cas de la théorie schopenhauerienne).
Pis, cet attrait hyperbolique et grandiloquent s'est développé avec les progrès révolutionnaires des techniques de contraception. L'époque moderne conçoit le sexe à l'aune d'un plaisir très récent et très novateur. Or, il n'est pas certain que ce que l'on prend pour une libération indéniable ne nécessite pas certaines limitations d'importance, comme le fait de rappeler que l'exigence de plaisirs indéfinis conduit au totalitarisme. Sous peine de verser dans la démesure et d'omettre de rappeler que le sexe ne représente pas le couronnement qualitatif absolument unique et singulier de l'existence tel que le consumérisme publicitaire et subliminal nous le vend à longueur de journées. D'évidence, d'autres plaisirs sont au moins équivalents - et certainement supérieurs.
On se souvient de l'aphorisme de Chamfort cité par un très mauvais philosophe contemporain comme l'essence de son programme moral : "Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à personne, voilà je crois, toute la morale." Dans cette citation, la limite posée au plaisir rejoint celle que les Lumières établissent pour différencier la liberté de la toute-puissance criminelle : la liberté de chacun s'arrête où commence celle d'autrui.
Ceci pour rappeler que la conception antique du travail appliquée au plaisir se révèle de toute façon totalitaire : il faut bien que certains paient les pots cassés pour que les privilégiés, aristocrates, citoyens ou puissants, assouvissent pleinement leurs désirs de jouissance. Voilà qui nous ramène ni plus ni moins au bouc émissaire, réceptacle de la violence et de l'injustice humaine. Les esclaves sont les boucs émissaires de la violence du monde et la parade toute trouvée pour que d'autres jouissent des délices consommés de leur liberté chérie.
Les personnes prostituées rentrent à n'en pas douter dans ce cadre que les Eros Centers modernes voudraient réhabiliter avec quelques néons et des paillettes - le vieux truc du Progrès, selon lequel la technologie a transformé le monde. Elles sont les boucs émissaires de la violence du sexe et permettent aux clients d'assouvir leurs pulsions moyennant fiances sonnantes et trébuchantes. La condamnation de l'esclavage est très récente, tant il est vrai qu'elle se heurtait à de solides intérêts. N'allons pas chercher plus loin la persistance anachronique dans nos démocraties de la prostitution. Sans doute pourrait-on la relier aux progrès de la technique et à l'allègement énergétique que ces techniques garantissent.
Pas seulement : la condamnation de l'esclavage est consubstantielle à l'entreprise critique et rationnelle des Lumières selon laquelle la violence mérite d'être éradiquée. Sans doute ces fameuses Lumières rationnelles et anticléricales doivent beaucoup (plus qu'elles ne veulent bien l'avouer) au message chrétien d'amour et de non-violence.
Toujours est-il que l'abolition de l'esclavage entre dans cette logique selon laquelle l'organisation du travail ne permet pas un répartition arbitraire dans laquelle la violence du réel reposerait sur les travailleurs-esclaves tandis que d'autres s'en trouveraient déchargés au motif qu'ils sont nés sous une bonne étoile. L'abolition de l'esclavage ne s'est pas fait sans grincement de dents, ni coups de canons. Nul besoin de rappeler les guerres et les campagnes que l'abolitionnisme a engendrées - et continue d'engendrer dans certaine parties du globe.
La rationalisation du sexe est chose plus malaisée encore car chacun aimerait trouver son contentement et ne plus subir les frustrations. Où l'on voit que les personnes prostituées subissent de plein fouet cette violence, à partir du moment où on attend qu'elles accèdent aux requêtes sexuelles - moyennant de l'argent. Reste à savoir si l'argent est la contrepartie adéquate à l'échange.
Pour que les cultures aient jugé bon d'autoriser la prostitution contre de l'argent, il faut bien considérer l'argent comme la tentative d'instaurer un semblant de contrepartie dans l'échange. On pourrait bien entendu objecter que cette contrepartie s'annule, puisque la prostitution ne va pas sans proxénétisme. La prostitution devient ainsi l'acte par excellence du bouc émissaire : il s'agit de trouver une médiation à la catharsis sexuelle et de rendre possible l'évacuation de la violence inscrite au coeur de la sexualité par le terme du bouc émissaire.
Telle est la principale raison pour laquelle la prostitution ne saurait être dite consentante ou libre (si tant est que ce terme ait un sens, dans la prostitution ou dans le réel) : du fait que l'argent n'est jamais que la rétribution trompeuse et hypocrite d'une relation biaisée d'entrée. Le but de l'échange n'étant pas de permettre la réciprocité, mais de mieux contrôler la violence (sexuelle) inassouvie des dominants.
Sexe contre argent, il faut bien mesurer l'invraisemblable troc qui est instauré ici. Si encore on donnait de l'argent à des personnes contractant des relations sexuelles antérieures, pour encourager la reproduction (ce qui n'est jamais le cas...)! Dans le cadre de l'échange prostitutionnel, la personne prostituée subit la relation sexuelle anonyme contre de l'argent. Elle vend son vagin ou son anus (entre autres) contre une somme codifiée. Une call-girl gagnera plus qu'une grosse occasionnelle vendnat ses charmes sur le trottoir.
Il est évident que l'échange sexe contre argent implique que la prostitution opère une réduction de la personne à un organe (le sexe). On pourrait rappeler que Freud reliait la sexualité au plus profond de l'identité personnelle et que le sexe a toujours maille à partir avec l'identité.
J'y vois surtout l'idée que la simplification abusive a ici valeur de mensonge éhonté et grossier. Comme si un être humain était en mesure, l'espace d'une passe, de décider en son âme et conscience qu'il n'est qu'un sexe, qu'il n'engagera que son sexe et pas sa personnalité. C'est absurde! Si demain je décide que je réponds à l'identité de Napoléon Ier, le serai-je pour autant? Non! Car je ne suis pas Napoléon! Si je décrète que je suis un Martien hermaphrodite, je risque fort de provoquer quelques conflits psychiatriques dans ma personnalité tourmentée, nullement de réaliser mon fantasme délirant. A l'impossible nul n'est tenu. Pourquoi ce qui ressortit de l'évidence indéboulonnable changerait-il une fois qu'on aborde le sujet de la prostitution? Mystère, mystère...
Le postulat sur lequel s'arc-boute le réglementarisme est bien connu. C'est l'antienne de l'ultralibéralisme, selon lequel tous les échanges humains possèdent une valeur pécuniaire et peuvent être tarifés. Le fantasme étrange d'édicter une valeur abstraite et arbitraire à des échanges humains aboutit à faire du sexe un objet comme un autre. Fantasme de conscience malheureuse, en somme, selon laquelle, si le bonheur ne saurait s'acquérir, le malheur, au moins, possède son prix. Celui du bonheur tarifé.
Paradoxalement, dans cette période de crise des valeurs, on voudrait remplacer les valeurs du monothéisme défuntes par des valeurs indubitables. En l'occurrence, celles de l'argent. Elles ont pour mérite d'être claires et de posséder un fondement et une limite. Malheureusement, cette limite présente le notable inconvénient d'entraîner une importante déformation.
Que le travail produise des biens tarifés, nul ne songe à le contester vraiment, tant que le bien en question est tarifable, c'est-à-dire tant qu'une valeur finie peut être apposée à la production de l'objet. C'est au nom de cette définition que l'esclavage s'est trouvé aboli : les droits de l'homme édictent que la personne transcende toutes les notions de valeurs finies. La prostitution, en faisant du sexe un travail comme un autre, une valeur comme une autre, un objet comme un autre, est clairement un esclavage d'une variante particulière et une négation des droits de l'homme. Le travail incriminé n'est nullement un échange équivalent dans la mesure où du fini ne pourra jamais compenser de l'infini. Il est curieux que l'on ne fasse pas davantage, presque automatiquement, le lien entre cette inadéquation et le fait que l'échange sexuel ne saurait concerner seulement le simple organe sexuel - que cette conception ressortit d'une aberration profonde et destructrice masquant le désir d'enrichissement des crapules et la compromission du client.
La destruction est le principale symptôme qu'engendre la prostitution, y compris dans les régimes réglementaristes (ce que les rapports parlementaires récents corroborent en Allemagne ou aux Pays-Bas). Il est là aussi curieux que le principe de la consommation n'évoque pas davantage la destruction dans l'imagerie populaire. Car toute consommation contient dans son principe l'idée d'une assimilation et d'une destruction, à l'image de la digestion. Ce qui est valable pour un aliment l'est a fortiori pour un corps, davantage encore pour une personne.
Où l'on constate que le monstrueux consiste à s'entourer d'un luxe d'arguments subtils et fouillés pour légitimer l'illégitimable - faire croire que les faits sont anodins et qu'une solution satisfaisante pour toutes les parties a été trouvée. Ô miracle!
Reste l'argument de la pénibilité du travail : certains travaux étant destructeurs (les mineurs en Chine, cas contemporain parmi tant d'autres), la destruction indubitable observée dans la prostitution ne serait pas l'apanage d'une activité par essence non assimilable à un travail, mais la tragique réalité rejoignant nombre de métiers. Je commencerai par observer qu'il est très curieux de légitimer la prostitution au nom d'un mal. Comme si le fait que le marteau-piqueur détruise les tympans du malheureux ouvrier suffirait à légitimer la destruction physique et psychologique observée dans la prostitution! Le raisonnement sain procéderait plutôt de l'inverse (et recoupe ainsi toutes les luttes de revendication sociale et professionnelle) : il consisterait à réclamer l'amélioration des conditions de travail de l'ouvrier et non la légalisation de la prostitution au nom de la pénibilité de ce travail.
Reste que le travail est par essence pénible (l'exception confirmant la règle),ainsi que le rappelle le mythe d'Adam et Ève. Il faut néanmoins avoir le courage de distinguer entre une activité produisant des biens et une activité n'en produisant aucun. Le mineur participe à l'aménagement positif de la société (à des conditions souvent iniques), tandis que la personne prostituée vend sa personne (contradiction dans les termes). Je me demande d'ailleurs si dans cette rhétorique ne se tapit pas la vengeance sourde des travailleurs contre le travail. En somme, le travailleur se consolerait de trouver pire et plus destructeur que ce qu'il subit à son corps défendant dans des spectacles comme ceux de la prostitution. Il est toujours rassurant de se dire qu'il y a pire que soi et de défendre la pérennité de cette tragédie, qui au surplus correspond à l'imaginaire dominant des mâles !
Évidemment, la prostitution ne contribue pas à réhabiliter le travail, mais plutôt à en faire un pis-aller de l'existence - une malédiction. Il faut avoir l'honnêteté intellectuelle (soit le type d'honnêteté le moins partagé) de considérer que tous les fondements humains sont par définition imparfaits et contestables. Sans quoi il y aurait belle lurette que l'homme aurait trouvé un système parfait, dans lequel, soit dit en passant, la prostitution aurait été éradiquée. Tout système parfait cache une imperfection plus grande encore. Ce serait d'ailleurs un argument à opposer au réglementarisme que de rappeler que le réglementarisme prétend solutionner le problème de la prostitution par une législation permissive. Autant à ce compte légaliser les ventes d'armes dans le monde pour lutter contre les traffics!
Ce ne sera pas mon intention. Je rappellerai aux oreilles des distraits que le système de la démocratie, des droits de l'homme, de la défense des victimes est un système par essence imparfait, qui pose problème et qui va à l'encontre du système classique : totalitarisme, résolution de la violence par le bouc émissaire, apologie de la force au nom du réel triomphant. Nietzsche, adversaire conséquent des valeurs chrétiennes, a ainsi déclaré : "Périssent les faibles et les tarés". Dans les système classiques, c'est assez cohérent. Dans le système démocratique, cette déclaration de guerre, prise au pied de la lettre, est monstrueuse.
Dans le système démocratique, la prostitution porte atteinte à la personne et constitue une violence. C'est donc au nom de la morale démocratique que la prostitution mérite d'être combattue. Où l'on voit que les défenseurs de la prostitution sont les zélateurs insidieux et parfois inconscients de reliquats de totalitarisme classique enfouis dans les limbes de la conscience collective. Dans la morale totalitaire, la prostitution est une violence nécessaire : il faut bien que des victimes remplissent le rôle de boucs émissaires de l'appétit de domination sexuelle et de catharsis sexuelle des mâles. Où l'on voit aussi que l'abolitionnisme est une position authentiquement progressiste, alors que toute défense de la prostitution comme fait social bénéfique (de quelque ordre que ce soit) est authentiquement conservateur.
Qu'on aimerait défendre la vérité et incarner le bien! Mais la vérité et le bien ne sont que des abstractions relatives à certains points de vue. Tout point de vue est nécessairement imparfait. En tant que phénomène isolé, la prostitution est une abjection qui mérite d'être éradiquée. Il est nettement moins certain que la morale des droits de l'homme soit pérenne à moyen terme, contrairement au système classique du totalitarisme, qui a traversé les millénaires.
Celui-ci possède au moins le mérite d'affronter la violence constitutive et d'y apporter une solution - cruelle certes, mais constructive. La démocratie condamne la violence sans se demander ce qu'elle propose pour combler cette transformation radicale. Que deviennent les énergies violentes, en somme? C'est au prix de la confrontation avec cette question capitale que la démocratie pourra prouver sa valeur et échapper au reproche majeur de ressortir de l'utopie irréaliste et démagogique.

mardi, mars 06, 2007

Parole de sage

A en croire le (mauvais) Journal de Polac, il paraît que Luc Ferry, le philosophe-ministre mondain, celui qu'Ardisson prend pour un génie de la philosophie (quand il le dit, les yeux de Marie-Caroline Becq de Fouquière brillent de tendresse contenue), Luc Ferry le Nouveau Philosophe, à la question de savoir pourquoi il n'était pas philosophe, aurait expliqué qu'avant de devenir philosophe (penser par soi-même), il était indispensable de lire Kant pendant dix ans, puis Spinoza pendant dix autres longues années.
Vu que cette anecdote remonte à une ou deux décennies, on peut juger du résultat en lisant les brillants livres de philosophie dont Ferry a accouché après ses lectures assidues et in extenso. Je veux désigner son chef-d'oeuvre impérissable - Apprendre à vivre : Traité de philosophie à l'usage des jeunes générations. Serait-ce que la philosophie de Ferry rompe avec les anciens -ismes sus-mentionnés ? Ou se rapporterait-il au gâtisme le plus innovant ?
En tout cas, cette explication est symptomatique d'une mauvaise foi particulièrement dangereuse en ce qu'elle remplace la pensée (et la lecture) par le commentaire : avant que de penser, il faudrait commenter comme un bénédictin minutieux décortiquant les textes avec la rigueur et la précision de l'entomologiste zélé (voir Nietzsche sur ce point). On sent poindre le slogan subliminal : commentez comme un rat de bibliothèque pendant vingt à trente ans les grands textes - et vous aurez le droit de philosopher - à partir de soixante-dix ans? Je crains que l'inverse ne soit vrai : penseur ou commentateur, il faut choisir! En ajoutant que commenter n'est pas un gros mot, mais une activité noble et fort profitable (notamment aux jeunes générations, dont les relais culturels s'estompent trop souvent). Il ne s'agit nullement de dévaloriser le commentaire, mais de le replacer à sa juste valeur.
Quand Descartes fit son choix, que décida-t-il ? De se lancer dans quelques codicilles d'Aristoteles dixit de la scolastique classique ? D'opérer un savant mix de saint Thomas d'Aquin et d'Aristote? Que non! Il entreprit d'écarter les précieux enseignements dont on l'avait abreuvé, la sophistique et La Flèche pour accorder son entière confiance à ses lumières personnelles !
Kant rompit avec Wolff et Spinoza avec la synagogue pour penser par lui-même. Ce n'est pas un hasard si, dans les temps modernes, Rosset se trouva marginalisé au ban de la bonne société universitaire, à l'instar de Girard, parti s'exiler sous des cieux plus cléments. L'époque ne pardonne pas la différence quand elle est de qualité (donc originale). Pourtant, l'évidence saute aux yeux : on ne pense pas dans le sérail, sinon le sérail produirait les philosophes à la louche - avec le caviar des réceptions et les feux cathodiques de la reconnaissance immédiate à courte vue.
Ferry s'est-il brûlé aux feux de la rampe, futile papillon orné de son noeud festif et de ses bouclettes pimpantes ? Grave question : Ferry fut-il futile? En tout cas, ce double agrégé (philosophie et sciences politiques) prouve que les diplômes ne créent pas les idées, comme l'humidité les champignons, et que celles-ci ne se trouvent pas dans les choux. Une hypothèse : Ferry a imploré la cigogne Sorbonne de lui apporter un joli traité sur son toit ensoleillé. Que nenni, mon prince ! Vous serez ministre et kantien, il faudra vous en contenter! C'est déjà beaucoup, et puis, entre un compliment d'Ardisson apprécié de millions de téléspectateurs et un coup de poignard créateur asséné par un fanatique, il faut choisir. Vu ?

Sexe et consentement

"Ce pouvoir qu'ont les mots de tenir à distance les vérités les plus éclatantes."
MARCEL AYME, cité (de mémoire) à maintes reprises par CLEMENT ROSSET.

C'est avec une certaine irritation que j'ouvre le Philosophie magazine de ce mois, dont la une est consacrée au sexe et à la morale. Une nouvelle approche, qu'ils disent! Pour les questions tournant autour du sexe comme du pot, je suis loin d'être spécialiste et différerai de donner mon avis, même si j'ai l'impression que la modernité aimerait faire accroire (à elle-même) que la libération (terme positif s'il en est) du sexe va de pair avec le fait de tout consentir. Moi qui croyais que la liberté différait radicalement et précisément de la démagogie, je constate que ce que le moderne nomme libération s'apparente en fait à un redoutable tabou (traquenard) culturel : sous prétexte de se décoincer des anciens et inutiles interdits, de rompre avec l'homophobie et autres discriminations graves, on en arrive à croire que le remède est aussi simple qu'une lettre à la poste et se ramènerait à une permissivité totale.
Je remarque que le laissez-faire renvoie, précisément, à l'adage des libéraux les plus fanatiques et qu'il serait temps que les partisans du laissez-faire sexuel se déterminent à paraître pour ce qu'ils sont vraiment : des ultralibéraux du sexe. Qu'ils cessent de jouer aux chauves-souris de la fable! La chair est triste quand on prétend la réduire à un ensemble fini d'organes dénués de sentiments. Le désir, qu'on le veuille ou non, n'est pas réductible à un objet fini, sans quoi le désir consumériste n'est plus du vivant et du réel, mais une simplification abusive et hâtive de réel.
C'est d'ailleurs le triste privilège de la modernité que d'avoir engagé un gigantesque effort pour réduire le réel aux bornes limitées du sens. Résultat des courses : le réel est devenu aussi définitif que définissable - et il ne ressemble qu'à une chose informe et absurde dans laquelle l'homme se débat avec désespoir. Le réel est haïssable? Le monde court à sa proche perte depuis que l'homme, cet animal du sens, a entrepris d'en réduire les contours à ceux de son entendement.
Il est curieux de remarquer que la dérive économique actuelle du politique (le fait d'abandonner les prérogatives pour laisser croire que les échanges quantifiables vont résoudre nos problèmes) engendre de véhémentes et souvent fondées protestations. En revanche, le sexe est tellement tabou qu'on n'ose se récrier devant les assauts de l'ultralibéralisme sous peine de passer pour un horrible moraliste coincé et frustré.
Le sexe se résumerait-il à l'expérience de la pornographie? Peut-on critiquer la pornographie sans réclamer la peine de mort contre les homosexuels? L'article que Philosophie magazine consacre à la prostitution m'intéresse vivement, puisque je m'occupe de la délégation locale d'une association internationale de lutte contre les violences et d'aide aux personnes prostituées. Il se trouve qu'avec six ans d'expérience, je commence à avoir quelque connaissance du milieu de la prostitution...
Horreur! Je constate que le seul article consacré à la prostitution est signé par Iacub... Ce n'est bien entendu pas un parti-pris de la rédaction, car chacun sait que les positions réglementaristes de Iacub ressortissent de la vérité irréfragable! Élémentaire, mon cher Watson! La moindre des corrections intellectuelles serait de prêter la parole à un intervenant plus neutre et d'écouter les vrais spécialistes du milieu de la prostitution qui constatent de visu les ravages de la prostitution sur les personnes - et pas seulement sur les corps. Du moins aurait-il été moins partial d'entendre un autre point de vue... Apparemment, Iacub fait autorité sur ce point, puisqu'elle s'impose comme la seule voix et le héraut de la modernité (bien entendu, elle se réclame de la subversion et clame à qui veut l'entendre qu'elle défend le point de vue minoritaire, mais juste!).
Il est toujours décourageant de constater que des raisonnements impeccables conduisent aux absurdités les plus incoulables. Ainsi des communismes qui étaient censées, rappelons-le, nous assurer le Bonheur, la Perfection sociale et le Progrès conjugués. Avec le résultat mirobolant que l'on connaît! En matière de prostitution, les tenants du réglementarisme délégitiment la réflexion et la philosophie à la mode si cette dernière lui laisse la parole sans s'interroger sur la pertinence de ce qu'elle avance un peu hâtivement. En l'occurrence, que le rédacteur en chef de Philosophie magazine consulte les rapports parlementaires accablants en provenance d'Allemagne et des Pays-Bas avant de confier la parole à une juriste si irresponsable qu'elle supprime les problèmes existants au lieu de les poser!
Ce n'est pas le consentement que Iacub interroge, mais la duplication fantomatique entre prostitution et esclavage. Il y aurait une prostitution libre! Bien entendu! Le vrai objet du délit moral est de donner à croire que le rapport sexuel est quantifiable et réductible à une poignée de billets! Le sexe est un organe indépendant du cerveau! L'on consent au sexe sans que cet acte implique des sentiments fort complexes! Telle est l'une des absurdités incoulables que les tenants du libéralisme le plus sauvage et le moins critique réservent au quiddam, avec l'aveuglement qu'accordent les points de vue les plus absurdes sur le sexe, dans la mesure où la sexualité ne s'est nullement libérée, mais pornographisée. Sous-entendu : toute la violence que charrie le sexe, toute son imperfection forcément dérangeante sont dus à un excès de réglementation. Par conséquent : dérégularisons sans rechigner et l'orgasme libérateur sera au coin du feu!
Malheureusement pour ces piètres anthropologues, qui révèlent au passage le simplsime périlleux de leurs conceptions du désir, du sexe et de l'amour (oh, le vilain gros mot!), c'est l'inverse qui est vrai... De la même manière que l'on ne saurait tuer impunément (allez demandez à Dostoievski pourquoi tout crime implique son châtiment!), l'on ne peut contracter de relation sexuelle sans qu'elle recèle des répercussions sur la personne en général. C'est fatigant, de ressasser des évidences contre les arguties d'esprits boiteux...
Où mènent les sentiments? Certainement pas au monde fini que l'on nous vend comme le succédané de réel effectif! Le réel est tout sauf du fini! Le fini n'est qu'une approximation commode à condition qu'on ne la prenne pas pour une lanterne magique et translucide! Une citrouille considérée comme un carrosse de rêve ! La pauvre Iacub croit innover, à la pointe du toujours plus!, slogan du Progrès éhonté, alors qu'elle ne fait que révéler la pauvreté en sentiments (la vraie pauvreté) que révèle son expérience sexuelle : "On sait bien ce qu'une femme ressent lorsqu'elle couche avec quelqu'un : elle donne son âme et ne peut donc pas donner quelque chose qui puisse être détaché d'elle-même", vitupère et dénonce la féministe Iacub (on comprend que certaines féministes allemandes puissent militer en faveur de la prostitution au nom du droit des femmes à disposer librement de leur corps...).
Nul besoin de poursuivre au-delà de cette étonnante confession le débat avec cette réglementariste qui ne veut pas dire son nom et aimerait tant qu'esclavage et prostitution fassent deux : Iacub brûlerait que le sexe soit détaché de la personne, qu'on puisse faire du sexe comme du tennis. Malheureusement, je rappellerai aux oreilles des distraits (car il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre...) qu'on ne fait jamais du tennis impunément - sans casser des oeufs et des raquettes. En la matière, il se pourrait que le sexe implique de la vie des mécanismes autrement plus fondamentaux que ceux mis ici en avant avec une soif de réduction étonnante.
Vouloir faire du sexe quelque chose d'extérieur à la personne, bientôt à la vie, est une absurdité qui vire au monstrueux quand on l'applique avec rigueur. La vérité? Comme toujours, elle est simple, redoutablement simple. La prostitution est une activité criminelle dont le but est de générer de l'argent hors des circuits de production du travail. La prostitution réalise ce miracle proche de l'alchimie de produire un maximum d'argent sans que le profit s'accompagne d'un iota de production, ni pour le producteur, ni pour la société. A moins de considérer qu'une once de sueur, quelques giclées de sperme et une éjaculation dénuée d'étreinte équivalent à une production valable.
Que tous ceux qui considèrent que la prostitution devrait être un métier comme un autre se prostituent séance tenante : ils gageront ainsi plus d'argent qu'en travaillant dans des métiers classiques. Il se pourrait aussi qu'ils charrient quelques proxénètes et quelques (sévères) déconvenues, mais c'est une autre affaire (qu'ils refusent bien entendu d'affronter)... Que Marcela Iacub affronte la réalité du trottoir, puis de la chambre d'hôtel, enfin d'une passe de call-girl avec un milliardaire sur le retour, et nous écouterons ce qu'elle a à nous dire! Ding Dong Theory!
En attendant, nous ferons entendre notre modeste, mais solide expérience au milieu du brouhaha des théories fumeuses et des pédants intellectualistes. La vérité? Encore? La prostitution est le lieu rêvé de l'argent facile, soit le théâtre des opérations de la mafia classique. Drogue, armes, femmes, le vieux tryptique... Evidemment, cette conception est moins romantique, moins sophistiquée, moins fashion-brain que les envolées de Bruckner. Sauf qu'il vaut mieux être contre l'intervention en Irak et contre le réglementarisme que de se placer du côte de la violence et de la force ! Je n'accepterai que l'on légalise la prostitution que le jour où l'on légalisera la drogue. A quand la possibilité de vendre du crack dans des bureaux de tabac pour des amateurs hyper-consentants de délires hyper-psychédéliques?
A défaut de consentance, une once de conséquence! Une seule seconde! N'oublions pas que la prostitution engage la pensée dans son ensemble (et pas seulement telle dérive marginale d'un clientélisme qui tait son nom) : car s'engager en faveur de la prostitution implique ni plus ni moins que l'on milite en faveur de la philosophie nihiliste en vigueur. Sur ce point, Iacub a (pour une fois) raison : "Un débat rationnel sur la prostitution ne peut pas porter que sur la prostitution". Ni même sur le sexe, le désir, le consentement - ou que sais-je? Nous voilà fixés.
Pour Iacub, cette éminence noire introduite dans toutes les salles de rédUction, l'homme est un objet comme un autre et le changement de la société (changeons!, changeons!) doit épouser les contours de cette donne. Répétons-le jusqu'à satiété, martelons-le avec vigueur, l'homme n'est pas un objet, pas plus que le réel n'est fini. Et que l'on ne me serve pas la vieille soupe, l'antienne-rengaine du croquemitaine, selon laquelle si Dieu n'existe pas - si les fondements sont inexistants -, tout est permis. Le néant n'est certainement pas le nihilisme!

J'ai envoyé ce mot au rédacteur en chef de Philosophie magazine :

Monsieur,
Je me permets de vous faire part de ma stupéfaction à la lecture du numéro 7 de votre magazine. En effet, dans votre dossier consacré au sexe et à la morale, vous traitez de l'épineux sujet de la prostitution en ne donnant la parole qu'à ... Marcela Iacub !! Dois-je en rire ou en pleurer? Allez, je choisis le parti de Démocrite!
La moindre des choses aurait été d'entendre un point de vue contradictoire pour que le lecteur soit en mesure de considérer à quel point les arguties de Iacub sont fallacieuses et contredisent le réel avec insolence (et cupidité). Un point de vue réglementariste aurait ainsi pu être complété par un point de vue abolitionniste (plus modéré et nuancé par définition).
Je ne comprends pas pourquoi il est à la mode de donner avec un systématisme troublant la parole à des personnes qui, non seulement posent mal le problème, mais de surcroît sont loin de se montrer impartiales. Il va sans dire que je n'aborde pas le problème de fond, sur lequel pourtant j'aurais tant à dire - et sans intellectualisme... Le caractère discutable du choix éditorial suffit.
Bien cordialement,
Koffi Cadjehoun
Responsable de la Délégation d'Eonville
P. S. : j'ai rédigé une note sur ce blog : http://autourdureel@blogspot.com

Voici ce qu'il me répond :

Bonjour,
C'est avec beaucoup de curiosité que j'ai lu vos courrier et blog, et vous remercie de l'intérêt que vous portez à Philosophie Magazine.
Un mot sur l'orientation générale du dossier : il s'agissait pour nous de présenter, en 16 pages, une école de pensée, encore peu connue dans le débat français. Ces philosophes qui travaillent sur une éthique sexuelle d'inspiration anglo-saxonne sont en effet en rupture, tant avec l'anthropologie, la psychanalyse que la pensée d'un Michel Foucault. Pour autant, Marcela Iacub y occupe une position particulière et assez extrême. Jamais nous ne suggérons que cette approche épuise le sujet de la sexualité, qu'elle est la seule ou la meilleure possible. Cependant, elle présente un caractère de nouveauté (une quinzaine d'années pour les travaux les plus anciens) et est suffisamment cohérente pour mériter un dossier.
Sur le cas particulier de la prostitution, vous avez raison de pointer le caractère théorique de la vision de Marcela Iacub. Elle ne s'intéresse en effet qu'à une question : pourquoi l'acte sexuel, légal quand il est gratuit, devient illégal quand il prête lieu à rémunération ? Sa distinction entre prostitution et esclavage clarifie un peu sa position (voir également son intervention dans le Monde sur le sujet à l'automne). On ne peut pas dire que Marcela Iacub connaisse le sujet, dans le sens où elle n'a aucun contact avec le terrain : elle en fait un problème abstrait. Je comprends que cela vous irrite.
Le débat n'est évidemment pas épuisé en un dossier, ni en un seul numéro, et nous aurons l'occasion de continuer à traiter de sexualité dans l'avenir, avec d'autres points de vue et d'autres intervenants.
Bien à vous,
Alexandre Lacroix.

Et voici ma réponse à la réponse :

Je ne suis convaincu qu'à moitié par vos explications, tant cette "école de pensée" (laquelle?) me semble plus un symptome qu'un réel approfondissement de la pensée morale.
J'en veux pour preuve cette phrase que vous proposez comme résumé de la démarche de Iacub : pourquoi l'acte sexuel, légal quand il est gratuit, devient illégal quand il prête lieu à rémunération ? La réponse me paraît tellement simple que je ne peux pas ne pas soupçonner d'autres intentions, nettement plus mercantiles, pour expliquer sa prise en considération "philosophique". Quant à la réponse? Parce que l'homme n'est pas un objet!
Qu'est-ce qu'un homme? Je crois que dans une certaine tradition philosophique, une assemblée de philosophes déclencha les railleries de Diogène pour avoir défini l'homme comme un bipède sans plumes (pardonnez ma mémoire défaillante et lacunaire si c'est le cas).
Je ne me risquerai certainement pas à proposer une définition de l'homme, mais je juge que les tentatives de Iacub sont non seulement tout aussi ridicules, mais aussi dangereuses (où l'on constate que le ridicule peut aussi tuer, à l'occasion). Prétendre qu'un homme puisse être traité sans dommage comme un objet sexuel, en toute impunité, n'est rien d'autre que le prétexte pour légitimer le mercantilisme sexuel, tant il est vrai que l'objet peut se consommer - pas l'homme. On commence donc par expliquer que l'homme peut, à l'occasion se réduire à un objet, avant de décréter, ergo, ergo, que l'homme est un objet. N'est-ce pas alors la définition (et la légitimation) de - l'esclavage?
Les idées ne sont pas innocentes et sans application pratique! Ce sont toujours elles qui fondent l'action humaine, pour le meilleur et pour le pire. En l'occurrence, je crains fort que ce ne soit pour le pire et que l'innovation soit criminelle et monstrueuse...
Bien cordialement.

Travailleurs, que vivent les 32 heures !

Je reproduis quelques extraits du chat que Le Monde du mardi 6 mars 2007 a organisé entre Pierre Larroutourou, candidat à l'élection présidentielle et délégué national du PS à l'Europe, et des internautes intéressés par ses propositions originales. Question intrigante : pourquoi ce proche de Michel Rocard, économiste sérieux, possède si peu d'accès aux médias, alors que la candidate du Parti Socialiste ressemble de plus en plus à une vitrine cartonnée et cantonnée à un sourire-sandwich éternel et (faussement) béat? Ce n'est pourtant pas de démagogie que la gauche a besoin, mais de propositions fiables et concrètes pour débrouiller l'écheveau complexe de la mondialisation et proposer une alternative au modèle américain tant décrié (et jamais remplacé jusqu'à présent).

Sa45 : Comment voulez-vous que les entreprises soient compétitives en travaillant moins et donc en augmentant le prix de la main d'œuvre (puisque je pense qu'il y aura maintien des salaires) et comment voulez-vous que les entreprises embauchent ? N'allez vous pas au contraire contraindre les entreprises à délocaliser à l'étranger. Nous sommes actuellement le pays qui travaille le moins. Ne serait-il pas logique d'augmenter notre temps de travail ?

Pierre Larrouturou : Vaste question... Nous ne sommes pas le "pays qui travaille le moins". Tous nos pays vont en moyenne vers 30 heures par semaine. La durée moyenne du travail (tous emplois confondus) est de 29,9 heures aux Pays-Bas, et de 33,7 heures aux Etats-Unis. Dans tous nos pays, on a amélioré la productivité, dans tous nos pays, on a besoin de moins de travail pour produire plus. La question est de savoir si on y va par de la précarité, comme aux Etats-Unis ou au Japon, ou par un mouvement bien négocié. En passant à quatre jours, l'entreprise n'augmente pas ses coûts de production.
Plus de 400 entreprises sont déjà passées à quatre jours et ont prouvé que c'était possible. Chez Mamie Nova, le prix du yaourt n'a pas augmenté d'un centime, mais le passage à 4 jours a permis de créer 120 emplois. Si l'entreprise passe à 4 jours et crée au moins 10 % d'emplois nouveaux en CDI, elle a une exonération de 8 % des cotisations. Les plus faibles salaires ne perdent rien, les cadres et les commerciaux perdent 2 ou 3 %. Encore une fois, la semaine de 4 jours est déjà une réalité dans 400 entreprises. Une étude du ministère du travail estime qu'un mouvement général, avec le financement que nous proposons, pourrait créer 1,6 million emplois.

Paglop : Quel est le vrai bilan des 35 heures ? Combien d'emplois créés pour quel coût ?

Pierre Larrouturou : En janvier 1998, j'avais publié un livre, "35 heures, le double piège", dans lequel je soulignais les limites des "35 heures". En réalité, avec la première loi Aubry, les accords 35 heures ont permis de créer des emplois en donnant une vraie réduction du temps de travail (RTT) aux salariés, et sans abîmer l'entreprise. Hélas, avec la deuxième loi Aubry, qui a concerné la majorité des salariés, on pouvait signer un accord 35 heures et rester à 38 heures de durée réelle, et les exonérations ont coûté très cher à l'Etat, alors qu'il n'y avait aucune obligation de créer des emplois. Au total, selon l'Insee, la durée réelle du temps de travail n'a baissé que de 4 % en moyenne. Le mouvement a créé entre 300 000 et 350 000 emplois. C'est mieux que le bilan de la droite (les 200 000 emplois Borloo sont en moyenne à 15 heures par semaine), mais ce n'est pas suffisant pour traiter le chômage de masse.

Aline : Ségolène Royal ne dit pas ce qu'elle veut faire des 35 heures. N'est-ce pas un échec pour vous ? Nicolas Sarkozy, lui, est clair.

Pierre Larrouturou : Nicolas Sarkozy est clair : il veut nous amener vers le modèle américain au moment même où Alan Greenspan annonce que ce modèle peut amener le monde vers une récession globale. Aux Etats-Unis, il n'y a pas eu de loi sur le temps de travail, mais il y a tellement de précarité que la durée moyenne du travail est inférieure à 34 heures. A cause de cette précarité, les salaires réels diminuent, et ce n'est que grâce à un très fort endettement que la croissance se maintient. Mais cette fuite en avant a des limites. En 1929, quand la dernière crise du capitalisme a éclaté, la dette totale américaine (privée et publique) représentait 130 % du PIB, elle vient de dépasser les 250 % du PIB. Voilà pourquoi Greenspan dit qu'on risque d'aller vers une récession mondiale. Visiblement, Sarkozy ne l'a pas compris.

RésidentYuFungLAM2007 : Je n'aime pas cette question car la loi même des 35 heures n'empêche pas de travailler plus. Je détourne la question : on travaille plus mais on ne gagne pas beaucoup d'argent. Doit-on baisser les charges pour inciter les salariés à travailler plus et augmenter leur pouvoir d'achat ?

Pierre Larrouturou : Tant qu'il y aura 4 millions de chômeurs et des millions de précaires, la négociation sur les salaires dans beaucoup d'entreprises se limitera à "si t'es pas content, tu peux aller voir ailleurs". De ce fait, depuis vingt ans, chaque année, ce qui va aux salaires dans le PIB diminue un peu. La part des salaires dans le PIB représentait 79 % en 1982, elle ne représente plus que 67 % (source Insee). C'est un recul considérable. Cette année, quelque 200 milliards d'euros vont aller aux bénéfices, alors qu'ils iraient aux salariés si l'on avait gardé l'équilibre du marché du travail de 1982. Le seul vrai moyen de relancer les salaires, c'est de lutter radicalement contre le chômage pour permettre à tous les salariés de négocier vraiment le contenu et la valeur de leur emploi. Depuis vingt ans, on a multiplié les baisses de charges sans que l'effet sur l'emploi soit vraiment important. Et il faut bien financer les hôpitaux, les retraites. Supprimer complètement les charges n'est pas possible.
Pour élargir les contraintes, on devrait créer au niveau européen un impôt sur les bénéfices. Jamais les bénéfices n'ont été aussi importants, mais jamais on a autant baissé l'impôt sur les bénéfices. Aux Etats-Unis, le taux moyen d'impôt sur les bénéfices est aujourd'hui de 40 %, il n'est plus que de 25 % en Europe. Quinze points de moins ! Aucun pays ne peut tout seul augmenter son impôt sur les bénéfices de 15 points, mais rien de nous empêche de créer un impôt européen. Si le budget européen était financé par un impôt européen sur les bénéfices, les 18 milliards d'euros que la France met cette année dans le "pot" européen pourraient rester en France et servir à financer la protection sociale ou le logement (voir article avec Michel Rocard sur www.urgencesociale.fr).

Mme toutlemonde : La semaine de 32 heures que vous prônez, n'est-ce pas une utopie complète dans le contexte actuel ? Même votre candidate Mme Royal se garde bien de dire ce qu'elle pense des 35 heures !

Pierre Larrouturou : En 1985, après l'échec des 39 heures, personne à gauche ne voulait plus parler de la question du temps de travail. Aujourd'hui, le temps de travail est de nouveau un tabou aux yeux de certains responsables socialistes. Avec Michel Rocard et quelques autres, nous pensons au contraire que c'est un débat fondamental. Ce n'est pas la "solution miracle", mais c'est une des vingt propositions que nous avançons pour lutter contre le chômage. Encore une fois, la durée du temps de travail moyenne aux Etats-Unis est inférieure à 34 heures par semaine. On vit une révolution de la productivité. Cette productivité va-t-elle donner plus de précarité ou plus de qualité de vie ? C'est à nous d'en décider.
Sur Ségolène Royal, hélas, je ne sais pas ce qu'elle pense précisément de cette question.

Demerck : Comment concrètement voulez-vous que les Irlandais ou les Britanniques augmentent l'impôt sur leurs sociétés ? Ils ne vont pas se tirer une balle dans le pied !

Pierre Larrouturou : Les premiers qui, il y a quarante ans, ont imaginé que l'Europe pourrait avoir un jour une monnaie unique, expliquaient que cette monnaie ne serait viable que si l'Europe disposait d'une fiscalité commune et que le budget européen devait peser au moins 7 % du PIB. Aujourd'hui, l'Europe n'a toujours pas de fiscalité, et le budget européen ne représente que 1 % du PIB. En cas de récession aux Etats-Unis, l'Europe n'a aucun moyen aujourd'hui de limiter les dégâts. Voilà pourquoi il est urgent de lancer une négociation sur l'impôt européen pour donner à l'Europe et à chacun des Etats membres de nouvelles marges de manœuvre. Les esprits évoluent.
Il y a un an, le 18 janvier 2006, le chancelier autrichien affirmait devant le Parlement européen qu'il était "absurde de ne pas taxer les profits spéculatifs". Il y a quelques jours, Edouard Balladur a rappelé qu'au niveau européen, rien n'empêche de créer une taxe Tobin pour taxer la spéculation monétaire. Si même Edouard Balladur et le chancelier Schussel sont d'accord, qu'est-ce qu'on attend pour négocier ? Selon les chiffres de la BRI, 3 000 milliards de dollars tournent chaque jour dans le système financier international. Il est fondamental de "calmer le jeu" sur les marchés financiers, surtout si Greenspan a raison et que nous allons vers une récession. Une taxe Tobin améliorée (ceux qui achètent et revendent des monnaies dans la journée sont davantage taxés que ceux qui les gardent plusieurs semaines) permettrait de calmer le jeu sur les marchés financiers.

Jean-Damien Terreaux : Vous avez récemment apporté votre soutien à un syndicat agricole, la Coordination rurale, dont l'essentiel du discours repose sur la dénonciation de l'intervention de l'Etat en agriculture. Cela signifie-t-il que pour vous, le monde du travail salarié et les secteurs dits "indépendants" (artisanat, agriculture, etc.) sont des "mondes définitivement à part" ? Dans le deuxième monde "indépendant", les politiques de partage (du travail, des richesses) et de solidarité que vous préconisez ne sont-elles pas valides ?

Pierre Larrouturou : L'essentiel de mon intervention devant la Coordination rurale a prouvé, au contraire, que les dégâts du libéralisme sont les mêmes pour les salariés et pour les paysans. On peut voir sur notre site l'évolution des salaires par rapport au PIB et, juste à côté, l'évolution des prix agricoles depuis quarante ans. Dans les deux cas, le laisser-faire, le libéralisme amène à appauvrir le plus grand nombre. Dans les deux cas, il faut négocier des règles du jeu. C'est la semaine de 4 jours (entre autres) pour lutter contre le chômage, c'est des quotas (sur le modèle des quotas laitiers) qui permettent de maintenir les prix des productions agricoles. Dans tous les cas, il faut concilier l'existence de règles assez fermes et la liberté individuelle. Quand on parle de la semaine de 4 jours, c'est 4 jours "à la carte". Tout le monde est en moyenne à 32 heures, mais l'organisation concrète n'est pas la même pour un commercial, pour un chercheur, pour un ouvrier ou pour un pilote d'avion.
De même, en matière agricole, l'existence de quotas n'empêche pas chaque paysan de conduire son troupeau ou ses cultures d'une façon assez libre et de valoriser sa production au-dessus des prix minimum si elle le mérite (du lait produit sans que les vaches mangent de l'ensilage est payé plus cher que du lait avec ensilage). Mais, pour en revenir à la RTT, le besoin de souplesse et la diversité des métiers ne doivent pas nous empêcher de faire une franche réduction du temps de travail. En septembre 1993, dans le "Monde", Antoine Riboud, le patron de BNS Danone, disait : "il faut passer à 4 jours-32 heures sans étape intermédiaire, c'est le meilleur moyen d'obliger toutes les entreprises à créer des emplois". La souplesse ne doit pas empêcher une réduction très forte du temps de travail. La productivité a été multipliée par 7 depuis trente ans (voir la courbe sur www.urgencesociale.fr), on parlait déjà des 35 heures en 1978 (rapport Girodet remis à Raymond Barre), trente ans plus tard, il faut dépasser les 35 heures et avoir le courage d'un vrai débat sur la semaine de 4 jours.
Encore une fois, ce n'est qu'une de nos vingt propositions. Nous proposons aussi que l'Europe négocie avec la Chine des montants compensatoires. Nous proposons aussi un vrai financement pour la recherche ou les moyens de doubler le plan Borloo. Nous ne sommes pas des monomaniaques des 4 jours, mais cela reste un débat fondamental.

Demerck : Combien d'heures travaillez-vous par semaine ?

Pierre Larrouturou : En ce moment, beaucoup, car je suis vraiment inquiet. Il y a un mois, le journal Les Echos a publié coup sur coup quatre tribunes sur le risque d'un "effondrement du capitalisme mondial". Dans la dernière tribune, les Echos expliquaient que si les Etats-Unis tombaient en récession, la situation en Chine allait devenir explosive : il n'y a pas d'allocations chômage, et il y a déjà de nombreuses émeutes sociales. L'essentiel de la croissance chinoise vient de la consommation américaine. Si les Etats-Unis tombent en récession, la Chine suivra très vite et nul ne sait si ce qui s'est passé en Allemagne dans les années 1930 ne se passera pas en Chine dans les dix ans qui viennent : "Taiwan jouera au XXIe siècle le rôle qu'a eu l'Alsace-Lorraine au XXe siècle", expliquait récemment Thérèse Delpech. Vendredi dernier, les Etats-Unis ont proposé "plusieurs centaines de missiles à Taïwan pour assurer son autodéfense" (AFP). Dimanche, la Chine a annoncé qu'elle augmentait de 20 % son budget militaire. Il faut être aveugle pour ne pas voir monter les périls. J'aimerais que les politiques français comprennent la gravité de la crise. Il me reste dix jours pour décrocher les 500 signatures et essayer de me faire entendre du plus grand nombre. Mais je rattraperai cet été ma suractivité...

Grop : Vos propositions, qui sont désormais connues, ont fait l'objet de calculs apparemment fiables et confirment une faisabilité. Comment expliquez-vous qu'elles n'aient jamais été suivies ? Pourquoi ne les faites-vous pas valoir dans l'équipe de Mme Royal ?

Pierre Larrouturou : Hélas, depuis quatre ans, nous n'avons eu aucun débat de fond au sein du PS. Dans les vingt-quatre mois qui ont précédé la rédaction du projet, la commission économie ne s'est pas réunie une seule fois. J'ai été invité par des dizaines de groupes de citoyens à participer à des débats aux quatre coins du pays pour développer les idées de mon dernier livre, mais à Solferino, je n'ai jamais eu cinq minutes de parole.

Sandrine : Qu'en est-il des retraites ? Tout le monde sait que les Français devront travailler plus longtemps, alors à quand une vraie réforme ?


Pierre Larrouturou : La question des retraites va devenir très concrète en 2008, puisque la réforme Balladur imposée par décret en août 1993 s'appliquera réellement au 1er janvier 2008. Elle amènera à une baisse de l'ordre de 20 % du niveau de vie des retraites (- 30 % pour les cadres selon l'OFCE). La réforme Fillon impose d'aller à 42,5 années de cotisation pour obtenir une retraite "complète". Mais si nous n'arrivons pas à lutter radicalement contre le chômage, demander aux gens de travailler plus longtemps est stupide. En moyenne, aujourd'hui, quelqu'un qui part en retraite est déjà au chômage ou au RMI depuis trois ans en moyenne. Dire qu'il faudra travailler deux ans de plus, si nous n'arrivons pas à lutter radicalement contre le chômage, ne fera que déplacer le problème. Les gens partiront en retraite après cinq ans de chômage au lieu de partir après trois ans de chômage seulement... Je ne suis pas hostile à moyen terme aux quarante-deux années de cotisation, mais à condition d'avoir radicalement fait reculer le chômage, ce qui passe entre autres par la mise en place de la semaine de 4 jours. Il faudra travailler plus longtemps, mais travailler moins.

Psychologie du bouc émissaire

Les travaux qui vont suivre sont des essais fictionnels du Centre de Prospective Psychologique et Politique de Hurvurd. Ils n'engagent aucunement des personnes réelles.

Le Reul de Mudrid est le club le plus riche du monde. Une usine à fric, qui attire les footballeurs en fonction de l'argent et de la notoriété qu'ils rapporteront au club. Les supporters ou les footballeurs comptent pour la galerie. L'intérêt sportif est relégué au second plan.
Ronuldo est arrivé au club après qu'il eut gagné la Coupe du Monde. Mal lui en a pris. Son immense talent lui servira certes à empiler les buts, mais surtout à vendre les maillots floqués à son effigie à la cadence de petits pains industrieux. Comme si ce n'était pas suffisant pour écoeurer le meilleur footballeur du monde, le plus grand génie que le foot ait produit depuis Pelé, Ronuldo est trop bon. Il provoque la haine. Haine des supporters et de la presse qui n'acceptent comme rendement du génie que l'impossible. Ronuldo peut réussir les plus grands exploits, ceux-ci sont catalogués comme normaux et nullement sujets d'admiration.
Ronuldo est prisonnier d'un terrible piège : ce qu'il réalise d'extraordinaire est ramené à la normalité et, dès qu'il tombe dans le normal, il suscite des polémiques. Ruul est le capitaine de l'équipe. Avant l'arrivée de Ronuldo, d'autres stars sont venues enrichir la notoriété du club : l'excellent Figu et le taiseux Zidune, deux champions de classe mondiale. Beckhum les a accompagnés, mais l'Anglais compte pour du beurre. Il ne sert sportivement (presque) à rien.
Ruul a commencé par bouder et manifester son mécontentement : d'aussi prestigieux noms n'allaient-ils pas empiéter sur sa notoriété auprès du grand public et des aficionados madrilènes, les fameux et versatiles socios, qui ne savent que trop le pouvoir discrétionnaire qu'il détiennent et dont ils abusent en toute impunité? Ruul s'est vite ravisé en se rendant compte que les recrutés étaient tous des milieux de terrain et qu'ils allaient l'aider à inscrire encre plus de buts.
Ruul se sait en perte de vitesse. Ce neuf et demi marque de moins en moins de buts à mesure que les saisons défilent. Les recrutés vont l'aider à redorer son blason. Horreur! L'Espagnol, qui est le chouchou des socios, le Madrilène pur jus, l'incarnation de la fibre nationaliste du club, voit débarquer le meilleur attaquant du monde, l'inénarrable Brésilien Ronuldo. Cela entraîne le départ de son grand ami, l'avant-centre espagnol Morientus, un bon joueur, mais qui ne fait pas le poids en comparaison du style unique de Ronuldo.
Du coup, Ruul sombre corps et biens. Il est en chute libre. Il erre sur le terrain, ne marque plus de but et sert au mieux de faire-valoir inutile au Brésilien. De rage rentrée, il sait que son président ne l'aidera pas, puisque Ronuldo marque presque un but par match et qu'il remplit les caisses. La caisse contre la casse, le coeur ne balance guère...
Il ne lui reste plus qu'à tisser sa toile et à attendre que le Brésilien connaisse des difficultés. Ruul commence par liguer les Espagnols du vestiaire, les internationaux qui symbolisent la fibre espagnole, en sa faveur et contre Ronuldo. Le Brésilien ferait trop la fête et se montrerait trop égotiste. Il ne penserait pas assez au Reul, ce club mythique qui serait plus qu'un maillot et mériterait qu'on lui consacre sa vie et son âme.
Mais les joueurs sont de pleutres pleureuses et pour le moment les résultats sont excellents. Attaquer Ronuldo n'est pas possible! Ruul patiente. Il sait qu'il saura saisir son heure. Elle arrive quand les résultats du club flanchent et que Ronuldo commence à enquiller les blessures.
Ruul en profite. Le président, saisi de mégalomanie, a vendu tous ses défenseurs et ses milieux défensifs pour collectionner les attaquants. Une politique aussi dispendieuse que vaine. Le Reul a du plomb dans l'aile. Au nom des intérêts supérieurs du club, Ruul monte au créneau et organise des campagnes de presse contre Ronuldo. Celui-ci sortirait trop et ne penserait qu'aux femmes et à l'argent. Il serait le principal responsables des résultats irréguliers du club. Peu importe que Ronuldo continue à empiler les matches et les buts extraordinaires, une frange des socios, pour qui un étranger est fatalement sujet à suspicion, emboîte le pas et siffle le prodige. Normal : Ronuldo fait plus que de l'omnre à Ruul.
Ronuldo n'a plus le choix : il est condamné à l'impossible, à l'exploit constant, au dribble virtuose sur chaque prise de balle. Il déprime, et les campagnes de calomnie, plus ou moins justes ou fausses (il mange trop, il boit, il est gros, il court les mannequins, il ne pense qu'au fric) ne contribuent pas à le rendre serein. Ruul a compris qu'il ne reviendrait plus au top niveau, mais il a trouvé le moyen de garder son pouvoir intact. Le corps révélant parfois les blessures de l'âme, Ronuldo est souvent blessé.
Il arrive à la Coupe du Monde très déprimé et le genou en compote. Il sert les dents, joue malgré tout et bat le record du monde de buts en Coupe du Monde. Les faits sont têtus : Ronuldo est le meilleur et pourtant tout le monde semble s'acharner sur lui. Les campagnes sont d'un niveau réconfortant. N'importe quelle personne qui s'aventurerait à traiter une victime lambda de gros se ferait, à son tour, traiter séance tenante d'ignoble discriminateur fasciste, raciste et antisémite par la clique des censeurs de la presse qui s'acharnent sur le cas Ronuldo!
D'ailleurs, le nouvel entraîneur de Reul de Mudrid, un Italien dénommé Cupello, l'a bien compris. Il a pris le parti de Ruul et des plus forts. Le but : faire de Ronuldo, qui n'est pas un saint, un bouc émissaire idéal. Sous-entendu : les mauvais résultats du Reul sont dus à Ronuldo. Nullement à la gestion sportive catastrophique. Un semblant d'objectivité et d'équité aurait commandé de préciser que Ronuldo était le grand responsable des moyens résultats du club et que sans lui ils auraient été bien pires...
Peu importe. Après quelques passes d'armes suintant la mauvaise foi, Ronuldo décide de se tirer avec armes et bagages. Direction : le Milun UC. Un grand club où l'on ne fera pas semblant de ne pas comprendre son talent. Un grand club où les bons footballeurs autochtones ne sont pas des starlettes jalouses et mesquines. Un grand club où l'âme historique, le mythique arrière-gauche Muldini, est ravie d'accueillir celui qu'il considère comme son meilleur adversaire, avec Murudonu. Plus qu'un compliment. Un adoubement. Ronuldo va renaître. Et pour ses supporters, ce qui compte, ce n'est ni son palmarès, ni son compte en banque, mais les nouvelles arabesques qu'il dessinera avec ses pieds. Quand Ronuldo devient le bouc émissaire du ballon, celui-ci ne tourne pas rond. Qu'on se le tienne pour dit.

La mondialisation et le libéralisme

Un Prix Nobel d'économie (titre qui n'est pas gage de vérité), Joseph E. Stiglitz, s'exprime sur la mondialisation dans un livre passionnant, que je n'ai pas fini de lire : Un autre monde. D'ores et déjà, les cent cinquante premières pages de l'ouvrage appellent quelques commentaires.
1) Le titre évoque mot pour mot le mouvement de l'altermondialisme. On connaît la critique de Rosset à l'encontre de l'altermondialisme : d'être utopique - l'autre désignant l'idéal. L'autre monde s'oppose à ce monde-ci, aussi peu satisfaisant soit-il. D'un autre côté, les partisans de Bové, qui incarnent la ligne radicale de l'altermondialisme (sûrement pas à leurs yeux et à ceux de quelques puristes!), ont beau jeu de rétorquer, avec raison, que le changement, indéniable, du réel, implique forcément l'espoir en l'autre. Sans quoi aucun changement ne verrait le jour.
Le critère de différenciation entre l'autre réel et l'autre irréel tient dans ses résultats. Peut-être, dans une moindre mesure, dans son exigence programmatique de perfection. On sait que tous les systèmes engendrés par la raison et qui prétendent instaurer le bonheur sur Terre débouchent à tous les coups sur de sérieuses catastrophes. Le mieux est encore d'accorder sa confiance au pragmatisme et à la modération, qui, faute de promettre la perfection (l'impossible), s'en tiennent du moins à une lente, mais certaine amélioration.
2) Justement, Stiglitz est un modéré et un pragmatique, qui n'essaie pas de réhabiliter un autre communisme, au prétexte que ceux usités seraient des trahisons de la théorie, et qui n'essaie pas davantage de céder aux sirènes du libéralisme outrancier. L'altermondialisme de Stiglitz est de facture très classique. C'est la social-démocratie dont les applications appellent des nuances en fonctoin des contextes historiques ou géographiques dans lequels elle s'applique.
Le courant que dénonce Stiglitz est puissant. C'est celui qui régit la mondialisation. Appelons-le ultralibéralisme. Il consiste à penser qu'il est inutile de penser en termes de politique et que la providentielle main invisible s'occupera d'harmoniser les échanges internationaux avec plus de justesse et de justice que tous les raisonnements humains.
Le problème est que les faits donnent tort à cette théorie qui fait le part belle au commerce débridé et à la recherche du profit. Car Stiglitz a beau jeu de rappeler le résultat constant de ses recherches. Toutes ont montré que la main invisible est l'argument idéal qui empêche de voir la triste réalité. Derrière la régulation de la fameuse main invisible, il serait naïf de penser que l'intervention humaine est inexistante. Comme si les capitaines d'industrie n'influaient pas sur l'échange des informations, le poids des négociations ou les politiques de mondialisations! C'est peu dire que de rappeler que la main invisible est un leurre.
3) En s'appuyant sur la réussite indéniable (quoique parfois mouvementée) des économies asiatiques, Stiglitz définit le critère de leur réussite. Non d'avoir suivi les recommandations dangereuses de l'OMC, mais d'avoir impulsé une politique intelligente encadrant le développement économique. Tout l'inverse du programme ultralibéral, selon lequel le politique ne compte pas et s'efface devant l'économique. La réussite des pays asiatiques fut conditionnée par les exportations et non par l'ouverture des marchés aux droits de douanes et au commerce étranger. C'est une leçon à méditer pour l'Afrique si elle veut profiter des investissements chinois sur ses terres (pour l'instant unilatéraux).
4) Une fois de plus, les inspirateurs de l'ultralibéralisme sont les premiers à ne pas respecter les accords qu'ils signent de la plus hypocrite des manières. Je ne prendrai pour exemple que la duplicité des Etats-Unis sur le commerce du coton, eux qui subventionnent leurs producteurs nationaux en se réclamant lors des traités de la main invisible. Les Etats-Unis sont un pays qui (se) joue du protectionnisme et qui n'hésite pas à faire intervenir, et avec bénéfice, l'Etat en faveur de ses entreprises le cas échéant.
5) Stiglitz montre que la signature de l'ALENA, censée créer un libre marché favorable au Mexique, n'eut pas les effets escomptés et que la main invisible (décidément!) avantage systématiquement les économies les plus puissantes et les mieux structurées, ruinant l'idée d'un développement harmonieux. L'idée que la liberté se résume à la non intervention est une conception fausse et périlleuse car elle défend insidieusement les intérêts des puissants au nom de la mondialisation et du développement.
6) Au final, Stiglitz a beau jeu de montrer que l'ultralibéralisme n'est pas un système mondial performant en ce qu'il favorise les inégalités, spécifiquement celles qui se trouvent déjà en place et qu'il prétend réduire. A long terme, l'ultralibéralisme ne peut engendrer que violences et révoltes. C'est pourquoi l'autre monde est aussi le seul monde possible. Car l'ultralibéralisme incarne en l'occurrence l'irréel et annonce le changement.
Moralité : dans les courants altermondialistes, on trouve bien entendu les excités qui n'ont rien à proposer de valable en échange du système imparfait en vigueur. Mais figurent également ceux qui sont les pierres angulaires et les chevilles du changement proche. L'autre monde ne désigne pas le monde de l'impossible, mais celui du futur.

lundi, mars 05, 2007

La vie est un miracle

Contre les maniaques du temps, ceux pour qui chaque seconde vaut d'être utilisée, pour qui l'intérêt se borne à la maîtrise implacable du temps, je prône une désinvolture implacable, une nonchalance magistrale, un je-m'en-foutisme intégral. Rien n'est plus dangereux que les zélés de l'action intégriste qui prétendent remplir le vide sidéral de leur existence par une débauche de projets en tous genres.
C'est d'ailleurs la caractéristique de Bouvard et Pécuchet que de crouler sous les actions les plus diverses et de ne pas connaître l'ennui. L'imbécile est un hyperactif chevronné, ainsi que Rosset l'a analysé à maintes reprises. Dans cette société de consommation, qui a été si loin dans la néantisation qu'elle prétend tout rendre fini, les biens les moins matériels sont les plus convoités.
Non qu'ils suscitent l'intérêt d'esprits pour qui l'utile seul a valeur d'intérêt. Indexer l'infini au fini, c'est entériner le triomphe de la matière et de la réduction à tout va. Les intellectuels d'aujourd'hui sont de petits marquis sans vie dont la seule envie est d'indexer la pensée au savoir le plus consumériste. Ne reste plus qu'un vrai moyen d'accéder à l'infini : en niant la division quantitative du temps, en affirmant haut et fort que le temps n'existe pas. L'être hait le temps, en somme.

Plus loin, plus haut, plus fort !

J'ignore si la théorie de la relativité, ou du moins sa vulgarisation commune, celle que j'ai comprise, notamment dans l'excellent Si Einstein m'était conté de Damour, a joué un rôle considérable dans l'accélération des modes de vie occidentaux - pays qui, chacun le sait, jouent le rôle de modèles et de moteurs de par le monde. On se rappelle qu'Einstein a montré que la représentation était (notamment) fonction de la vitesse à laquelle se déplaçait l'observateur.
En tout cas, depuis les progrès de plus en plus fulgurants des techniques, tout s'accélère. La recherche scientifique d'abord, qui monte en régime à mesure qu'elle avance (c'est une évidence). Les modes de vie surtout, qui consistent à considérer que l'intensité qualitative épouse les lignes du régime trépidant de la vie. Il est frappant de comparer les modes de vie qui différencient, entre autres, les Africains de l'Ouest et les Français. Le cliché de la coolitude des Béninois ne s'explique pas seulement par la théorie des climats chère à Montesquieu. Il n'est pas jusqu'aux différences entre campagnes et grandes villes qui ne soient stigmatisées, avec de plus en plus de nuances il est vrai, puisque les campagnes à proximité des villes sont prises d'assaut par les citadins lassés du bruit et de l'odeur du marteau-piqueur. Alors que le mode de vie rural se distingue par sa nonchalance connotée de plus en plus positive, l'intensité de la vie parisienne frise l'hystérie pour un provincial subissant les hordes affairées dans le métro un vendredi soir.
Plus la ville est grande, et plus il semble qu'il faille participer de la vie intense et exténuante. L'automobile est le symbole du Progrès. Il est frappant de constater que, jusqu'à plus ample informé, l'automobiliste moderne cherche toujours à rouler le plus vite possible, souvent pour gagner quelques minutes, voire quelques secondes dérisoires. On pourrait se demander pourquoi les législations, qui prétendent défendre la sécurité routière contre les multiples imprudences, n'attaquent pas l'une des causes fondamentales des accidents : la puissances des véhicules, dont la limitation permettrait le ralentissement, n'est jamais remise en question.
C'est que le ralentissement est vécu comme la régression par excellence, la régression suprême. Même les sportifs, ces tristes héros de la modernité, n'aspirent qu'à aller de plus en plus vite. N'est-ce pas le slogan d'une publicité de célèbre marque? Les sprinteurs, les footballeurs, les rugbymen, les cyclistes, les champions de F1, j'en passe et des meilleures, avancent tous de plus en plus vite. Ils ne suivent pas seulement les progrès techniques et l'volution naturelle de leur discipline respective. Ils respectent à la lettre les attentes et les desiderata du grand public et de leurs hérauts assermentés, les médias.
Si l'ensemble du monde aspire à aller de plus en plus vite, de plus en plus haut, de plus en plus fort, si ce sont les golden boys surmenés de la haute finance, les emplois du temps débordés, les frénétiques de l'avion et du portables qui recueillent notre approbation jalouse, c'est que le monde estime confusément que l'accélération du rythme de vie permet l'accession à un autre monde. Non que le stress de la vie occidentale, cette manière d'en faire et d'en vouloir toujours plus (trop?), ce way of life singulier que l'on prête aux Américains (et aux riches) déclenchent le passage vers une autre strate de réel, une sphère supérieure, voire le vrai réel, le réel idéal. Tant s'en faut. On n'aboutit qu'à une certaine vanité et une course éperdue à la vitesse, dans une surenchère inquiétante, qui ne peut que nuire à l'être humain. Demandez ce que pense un Béninois d'un passant qui court dans la rue : c'est un fou.
Il n'est pas certain que cette appréciation pour qualifier nos aspirations à la vitesse soit erronée. Car l'homme s'est clairement fourvoyé en discernant dans cette direction (une impasse?) le moyen de transcender le réel sensible et d'accéder à l'idéal tant chanté. Ce n'est certainement pas le Progrès scientifique et technologique qui lui donnera l'occasion de goûter aux plaisirs de cet Éden jusqu'à présent introuvable (et qui risque de le rester un certain temps encore!). La vraie question à poser aux excités convulsifs qui parsèment notre monde de leurs miasmes saugrenus et qui estiment de façon hallucinatoire que l'accélération a valeur de révolution métaphysique, c'est la confrontation sérieuse avec leur slogan. Plus haut, plus fort, plus loin? Fort bien! Mais pour aller - où?

dimanche, mars 04, 2007

Sur Revel

Jean-François Revel est mort récemment. Ce pamphlétaire aussi adulé que détesté restera comme la figure française (mineure) du libéralisme reaganien ou friedmanien. On pourra évoquer le Revel critique de la philosophie. J'objecterai que sa critique de Descartes ne pèse guère. Pas davantage que celle de la philosophie. Tous les arguments développés dans Pourquoi des philosophes? seraient valables s'ils visaient la philosophie universitaire majoritaire, l'histoire de la philosophie dévoyée ou certains travers de la philosophie (le chichi et la préciosité). Mais considérer que la philosophie s'arrête à Kant est un effet d'annonce spectaculaire sans réelle portée.
Bref. Revel a écrit sur l'Italie ou sur De Gaulle. Toujours des pamphlets. Toujours bien écrits. Revel a surtout pesé en tant qu'opposant viscéral au communisme d'après guerre. Cet ancien résistant, normalien et agrégé de philosophie, patron de l'Express de Goldsmith, avant de se brouiller avec le financier, s'est opposé au système communisme depuis la fin des années soixante. Ce point ne suscite guère d'objections, d'autant qu'il a opposé la liberté au totalitarisme - à tous les totalitarismes. La condamnation du communisme procède de la lucidité. Encore fallait-il y procéder dans le direct de l'action. Ce fut le mérite de Revel, même s'il ne fut pas le seul. Il est fascinant de constater que tant d'esprits célèbres se sont trompés, parfois en toute connaissance sur ce point, dans les arguties des totalitarismes collectivistes.
Revel fut le chantre du contre. Contre la philosophie, on l'a vu. Contre les idéologies, dont il donna une élégante définition. Elles sont un mime de science. Manquait juste l'essentiel. Pour quelles propositions s'engageait-il? Là réside le noeud gordien. Revel fut l'apologue déclaré du libéralisme. A l'instar d'un Aron, catalogué grand intellectuel de droite, Revel a milité pour ce qu'il considérait comme le meilleur système politique et économique, parce que le seul.
Cependant, à la différence d'Aron, Revel se montra moins modéré et plus ambigu sur la définition du libéralisme. De quel libéralisme parlait-il? Car Aron était un libéral modéré, de facture classique et adepte d'un État fort. Aron était proche des sociaux-démocrates. Revel eut le tort de jouer sur tous les tableaux. Il commence par expliquer (justement) que la différence entre le communisme et le libéralisme tient dans la distinction entre une idéologie dangereuse et un pragmatisme lucide et adapté aux méandres du réel.
Le problème est que l'idéologie est la vérité. Le pragmatisme suppose la multiplicité. Il est rassurant que le libéralisme ne soit pas un. L'unicité signerait le mensonge. Mais la multiplicité engage à choisir entre les différentes formes qui se réclament du libéralisme. Entre les différents libéralismes, précisément. On sait que le libéralisme depuis Smith n'a cessé d'évoluer et qu'aujourd'hui, il oscille en gros autour de deux grands points d'ancrage. D'un côté, il s'agit de faire confiance quasi invincible à la fameuse main invisible et de considérer que la liberté absolue des marchés régulera les affaires humaines. C'est l'ultralibéralisme, promu par tous les grands économistes néolibéraux emmenés par Hayek (pas toujours) et par Friedmann (surtout). De l'autre, il s'agit de considérer que le marché est indispensable à la société, mais qu'il doit être contrôlé par l'Etat. C'est la social-démocratie, emmenée par Aron, Popper et d'autres.
Revel a le tort de ne jamais se décider entre les clivages libéraux et de jouer sur tous les tableaux. Défenseur acharné de la politique de Reagan et de Thatcher, il semble proche de l'ultralibéralisme et de l'école de Chicago. C'est ainsi qu'on le voit nuancer le bilan de Pinochet, peut-être parce que le dictateur a appliqué une politique néo-libérale et qu'il s'est entourée de conseillers issus de l'école de Chicago. Par ailleurs, cet ami de Llosa n'ignore pas que le romancier, ancien candidat à l'élection présidentielle péruvienne, est lui adepte d'un libéralisme beaucoup plus modéré. Revel voulut réhabilitéer les Etats-Unis de l'antiaméricanisme primaire. Fort bien. Son désir ardent de justice l'amena récemment à défendre le principe de l'opération en Irak au nom de la liberté.
Si bien que Revel paraît n'avoir pas d'idée précise derrière ce beau mot de libéralisme qu'il emploie à toutes les sauces. Notre libre penseur oscillerait-il éternellement entre le libéralisme modéré et le libéralisme le plus sectaire? Je sais bien qu'on lui reprochera d'avoir appartenu à quelques coteries particulièrement élitistes et d'avoir peu prêté attention aux problèmes des déshérités, sauf à réhabiliter l'OMC. Revel n'est pas à proprement parler un penseur politique pour n'avoir pas inspiré un libéralisme novateur, celui de son époque, ni soutenu un libéralisme clair. Il ne suffit pas de se référer à un mouvement pour désigner une définition précise!
Francisco Verarga montre clairement que la fin du libéralisme classique (la liberté) diffère de l'ambiguïté de l'ultralibéralisme, qui se réclame tantôt de l'utilitarisme et tantôt du droit naturel. Revel se revendique quant à lui, non sans une certaine mauvaise foi, autant de Bastiat, de Turgot, de Hayek, que d'Aron, de Friedman ou de Llosa. Il est clair qu'à la citation de tous ces libéraux, la bannière du libéralisme présente des désaccords profonds.
On peut même se demander si Revel ne rejoint pas les partisans de la mauvaise foi, c'est-à-dire les ultralibéraux qui feignent de se situer dans la continuité du libéralisme classique alors qu'ils inspirent un libéralisme extrême, où l'Etat est réduit à la portion la plus congrue possible, où l'économique supplante le politique, où la libéra(lisa)tion des frontières est censée guérir de tous les problèmes économiques.
C'est peut-être la raison pour laquelle les livres de Revel, qui se veulent des traités de philosophie politique, deviennent de plus en plus des compilations de faits polémiques contre le communisme et pour le libéralisme. L'ultralibéralisme, en fait? Il se pourrait que la lecture des livres de Revel plus tard, par des spécialistes des libéraux du vingtième siècle par exemple, accouche d'une critique sévère : d'avoir, au nom de la liberté, encouragé, une idéologie totalitaire : le capitalisme sauvage, ou l'ultralibéralisme, tel qu'il se manifeste dans la Chine capitalisto-communisme de ce début de XXIème siècle.
Pour avoir défendu tout ce qui se réclamait du libéralisme, y compris les propositions extrêmes, voire idéologiques (ce qui serait un comble), Revel n'a pas accouché d'une oeuvre cohérente et solide. Finalement, des livres que j'ai lu de cet académicien, ses Mémoires sont un peu rébarbatives sur la fin (notamment avec la longue description de ses actions de directeur de l'Express). Je ne connais à ce fin gourmet qu'une oeuvre vraiment détonante : son Journal de l'année 2000. La style incisif de Revel y trouve sa meilleure mesure. C'est un peu léger, d'autant que sa vision paradoxale du vingtième siècle, ce siècle qui lutta tant pour la liberté et fut de ce fait le plus criminel, ne possède aucune originalité.
C'est peu pour la mémoire intellectuelle de cet homme qui s'opposa au communisme au nom de la liberté. Où l'on voit que la liberté est un terme vague, qui énonce sans doute une fin juste, mais dont il serait urgent de définir les contours. Pour n'avoir pas clarifié cette définition, Revel demeure un écrivain mineur, approximatif et ambigu. Mais n'est-ce pas le propre de Revel que d'avoir défendu des orientations politiques de plus en plus à droite, alors qu'il se réclamait d'autant plus de la gauche véritable?

jeudi, mars 01, 2007

L'odyssée de la violence

Une question qui reste en suspens dans les hauts faits de Jésus tels qu'ils nous sont relatés dans le Nouveau Testament concerne les passages où Jésus expulse les démons de possédés particulièrement incommodés par l'influence perfide de ces coucous de l'esprit. On a souvent glosé sur le caractère psychiatrique (psychotique) de ces interventions de thaumaturge habitué aux miracles, mais on ne s'est à ma connaissance jamais interrogé sur le devenir de ces démons.
Que deviennent-ils une fois expulsés? Des sans-papiers qui subissent un sort identique dans les pays riches où ils courent se réfugier avec pertes et profits, on imagine la destination contrainte : le pays d'origine ou un autre? Mais les démons? Sont-ils expulsés pour intégrer dare-dare l'âme damnée d'autres impétrants? Subissent-ils la mort, c'est-à-dire le changement de forme? Connaissent-ils la rédemption, Jean Valjean de la possession touchés par la grâce (hypothèse qui impliquerait que l'action miraculeuse de Jésus s'étende jusqu'à leur porte étroite)?
Je ne dispose toujours pas de réponse, mais je discerne dans l'expulsion le sort qui attend toute réaction face à la violence. Ainsi de l'Occident, qui, fortement christianisé, expulse l'ancienne violence totalitaire et bouc émissarisée. Qu'est devenue cette violence? J'observe l'hypocrisie duelle qui saisit l'Occident, apôtre de la démocratie, de l'esprit critique et du dialogue sur ces terres, et partisan de la force et de la violence à l'extérieur. L'Occident, en bon tartuffe politique, a trouvé la parade parfaite, qui pourrait évoquer l'apologue de la chauve-souris (tel du moins que La Fontaine le narre avec délice) : être oiseau avec les oiseaux - et rat avec les rats.
Soit se montrer démocrate avec les démocraties et totalitaire avec le totalitarisme - violent avec le parti de la violence et pacifique avec les pacifistes. On mesure dès lors le sort de la violence : l'Occident l'a expulsé pour le reporter sur l'étranger, sur la sphère qui ne le concernait pas - puis s'en laver les mains. Le vrai débat de fond consisterait à se demander ce que l'on fait de la violence si l'on refuse le système classique qui revenait à s'en accommoder.
Le système auquel a eu recours l'Occident est le moralisme bien-pensant. Le XXème siècle indique une autre voie : l'utopie à tendance égalitariste et universaliste. Ainsi du communisme, voire du nazisme, qui prétendirent régenter le monde pour le meilleur et amorcèrent le règne du pire. Ainsi de l'islamisme en ce troisième millénaire balbutiant, qui, lui, se réclame de Dieu pour accomplir son hécatombe sacrificielle.
Si expulsion il y a, elle ne saurait s'opérer qu'en direction d'une extériorité non humaine. Pour l'instant, il semblerait que l'homme ait besoin du visage de son semblable pour perpétrer son outrage exterminateur . Je veux dire qu'il n'a pas encore réussi à trouver un exutoire qui lui permette de changer sa violence en force et puissance. Lorsque l'homme cessera de faire de l'écologie écologiste et intégrera le problème fondamental de son environnement à la politique, il sera en mesure de se lancer à la conquête de l'espace. Soit à l'abordage de sa violence destructrice (contre les intérêts humains, il va sans dire).

Paradoxe

Finkielkraut, intellectuel excessif et passionné sans doute, énonce un paradoxe cocasse : au nom du Coran, les fanatiques cherchent à punir de mort celui qui affirme que le Coran est violent ! ...

Joie

Comment la joie peut-elle concorder avec - rien ?

Quatrain

"Ô coeur, puisque'en ce monde le vrai même
est une hyperbole,
Pourquoi t'inquiéter à ce point de ce trouble
et de cet abaissement?
Livre ton corps au destin, et ton âme
à la merci des heures;
Ce que la plume a écrit ne sera pas
raturé pour toi."

OMAR KHAYYAM.

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