mercredi, février 28, 2007

Sur le pont

Extrait de Debray (toujours Sur le pont d'Avignon, p. 68) : "Peu importe que La Société du spectacle ait démarqué, presque au mot à mot, le jeune Marx disciple de Feuerbach dénonçant l'aliénation, et que le remake nous arrive paré du génie de l'original. Qui lit L'Essence du christianisme (1841)? Le plagiat a conquis ses titres de contresens. Dénoncer le spectacle au nom de la vie et opposer l'histoire vivante à ses simulacres, c'est dédouaner la fausse monnaie "proximité" et faire coup double : assécher à la fois la vie historique et la catharsis dramatique."
Je renonce à comprendre comment Debray peut produire un pamphlet revendiqué comme voltairien, sinon dans l'esprit, du moins dans le style, en écrivant aussi mal, aussi maladroit, aussi postmoderne. Peut-être croit-il vainement que le style est secondaire et que prime la pensée brute, la pensée pure? Peut-être estime-t-il qu'il use d'un style alerte et percutant? En tout cas, son propos, quoique assez juste, sonne fort convenu. Je ne suis pas davantage convaincu que jadis par la "pensée" de ce si brillant élève.
Je ne peux qu'apprécier que Debord se trouve ainsi attaqué. Non que je sois en mesure de détailler la relation entre l'idole situationniste et le père du marxisme (que je n'ai pas lu). Mais Debord m'a toujours paru léger. Je suis d'autant moins convaincu que j'ai appris que le grand illusionniste parisien, Sollers le vizir, dans un article au Nouvel Obs, lui tressait des lauriers de louanges attendries (il est vrai que Sollers goûte, peut-être dans un grand second degré, la prose d'Angot).
En tout cas, le propos de Debray m'a rappelé une remarque que Rosset adresse à Polac dans Franchise postale. Alors que Kant, dans sa Critique de la faculté de juger, prétend que "les sons de l'art n'émeuvent que dans la mesure où ils évoquent les sons de la nature : ainsi le son de la flûte n'émouvrait que parce qu'il évoquerait le chant des oiseaux. C'est naturellement le contraire qui est vrai comme l'a dit Hegel au début de son Esthétique : un objet naturel n'est jugé beau que dans la mesure où il rappelle un objet d'art, le chant d'un oiseau n'est jugé beau que parce qu'il évoque le son de la flûte."
Il en va un peu de même pour les rapports du spectacle et de la télévision - je dirais même de l'art et de la télévision. La sécheresse de l'époque, son impayable forait, consiste bien à avoir assujetti la fiction au réel (ainsi des productions de télé-réalité). C'est l'inverse qui est vrai : l'art est l'étalon du réel, quand bien même il s'inspirerait directement de ses réalisations. Ainsi de Zola s'ancrant dans le naturalisme alors que la puissance et le génie de sa plume proviennent de son onirisme forcené. Cas également de Dostoievski, dont le sens de l'observation est d'autant plus lucide et chirurgical qu'il scrute avant tout les méandres de ses fantasmes hallucinés (et hallucinatoires). Je ne parle pas de l'hyperréalisme qui consiste à se montrer d'autant plus réaliste que les distorsions picturales sont appelées à la rescousse pour retranscrire les natures mortes évoquées et stylisées.
Bref, n'en déplaise à Nabe, qui estime avec tort que la fiction doit s'inspirer du réel, c'est l'inverse qui est vrai. Car le réel n'est jamais que la représentation imaginaire que l'homme se fait et le propre d'un grand artiste est d'être habité, tel un médium tellurique, par une conception à nulle autre pareille. Sans doute est-ce la principale raison qui explique que l'incomparable Lynch, cet artiste perdu dans la brume des talentueux d'Hollywod et de Navarre, soit contraint de reproduire le réel brut sans cause et sans sens. A une époque où le réel est sensé remplacé l'imaginaire, un artiste authentique comme Lynch n'a d'autre choix, par voie de fait, que d'esquisser l'esthétique inverse et de morceler le réel, jusqu'à laisser transparaître la représentation la plus démembrée, voire disjonctée (au sens littéral du terme) que le cinéma ait produit. A ma connaissance en tout cas.

Tu seras un homme

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou, perdre d'un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre
Et, te sentant haï sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leur bouche folle,
Sans mentir toi-même d'un seul mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n'être qu'un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un Homme, mon fils.


Rudyard Kipling, traduction d'André Maurois (1918).

Islamisme et modernité

Si j'en crois Régis Debray (Sur le pont d'Avignon, p. 62), "cela fait plus de trente ans que la médiologie explique sur tous les tons possibles que l'islamisme ne porte pas babouche et djellaba mais attaché-case et portable, que l'intégrisme ne sort pas des facultés d'histoire et des belles-lettres mais des écoles d'ingénieurs et de technologie".
Comme Debray écrit de manière illisible (la mauvaise écriture serait-elle profondeur ou médiocre conception de la pensée?), je renonce à citer la phrase suivante, dont le sens est passablement embrouillé (pour moi!). Toujours est-il qu'il n'est pas besoin d'être médiologue ou de pratiquer cette discipline ténébreuse pour avoir constaté cette vérité. A vrai dire, je n'ai jamais compris l'étonnement des médias, "spécialistes" et autres intellectuels quand ils se sont aperçus que les terroristes du 11 Septembre n'étaient pas des sauvages, mais des diplômés issus de classes sociales aisées. Cette conception frise le racisme : quoi? Un terroriste pourrait avoir accès à la civilisation (sous-entendu : occidentale)?
C'est l'inverse qui est vrai : jusqu'à plus ample informé, c'est au contact de la civilisation occidentale que l'individu devient terroriste. Pourquoi le Nukak se suicide-t-il en sortant de la forêt amazonienne et en découvrant les rues de Bogota? Parce qu'il est désespéré! Certes. Mais le Nukak ne détruit pas l'environnement. Il entre dans la démarche du terroriste une autre signification que le simple désir de mettre fin à ses jours - dont on sait qu'il correspond le plus souvent au désir de mettre fin à ses souffrances.
Le terroriste semble vouloir porter atteinte au réel. Souhaiterait-il porter un terme aux souffrances du réel? Je me demande s'il n'entre pas quelques degrés de philanthropie dans la démarche terroriste. Après tout, le terroriste est toujours engagé fortement dans une cause, et presque toujours dans une cause religieuse ou spirituelle. Il n'est pas anodin qu'un musulman, aussi déséquilibré soit-il, s'en prenne aux oeuvres de Dieu. Il n'est pas fou, mais son amour de Dieu est incompatible avec la société qu'il subit.
Et cette société est occidentale. Que peut bien porter de diabolique la société pour que l'extrémiste en vienne à perpétrer l'attentat contre l'innocent (soit le réel dans sa manifestation usuelle)? Le Grand Satan n'est pas par hasard le terme qui revient dans la bouche de tous les extrémistes pour qualifier la civilisation occidentale.
Diabolique, en effet. Car le diable est celui qui divise. En matière de division, le reproche sonne avec une particulière pertinence. L'Occident est, selon le mot de Nietzsche, la civilisation qui a assassiné Dieu. Voilà un meurtre qui n'est pas anodin et qui est annoncé par le prophète de la modernité, celui qui s'est lui-même baptisé l'Antéchrist! L'occultation du divin est la caractéristique majeure de notre Dieu. Si Dieu existe, il s'est retiré du monde et ne dirige plus nos principes.
Le terroriste s'en prend au blasphème par excellence : l'attentat vise ainsi à rétablir le divin contre le matérialisme ressenti. Où l'on constate que les terroristes ne sont pas des déshérités en proie à la démence, mais des métaphysiciens, des mystiques, particulièrement conséquents et intègres. Comme me le confiait un jour un islamiste partisan de Ramadan (vous savez, le gourou alter-islamiste?), l'intégriste est un homme intègre. Curieuse rhétorique pour réhabiliter l'intégrisme au nom de la morale et du Bien! Mais très conséquente aussi. L'intègre étant en l'occurrence, non l'extrême, mais le pur en tant que refus de l'impur. Le pur : réhabilitation du divin dénié. L'impur : matérialisme dogmatique et hédoniste. Le terroriste est par excellence l'individu qui passe d'une société traditionnelle, où le divin est sacralisé, institutionnalisé, à la société moderne, où le divin est marginalisé, renvoyé dans la sphère privée.
La confrontation se réèle d'une violence prodigieuse. Pas seulement d'un point de vue moral : le religieux est l'organisation de la violence en un sens sacrificiel et culturel. Privé de cette conception, l'individu perd ses repères et compense l'absence de sens par la débauche de violence. Le terroriste est le métaphysicien ou le mystique qui prend acte et rend justice à l'Occident de son hyperpuissance prédominante.
Le simple désespoir conduit au suicide. Il faut une haine des autres pour en venir à l'attentat. Attenter à la culture est le seul moyen pour virer au terrorisme. C'est le cas avec les islamistes terroristes (tous les islamistes n'étant pas terroristes, loin s'en faut!). L'intégrité du terroriste, c'est de refuser l'attentat que perpètre l'Occident contre Dieu. Attentat contre attentat... C'est l'Occident qui a commencé! Je dirais même plus : c'est le plus fort qui se trouve visé. Car, dans ce geste nihiliste et inutile, le pire est que le terroriste reconnaît l'impuissance de sa tentative à conjurer le visage du monde qu'il répudie. Pressé pour lui-même d'en finir avec son appartenance au monde (vivement le paradis et les houris!), il ne sait que trop qu'il a perdu d'avance et qu'il ne lui appartient pas de changer le monde de façon politique. Davantage qu'un désespéré, le terroriste est un impuissant.
Il n'est pas certain que l'on puisse condamner le geste du terroriste : son acte criminel ne suffit pas à le ridiculiser, à moins d'en dénaturer la portée profonde. Le terroriste se veut un défenseur jusqu'au-boutiste du parti de Dieu (ainsi de Hezbollah, qui signifie : "Car ceux qui suivent le parti de Dieu seront victorieux" et constitue un extrait de verset coranique (Al-Maidah, V, 56).
C'est d'ailleurs le reproche que l'on pourrait adresser au terroriste : non d'être inconséquent dans son action, mais dans sa farouche volonté de suivre le parti de Dieu. Il faudrait savoir : soit le réel suit le plan divin et son visage n'en est que la conséquence présente ; soit Dieu et le réel sont disjoints, ce qui représente une contradiction dans les termes. Le terroriste prétendrait-il défendre Dieu contre lui-même? C'est la question véritable à lui (op)poser, car les manipulations politiques dont il est la victime ne le concernent pas. Il ne se place pas dans cette dimension finie. La seule puissance qu'il reconnaît est d'ordre transcendant. Reste à savoir si le terroriste n'intègre pas, ce qui serait la suprême ironie, le plan divin en étant un passage obligé, quoique particulièrement cruel, pour que le monde soit monde.

mardi, février 27, 2007

Quatrain

"Je ne suis pas homme à craindre le non-être,
Cette moitié du destin me plaît mieux
que l'autre moitié;
C'est une vie qui me fut prêtée
par Dieu;
Je la rendrai quand il faudra la rendre."

OMAR KHAYYAM.

Filosophe

Selon l'impayable Michel Onfray, qui commet un blog sur le site du Nouvel Obervateur dans la perspective des présidentielles, la politique deleuzienne s'incarne au plus près dans l'engagement de José Bové. Pour une fois, je suis d'accord avec le maître à panser de l'Université populaire de Caen. La valeur philosophique de Deleuze se trouve indexée sur la valeur politique de Bové et vice versa. Quant à Onfray, il semble être le produit déliquescent d'un redoutable croisement philosophico-politique, celui de Bové et de Deleuze...

Alertes cliniques

La clinique des Lilas traverse une petite crise passagère qu'elle résoudra vite puisque personne ne veut contempler l'horrible vérité. Son service de médecine générale, qui accueille les cancéreux contraints à l'hospitalisation et les vieillards proches de la mort, est traversé par de sérieux soubresauts : à l'instigation de la direction et de la surveillante générale, fraîchement débarquée, une aide-soignante s'est fait virer. Une prénommée Hannaé. Quarante ans, trois enfants, un mari.
Scandale! Dix lettres de collègues, aide-soignantes ou infirmières, l'accusent, en sus des multiples plaintes de patients, d'avoir (ab)usé et maltraité des patients particulièrement démunis. Que l'on en juge. Hannaé insulte dès que l'occasion se présente. A une vieille dame dialysée et grabataire, elle criera : "Va falloir maigrir, grosse vache, si tu veux qu'on te remonte sur le lit!".
Elle gifle, elle menace, elle vitupère, sous l'oeil complaisant de certains collègues et les plaintes trop timides des plus scrupuleux. Personne ne tolère la lucidité : alors qu'Hannaé pratique la maltraitance la plus odieuse, l'ensemble du service préfère se taire que d'engendrer un scandale. On craint par trop que le boulet se commue en boomerang et revienne incriminer les courageux dénonciateurs d'une situation qui ne pleut plus durer et qui pourrit en attendant d'être démasquée.
Le clou du spectacle? C'est la surveillante générale qui l'apprend de la part d'une aide-soignante qui déteste Hannaé : Hannaé n'a pas hésité, en présence d'une aide-soignante complice et d'une infirmière comparse, à prendre en photo une déficiente mentale légère, à la tutoyer de façon méprisante et à lui laisser entendre qu'elles portaient toutes deux le même prénom. A l'époque, l''aide-soignante et l'infirmière présentes n'ont rien trouvé d'anormal à redire. Pis, elles hurlent à présent au complot et au lynchage : Hannaé voulait bien faire!
La surveillante générale a vu rouge. La direction aussi. Il aurait été inconcevable que la réputation irréprochable de la clinique des Lilas pâtisse de cette glauque affaire. Et si les médias pointaient le bout de leur nez? Ne pas agir aurait été assimilé à de la complicité, voire de la non-assistance à personne en danger. La direction a privilégié l'hypocrisie médiane : mettre à pied l'impétrante sans la poursuivre.
L'intéressée n'a pas apprécié. Sur le point d'affronter son terrible reflet de perverse usant ses nerfs sur les patients les plus faibles, les plus accaparés, elle a décidé de se défendre. Elle déprime. Elle menace de se suicider. Bien entendu, Hannaé n'a pas eu besoin de trop pleurer pour se voir défendue par les bonnes âmes du service. La plupart refuse de suivre. Chacun ne sait que trop les torts de la collègue. On a beau protester (avec raison) que le patronat et les actionnaires spolient, il ne s'agit pas non plus de défendre l'indéfendable! D'ailleurs, c'est ce que les syndicats de la clinique, d'ordinaire prompts à faire sentir l'âpreté de leur contre-pouvoir, ont affirmé : Hannaé est allée trop loin dans l'illégal (puisque la jurisprudence a remplacé la morale).
Il ne lui reste plus qu'à compter sur la mansuétude sadique de celles qui, pour des raisons personnelles, confondent solidarité avec justice. Les belles et bonnes âmes s'empêtrent les pieds dans le tapis. Il est courageux et noble de défendre une collègue en proie à d'odieuses calomnies - il est déplorable de jouer les justiciers au nom du corporatisme qui ne dit pas son nom. Pourquoi Hannaé est-elle défendue contre l'évidence? Pourquoi les grands criminels reçoivent des lettres transis d'amour de prétendantes sérieuses et déterminées prêtes à braver les barreaux de leur prison à vie?
La morale de cette histoire? La violence a encore de eaux jours devant elle. Tant que la majorité préférera se taire que de l'affronter, elle n'a en fait aucun souci à se faire. Elle protégera son terrible secret : le roi est nu! La violence n'est faible qu'une fois démasquée. Sa seule puissance est de se travestir. La violence se fait passer pour une victime et le grand public marche dans le panneau! Aveugle et sourd, comme un borné qui ne veut ni voir, ni entendre, il confond le bourreau et la victime qui n'a rien demandé. Celle qui paie les pots cassés. En l'occurrence, les malades seraient les bouc émissaires idéaux du sadisme et du mal-être de certains soignants. Voilà qu'on découvre les gémissements et les plaintes qu'on feint de ne pas discerner du fin fond des maisons de retraite ! A quand la reconnaissance de la perversité comme violence et non comme puissance fascinante et attractive?

Sisi au spectacle

Hier, en regardant d'un oeil distrait Le Grand Journal de Canal Plus, car je veillais sur la bolognaise en gestation, j'ai assisté par procuration au spectacle de Jamel et de sa bande de banlieusards drôles. Enfin, à quelques bribes de spectacle. Car ce qui intéressait l'équipe de Denisot n'était pas tant les vannes des tchatcheurs de l'humour : c'était la visite de Ségolène Royal. Sisi s'était-elle déplacée dans le cadre de sa campagne?
Point du tout! Sisi était venue se détendre. En toute simplicité. Incognito. Du coup, Michel Denisot et les caméras de Canal l'attendaient au sortir de la berline encadrée de gardes du corps. En exclusivité, Denisot s'éclipsa après une chaleureuse poignée de mains, qui en dit long sur l'implication de l'ancien président du PSG dans le succès spontané du Jamel Comedy Club.
Les caméras suivent Ségolène dans la salle de spectacle. Elle est précédée, très détachée, par son attachée en relations présidentiables. Personne ne la remarque au départ. Puis, on se retourne. Sisi! Mais si! Un, deux, dix paires d'yeux fascinés. Ils ne sont pas seuls au spectacle! Sisi est en leur compagnie!
Finalement, les braves badauds ne se gênent plus et prennent carrément des photos de la madone avec leur portable tout neuf. Dès le soir, ils raconteront à qui de droit, amis, parents, enfants, qu'incroyable mais vrai, ils ont vu Sisi au spectacle. D'ailleurs, à présent, Sisi est devenu le clou de la soirée alors que la soirée n'a pas commencé. Provisoirement. En attendant que Jamel et sa bande ne les fassent tordre de rire, les spectateurs s'empressent, pour certains, d'acclamer Sisi, qui, radieuse, agite sa main en geste de remerciement ému.
Puis, c'est le spectacle. Comme Sisi est venue à l'improviste, elle part au milieu des sketchs hilarants. Direction : la loge de Jamel. Histoire de saluer la star beur, le héros des banlieues et des Arabes de France, celuis qui, selon Pierre-André Taguieff, jonglerait de façon inconfortable entre ses amis et mentors, comme Alain Chabat et Gad Elmaleh, et les antisionistes de son entourage, notamment marocains. Ségolène explique que son emploi du temps surchargé l'enjoint de se réveiller aux aurores.
Jamel ne se dégonfle pas et improvise la montée de Sisi sur les planches! La madone, en tailleur blanc cassé et écharpe rose, s'exécute avec bonne grâce. Elle est adoubée par le roi du gag en personne! La salle suit et lui réserve un ovation, d'autant qu'elle s'est pointée en toute simplicité et qu'elle se confond en touchantes grâces de grenouillère de bénitier.
Ça y est, Sisi est partie, Jamel n'a pas manqué d'expliquer qu'il la soutenait et a bien fait attention à ce qu'elle ne tombe pas en descendant les marches de la scène. On ne sait jamais! A quelques mois des élections, ce serait une catastrophe! Qu'il en a de la chance, Jamel : après le versement des pensions aux indigènes de la guerre, grâce au film de Bouchareb, qui a provoqué la stupeur émue de Chirac (le Président ignorait du tout au tout la situation des soldats des colonies depuis la Seconde guerre mondiale), voilà que Jamel rencontre par miracle, de manière fortuite et sans préparation, la peut-être future première femme de France! Quel destin exceptionnel! Jamel serait-il le trait d'union inavouable entre le néo-gaullisme moribond et le néo-socialisme balbutiant dans l'accession aux strapontins téléguidés? Plus que jamais, la France a besoin d'un bon coup de balai!

lundi, février 26, 2007

Nietzsche

On a toujours à défendre les forts contre les faibles.

Approbation

S'il est vrai qu'il faut approuver tout ce qui est réel, je ne trouve pas dans cette morale nietzschéenne (d'autres philosophes ont probablement énoncé la même position, peut-être mieux que lui) un programme d'amélioration de la nature humaine. Du style : comment devenir approbateur en dix leçons.
Contrairement à une opinion répandue, le réel n'est pas soumis à une possibilité de progrès. Car toute chose ressortit du réel en tant que nécessité. Ce postulat implique que le faux n'en demeure pas moins réel. C'est une chose de considérer, avec raison, que Mao était un despote sanguinaire, d'en appeler aux faits innombrables de l'histoire pour dénombrer les millions de morts et les aberrations politiques du Grand Timonier. C'en est une autre de considérer que les choses auraient pu être autrement. Il est évident que tous les intellectuels, artistes et politiciens qui eurent la clairvoyance de défendre le génie politique et philosophique de Mao ne se sont pas seulement fourvoyés. Ils ont montré quelle estime ils portaient à la liberté et quelle hauteur de vue les animait.
Il n'empêche que l'avènement de l'événement Mao, pour faux qu'il sonne, n'en était pas moins réel et nécessaire - tout comme les maoïstes qui crurent améliorer le monde par des théories fumeuses. Lorsque Leys intervient dans l'émission Apostrophe pour démonter le maoïsme et l'homme nouveau de l'impayable Macchiocchi, il n'est pas le premier. Simplement, il est celui qui entérine la réalité de la politique chinoise avec une phrase d'une lucidité totale : « Il est normal que les imbéciles profèrent des imbécilités comme les pommiers produisent des pommes, mais moi qui ai vu chaque jour depuis ma fenêtre le fleuve Jaune charrier des cadavres, je ne peux accepter cette présentation idyllique par madame de la Révolution culturelle. » (je cite d'après Wikipédia).
Il serait vain de s'irriter des absurdités de jugements que l'on estime aberrants s'il était en notre pouvoir de ne pas céder à la colère ou à l'indignation. Heureusement, comme tous les défauts que nous recensons pour mieux nous en corriger, la colère appartient au réel comme la bonhomie ou la pondération. Approuver le réel ne signifie pas qu'on encourage les atrocités et les barbaries, mais qu'on les intègre à la nécessité du réel, tant il est vrai que l'on ne saurait s'opposer à ce qui doit être et ne saurait être autrement. Les changements qui nous paraissent découler de notre libre-arbitre, de notre réflexion et de notre volonté, sont en réalité des événements qui nous enveloppent et nous dépassent.
L'homme moderne occidental éprouverait les pires difficultés à accepter que la démocratie, ce régime font il est si fier, ce régime qui lui garantit une liberté inégalée, réponde au libre cours du hasard et non de la valeur intrinsèque et supérieur des hommes qui firent l'Occident. Hasard qui ne signifie pas chance, mais nécessité, en ce sens que les multiples causes qui sont à l'origine de la démocratie libérale sont la plupart du temps étrangères au pouvoir d'une volonté - si tant est qu'une volonté soit dotée d'un pouvoir vraiment indépendant et personnel. Autrement dit, les hommes même qui firent l'Occident appartenaient à la nécessité, comme les plus brillantes qualités et les plus imperturbables vertus. Voltaire n'est devenu que ce qu'il était, pour parodier Nietzsche.
D'ailleurs, la causalité elle-même pose problème. Car si la finalité se trouve absente du devenir, celui-ci n'est jamais que la ligne de réalisation des seuls points par lesquels passe le réel. Le devenir et le changement ne sont qu'un et ne sont jamais que les conditions d'avènement du réel. Ce que nous prenons pour un bouleversement inattendu, telle révolution, telle invention, telle découverte théorique, n'est jamais que la réalisation de la nécessité la plus implacable. Que pense-t-on de l'invention d'un médicament ou des progrès de la recherche scientifique? Non que l'évolution scientifique n'existe pas, mais que la nécessité de son avènement réponde à de tout autres critères que la réalisation de possibles multiples,différents, voire antagonistes. Le malade qui jouit de la chance d'un traitement efficace estime-t-il devoir ce traitement à sa sagacité ou sa volonté? En réalité, son sort heureux ressortit du hasard entendu comme nécessité et toute chose suit le même cours et la même courbe.
Ce que l'on consent à intégrer pour l'avènement d'un médicament et le sort favorable d'un patient, sauvé à un temps donné alors qu'il aurait été perdu à un autre (cas de la tuberculose aujourd'hui, mais aussi de nombreuses maladies traitées depuis peu) est le caractère qui définit l'avènement du réel dans son ensemble. En réalité, il n'y a qu'un réel et si rien n'est écrit à l'avance, seul ce qui advient pouvait advenir. Le possible est illusoire. Le réel ne saurait être autre que ce qu'il est. Ce que nous prenons pour un changement provoqué par un agent libre du réel sur l'ensemble du réel est en réalité est un changement du réel instillé sans possibilité de choix ou de décision indépendante par le réel lui-même. Le grand homme n'est que l'intercesseur de la nécessité, soit d'un processus aveugle. Si rien n'est écrit à l'avance, tout en revanche est soumis à la nécessité. La grandeur du héros ? Nécessité! La puissance d'une pensée? Nécessité!
Mais aussi bien la médiocrité d'un personnage politique ou d'un écrivain de seconde zone. Le changement est de l'ordre de la réalisation aussi bien que la continuité et la conservation. Tout comme les changements aberrants réussis, les changements pertinents avortés sont du réel. D'ailleurs, si la vérité est le réel, alors ce qui avorte ne pouvait pas plus être autrement que ce qui réussit. Celui se lamente de l'élection de Mitterrand en s'indignant que Rocard n'ait été plutôt élu oublie qu'il appartient à la nécessité et que la nécessité supposait que Mitterrand soit président et Rocard premier ministre. Mao était une nécessité comme les jactances bouffonnes de Tel Quel (de ce point de vue, quand on subit Sollers aujourd'hui, les choses n'ont pas changé). Les valeurs relatives que nous nommons bien et mal trouvent leur nécessité dans le réel. Il est inutile de dénigrer le mal en ce que le mal est aussi nécessaire que le bien. Tout aussi bien faut-il considérer que toutes les représentations, y compris les plus aberrantes, sont nécessaires et que, sans les multiples erreurs qui accompagnent la représentation continue du réel, le réel ne serait pas. Il n'y a qu'une voie pour l'avènement du réel et cette voie passe par la présence telle que nous l'avons connue. Nous aimerions tant répudier le nazisme, en faire l'horizon du Mal indépassable, mais nous ne le pouvons pas. Heureusement! Car sans le nazisme, le réel ne serait pas. Nous aimons nous persuader que c'est la grandeur d'hommes hors du commun, de héros réels, de décisions indépendantes qui ont amené la chute du nazisme. Mais cette chute répondait à la nécessité en tant que tout ce qui guide le réel ne répond qu'à une finalité : celle de la nécessité.
C'est pourquoi je trouve peu de sel à la proposition qui consiste à approuver inconditionnellement le réel et à rejeter le ressentiment et la partition morale. En vérité, avons-nous le choix? A y bien regarder, nous n'avons pas plus choisi d'être tels que nous sommes que de naître et de mourir. Le ressentiment est aussi nécessaire à la marche du réel que la joie ou la tristesse. Ils ne se choisissent nullement. Pas plus que Rosset n'écrit une oeuvre permettant de gagner sain et sauf les rivages de la joie en acquérant la bonne méthode ou la bonne connaissance, l'homme ne saurait éviter la nécessité du ressentiment, du malheur ou de la souffrance si ceux-ci doivent se présenter sur sa route. Ce qui est bien est réel; ce qui est mal n'existe pas. L'illusion comme représentation est bonne en ce qu'elle est réelle. Le critère de la vérité n'est relatif qu'à l'homme. La liberté n'existe pas en ce que la seule puissance qui gouverne le réel, c'est la nécessité.

dimanche, février 25, 2007

Un mal pour un bien

Qui peut dire si ce qui est mal est mal, si ce qui est bien est bien ?
Un mal pour un bien.
Un bien pour un mal.
Le bien n'est jamais où l'on croit.
Il est où l'on croît.

Merci !

Merci à Ben Laden, merci à Khadafi. Merci à Khomeyni et Ahmadinejad (ça y est, je parviens à l'écrire!). Merci à Castro et au Hamas. A Nasrallah et à Carlos. A Hussein et à Chavez. Merci à Ramadan et Bové. Merci aux mythes sulfureux : Malcom X et Che Guevara. Merci, mille mercis!
Tous ont contribué à forger l'idéal du monde impossible, soit l'appel à la destruction massive de ce monde-ci. On a souvent tendance à condamner le terrorisme au motif qu'il se résumerait au désir de destruction. C'est vrai. Aucun des glorieux noms sus-mentionnés ne serait capable de présenter un programme digne de ce nom pour contrer la force de frappe du monde occidental.
Comment expliquer dès lors le prestige dont jouissent ces illustres personnages auprès des déshérités? Si Hitler ou Staline, bientôt Mao, se trouvent si stigmatisés, c'est qu'ils ont eu la funeste occasion d'appliquer leurs idéologies strictement contestataires. D'où les millions de morts : car la contestation pure n'a à proposer que la destruction.
Voilà pourquoi certains tyrans sanguinaires bénéficient de jugements plus modérés : cas de Pinochet ou de Khadafi, qui ont su, de la plus ambiguë des manières, associer les bienfaits indubitables aux crimes les plus odieux. Dans tous les cas, ces héros sont ceux de la haine et ont pour particularité d'être des nons dénués de toute potentialité de ouis.
Pourquoi disent-ils ainsi non avec une constance qui n'est pas sans inquiéter? Quel est l'intérêt de dire non quand on peut dire oui? Est-on haineux parce qu'on naît haineux? Que nenni! L'explication de la haine destructrice par une erreur d'aiguillage n'est pas suffisante. Elle suinte de suffisance. Car ces héros sont les héros des déshérités parce que les déshérités de la terre éprouvent le besoin de hurler leur désespoir profond.
L'Occident a feint de ne pas comprendre la raison des attentas du 11 Septembre, la raison de la haine qui s'exprime avec une rage folle contre l'Occident. Comment des sains d'esprit peuvent-ils concevoir tant de détestation de la démocratie, des Droits de l'Homme et de la liberté tous azimuts, qu'aucun régime dans l'histoire de l'humanité n'a jamais garantis avec autant de cohérence et de rationalité? Les déshérités auraient-ils contracté quelques terribles maladies pour que leur jugement soit faussé à ce point?
Je crains malheureusement que la vérité soit si simple que l'Occident refuse de la voir. Il suffit de voyager un peu pour en mesurer les sombres augures. C'est que l'Occident est l'adepte politique du deux poids deux mesures. A l'intérieur de ses terres, la pax democratia. A l'extérieur, l'impérialisme le plus hypocrite, l'asservissement des peuples à ses visées hégémoniques. Le mal au nom du bien, en somme. La vieille ritournelle.
Il faut croire que les choses ne changent guère, que le réel demeure le réel - quoi qu'il advienne. En tout cas, l'évolution du totalitarisme vers la démocratie n'est effectif qu'à l'intérieur des terres occidentales. A l'extérieur, c'est le totalitarisme qui prospère, avec la bénédiction tacite de l'Occident! Inutile d'énumérer les motifs du désespoir qui secoue le monde. Les peuples, qui sont tout sauf imbéciles, en ont assez d'endurer l'hypocrisie, d'être les bouc émissaires d'une situation où les Etats continuent d'entretenir leurs rapports favoris entre eux, des rapports totalitaires. Il est plus facile de dialoguer sur la base de la force que de la liberté.
Si l'on récapitule, le 11 Septembre et tous les événements violents qui lui sont connexes sont parfaitement intelligibles. Ce sont des appels au secours où le monde essaie (en vain pour l'instant) d'interpeller l'Occident sur la question de la justice et du partage des richesses. Les sacrifiés en arrivent à une telle souffrance que certains n'hésitent pas à se suicider pour ne plus supporter la situation qui perdure et qui pourrait évoluer rapidement - en un siècle tout au plus, bon an mal an. Plus que jamais, les martyrs portent témoignage.
W. s'est plaint de l'injustice qui était faite à l'Occident et à l'Amérique. Pourquoi détestait-on à ce point le Bien? La réponse coule de source : c'est que le Bien n'est pas beau à voir. Jamais. La fiction contient ses frictions. L'envers du décor révèle de sinistres perspectives. Ce n'est pas les Afghans qui prétendront le contraire. Depuis trente ans, ils sont le réceptacle des maux du monde : hypocrisie, fanatisme et violence. Ben Laden n'a pas frappé depuis l'Australie, n'est-ce pas? Il s'est installé au pays des talibans et de Massoud, des défunts Soviets et de la CIA, pour contracter une dette d'honneur à l'égard de sa terre natale, celle-là même qui joue un jeu si trouble avec l'Occident (je t'aime, moi non plus).
Tout un symbole. De ceux dont l'histoire (r)affole. Ben Laden fut-il la cause nécessaire pour que les manipulations de la CIA et de ses affidés, de l'Occident et de ses mouvants alliés, soit les despotes un jour éclairés, le lendemain éteints (une pensée pour Saddam), éclatent au grand jour? Plus que jamais, merci Oussama! Le monde avait besoin de tes méthodes sanguinaires! Inch'Allah!, comme s'exclament les sages!

Doc from the bloc

Sur Dailymotion, on peut contempler avec délice (puisque la violence est le vieux fond de commerce qui unit dans un pacte faustien les médias aux spectateurs) l'altercation qui oppose Doc Gynéco à deux animateurs de la station de radio Oui FM. Doc Gynéco? Bruno Beausir, plutôt, puisque c'est le citoyen qui s'est engagé en politique aux côtés de Nicolas Sarkozy.
Dans sa débauche débridée d'insultes, de force forcenée et de virilité banlieusarde, Beausir est indéfendable. Surtout que ses exigences semblent en total décalage avec celles des animateurs, qui, tout de même, font l'émission (ou sa parodie). Peut-être ceux-ci se sont-ils montrés un tantinet arrogants, mais le personnage que s'est constitué Beausir dans les médias (Doc) n'est pas vraiment un modèle d'humilité et de sagesse.
L'intérêt de cette vidéo balancée sur Internet, c'est qu'elle permet de casser définitivement la carapace que s'était forgée Beausir à la télévision : look de rasta chanvré, de dragueur impénitent, de superdésinvoilte supernihiliste. En réalité, Beausir est un vrai nerveux, qui n'aime pas qu'on lui parle mal, qu'on lui marche sur les pieds et qui profère des menaces de mort (symboliques il est vrai). Je le répète, il n'est pas question de réhabiliter Beausir : simplement de constater que les méthodes arrivistes et cyniques fonctionnaient quand il usait de l'étiquette de rappeur et qu'elles engendrent le scandale quand il s'engage en politique (avec une cohérence que j'admire personnellement, car il est le premier rappeur à assumer son statut d'ultracapitaliste frustré).
Si Beausir est à cran, si Beausir crève l'écran, s'il a passé sa rage et sa colère sur deux animateurs de radio, s'ils ont pris pour les autres, en bouc émissaires faibles et démunis, pour ceux de la télévision, ceux dont l'aura médiatique interdit l'agression physique, c'est que Beausir est en contradiction avec l'exigence médiatique qu'il avait jusqu'à présent manifestée. Le marché de dupes qu'il avait contracté de manière tacite et classique avec la société était simple et terrifiant : je vous donne ce que vous attendez et vous me donnez en échange ce que je souhaite. L'image d'un rappeur décadent contre de l'argent sonnante et de la notoriété trébuchante (et ce qui va avec : les femmes).
Beausir acceptait très bien qu'on réduise le Noir au sous-prolétaire prenant toutes les situations de la vie à la rigolade, stupide, mais gentil, tant que la situation l'arrangeait. Il se trouve que son pari médiatique (je n'ose dire : artistique) tourna rapidement court, comme c'était prévisible. Même si les rappeurs refusent la comparaison avec les défunts boys bands, il faut bien avouer qu'ils surfent sur la vague ultraconsumériste et que leur longévité ne dépasse jamais la paire d'années.
A présent que le rap vend de moins en moins, Doc était en voie de ringardisation. Allait-il réapparaître dans quelques années avec le sourire désuet d'un nouveau Dick sans tournée? Pour se recycler, il avait bien essayé de vendre quelques mannequins du porno promo, mais personne ne suivait l'impulsion qu'il essayait de relancer. Doc n'était plus dans l'air du temps. Docte et docile, Doc a donc dégainé sa dernière cartouche. Il s'est lancé en politique. Chacun sait qu'à l'heure actuelle, la politique flirte dangereusement avec le show business. A-t-il assumé le choix du coeur, ce qui ne manquerait pas de panache, à l'heure où un rappeur se doit être d'extrême-gauche, au moins de gauche, pour entrer dans la caste des brailleurs qui sont dans la place?
S'est-il laissé embrigader par les appels de pied du pouvoir économique, cette tête d'affiche Sarkozy ami des médias et des consortiums, ainsi que nous le serine la veille rengaine des contestataires lucides? Toujours est-il que le traitement que subit Beausir à l'heure actuelle en dit long sur la qualité des hommes qui représentent les médias. Ceux-ci feignent de découvrir, derrière le clown défoncé et la marionnette abjecte, l'homme impulsif et teigneux. Ô hypocrites impayables et impavides! Ignoraient-ils cette vérité comme celle du dopage ou de la télé-réalité!
C'est dire leur bonne foi et le mépris qu'ils affichent pour leurs produits d'appel! Après l'épisode navrant du Sevran confondant et confondu, aucun citoyen n'ignore plus que les gens de télévision ne lisent pas les livres qu'ils promeuvent à grands renforts d'hyperboles et d'envolées grandiloquentes. Le lynchage que subit Beausir pour prix de son soutien à Sarkozy, de la part des mêmes vautours qui encensaient le chanteur pour midinettes de bluettes nihilistes et mièvres, l'apologète de la drogue inoffensive et de la pornographie attractive, constitue le plus sûr indice de la corruption. Moins celle économique que la gangrène morale qui s'est emparée de nos prétendants autoproclamés à la représentation : gens de télévision, de radio ou de journaux. Ne reste plus qu'à imaginer le pied de nez ultime d'un grillé à ses pyromanes funèbres : le retour du Doc en producteur de Jennifer Lopez. Génie from the bloc!

samedi, février 24, 2007

Le plus petit dénominateur commun

En jaugeant des différentes solutions proposées pour résoudre les problèmes humains (soit les accomodements à l'imperfection constitutive du réel), l'homme serait-il attiré, tel un papillon rivé sur son néon, par les sens les plus simplistes, les plus évidents et les moins efficaces - a fortiori en temps de crise?

vendredi, février 23, 2007

Manifeste islamiste

Voici ce que je lis dans Le Monde d'aujourd'hui.

Les jeunes musulmans doivent pouvoir porter la barbe à l'école, les jeunes filles revêtir le foulard islamique pendant tous les cours, y compris ceux d'éducation physique, les étudiants doivent pouvoir être dispensés des leçons d'éducation sexuelle. Telles sont quelques-unes des demandes faites par le Conseil musulman de Grande-Bretagne (MCB), la principale organisation représentative des 1,6 million de musulmans qui vivent dans le royaume.

Dans un document de 72 pages rendu public le 21 février, le MCB demande au gouvernement de permettre aux 400 000 jeunes musulmans d'exprimer plus librement leurs pratiques religieuses dans les écoles publiques, où 96 % d'entre eux étudient. Les autres fréquentent des écoles privées, ou l'une des cinq écoles d'Etat musulmanes. Le MCB regrette que certaines écoles n'aient pas été "réceptives aux revendications légitimes et raisonnables des parents et des enfants musulmans quant à leurs préoccupations dictées par la foi".

Le document du MCB tient à la fois du catalogue de recommandations et du cahier de doléances. Son importance politique découle de l'influence du MCB. Cette organisation, fondée en 1997, chapeaute plus de 400 associations religieuses, culturelles, sociales et professionnelles musulmanes. Elle veut parler au nom de la principale minorité religieuse du Royaume-Uni. Le gouvernement de Tony Blair a fait du MCB son interlocuteur musulman privilégié, notamment depuis les attentats de Londres en juillet 2005.

Le MCB souhaite que garçons et filles puissent exprimer leur fidélité au concept musulman de haya ("pudeur") dans leurs tenues vestimentaires. Les étudiantes doivent pouvoir être coiffées à tout moment du foulard islamique ou revêtir le jilbab, une longue robe qui descend jusqu'aux chevilles. Le MCB ne dit pas un mot du niqab, le voile intégral qui ne laisse apparaître que les yeux. Lors des cours d'éducation physique, le MCB recommande aux élèves de porter un survêtement, et aux jeunes filles de se coiffer du foulard islamique "en le nouant d'une manière sûre".

La mixité doit être exclue des sports collectifs impliquant des contacts physiques, comme le football et le basket-ball. Le MCB demande que les élèves puissent se changer dans des cabines individuelles, et non en groupe, et qu'ils soient dispensés de douche après le sport si celle-ci expose leur corps à la vue des autres enfants, car "l'islam interdit d'être nu devant les autres ou d'apercevoir la nudité des autres". Les leçons de natation enseignées aux garçons et aux filles ensemble sont "inacceptables pour des raisons de décence, aux yeux des parents musulmans".

Si l'école ne peut séparer les sexes, les enfants doivent pouvoir être dispensés de ces cours. Même chose pour les leçons de danse, cette dernière n'étant pas "une activité normale pour la plupart des familles musulmanes". La danse, souligne le MCB, "n'est pas compatible avec les exigences de la pudeur islamique, car elle peut revêtir des connotations et adresser des messages sexuels".

L'éducation sexuelle, obligatoire dans le secondaire, doit, selon le MCB, être enseignée aux élèves par des professeurs du même sexe. Le recours à des objets ou à des "schémas représentant les organes génitaux" pour illustrer des leçons sur la contraception ou sur les préservatifs est "totalement inapproprié, car encourageant un comportement moralement inacceptable". Les écoles doivent prendre en compte "les perspectives morales islamiques".

La publication du manifeste du MCB a suscité une mise au point du ministère de l'éducation. Ce document, a-t-il déclaré, ne cadre pas avec "le code de conduite" officiel en vigueur dans les écoles publiques, et n'a donc "aucun caractère obligatoire". Un porte-parole du syndicat des chefs d'établissement a critiqué "cette liste de demandes" qui risque de provoquer "un retour de manivelle".


Après cette stupéfiante liste de revendications, dont les citoyens britanniques ne manqueront pas de goûter l'innovante nouveauté, il est patent, pour ceux qui en doutaient encore, que l'islamisme (rien à voir avec l'Islam, heureusement) possède une emprise inquiétante sur les conceptions que certains musulmans se font du monde ou de la vie. Impliquer Dieu dans d'aussi nauséabonds caluculs géostratégiques ou politico-politiciens est une supercherie à laquelle je ne me risquerais pas. Tel serait, en effet, le véritable blasphème...
Si l'on ne sombre pas dans le piège des supertolérants de l'Occident, en fait doux moutons serviles fascinés par la violence (ou eux-mêmes violents, ce qui est plus rare), la lucidité élémentaire commande de considérer cette liste de récriminations pour ce qu'elle est. Il est toujours drôle de constater à quel point certains esprits étroits et chagrins se réclament du relativisme culturel pour excuser n'importe quelle différence de coutume. Ces mêmes apôtres du relativisme culturel se rendent-ils compte qu'ils versent dans l'extrémisme pour rapporter tout problème au dénominateur accomodant de la relativité passe-partout? Si le propre d'une convention est d'être arbitraire, il est certain que toutes les valeurs charriées par les différentes coutumes ne se valent pas. Aucun individu sain ne se risquerait à encourager la pratique de la pédophilie ou de l'excision. Ce sont pourtant des coutumes répandues et approuvées dans certaines régions du globe.
Où l'on voit que la fameuse pensée de Pascal ("Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà"), elle-même inspirée de la lecture de Montaigne, trouve sa limite dans le réel... et dans Montaigne lui-même! C'est un fait de remarquer, avec justesse, que la justice n'est pas de ce monde et qu'en conséquence aucune loi ne saurait se réclamer d'un fondement objectif et scientifique. C'en est une autre de déduire de cette relativité que toutes les lois se valent et qu'aucun jugement ne peut en départager la valeur (variante culpabilisatrice : au nom de la critique pertinente de l'esthnocentrisme, on réhabilité toutes les coutumes qui ne sont pas occidentales).
Il est des coutumes simplement différentes - je veux dire équivalentes. Manger avec ses mains ou avec une fourchette, la pratique ressortit de la différence simple et équivalente! Idem pour les coutumes vestimentaires : est-il préférable de se vêtir d'un jean que d'une djellaba ou d'un boubou - par exemple? Les choses se compliquent quand on aborde le sujet du voile. A en juger par l'ampleur de la polémique, ce n'est pas la même chose de se vêtir d'un pagne ou d'un voile.
L'uasge du premier vêtement découle d'une coutume simplement arbitraire, le recours au second possède un sens manifeste. En l'occurrence, il s'agit de signifier que la femme doit se cacher le visage (plus ou moins) et se dissimuler le corps (là aussi plus ou moins) pour ne pas éveiller le désir masculin. Cette théorie n'est nullement spécifique à la pensée islamiste (les sectateurs qui se fondent sur l'Islam pour légitimer leurs réclamations sont des surinterprètes, soit des traîtres).
L'Occident (notamment) s'est trouvé confronté à ce type de proposition morale et y a répondu depuis longtemps. C'est dire que les islamistes, s'ils surfent sur la vague embarrassante de la différence et, bientôt, du racisme, en cas de désaccord, sont les modernes représentants d'une conception vieille comme le monde.
Problème : si la séparation des sexes, le voile et consorts, sont des réclamations antérieures à l'Islam lui-même, également au monothéisme, leur imputer une origine divine relève d'un fantasme particulièrement fallacieux. L'histoire (élémentaire) de l'Islam révèle que ce genre de revendications est particulièrement prégnante depuis que la colonisation a menacé avec tant de violence l'identité musulmane (identité multiple et éclatée). On remarquera d'ailleurs que les moeurs varient selon les traditions et que le voile se porte différemment, voire pas du tout, selon que l'on se trouve en terre chiite, chez les wahhabites saoudiens, les conservateurs marocains, les syncrétiques indonésiens.
Autre problème : Montaigne a édicté, avec sa sagacité coutumière, le grand critère qui permet de départager le bien du mal en matière de valeurs. C'est la violence. L'excision est violence et, à ce titre, ne constitue pas une coutume bénéfique, quelles que soient les bonnes raisons qui ont présidé à son évènement et sa perpétuation. Au passage, je remarque que le principal motif qui explique l'extrême difficulté à délimiter la ligne de partage entre ce qui est bien et ce qui est mal tient surtout à l'absence de fondements moraux. Toute valeur, même la plus abjecte, possède d'excellentes justifications pour légitimer sa validité. Le nazisme ne prétendait-il pas sauver le Reich de la catastrophe? Kant n'a-t-il pas montré que l'existence de Dieu ou sa non-existence se démontraient tout aussi rationnellement ?
Cette difficulté à édicter la fragile et ténue ligne de démarcation se renforce d'autant d'impuissances rationnelles que la valeur se présente sous un visage ambiguë. Face à l'excision, l'opposition à la violence permet d'opposer une interdiction forte et dont les fondements sont précis et incontestables. L'excision n'est pas défendable, pas plus que la prière n'est condamnable - à moins d'appartenir à une clique d'athéisme extrémiste et forcenée. Comme par hasard, les islamistes, qui savent très bien ce qu'ils font, interrogent les fondements trop humains des lois occidentales sur leurs positions ambiguës. S'ils revendiquent le port du voile à l'école ou l'interdiction de la mixité dans les piscines, ceux qui se risquent à prôner la lapidation des femmes adultères sont beaucoup plus rares. C'est qu'ils savent d'avance qu'il est plus malaisé de démontrer la violence tapie au coeur du voile que celle qui préside à la lapidation.
Selon Cornelius Castoriadis, et peut-être avant lui d'autres esprits plus illustres, la démocratie athénienne traduit la mutation qui traverse l'institution des lois. Auparavant, les lois humaines avaient besoin de la caution divine pour trouver leur légitimité et leur sens. A partir de cette (rév)évolution capitale, les hommes assument leur rôle de fondateurs à l'origine de leurs propres lois. Ainsi Solon décréta-t-il, avec une sagesse qui fit sa réputation postérieure et proverbiale, que les classes moyennes étaient le ciment de la société.
Cette innovation fait la force et la faiblesse de la loi. En perdant la caution divine, la loi gagne en faculté d'adaptation. Il est certain que l'islamiste persuadé que le port du voile a été révélé par Allah à Mohamed (je schématise) ne saurait changer de conception, y compris si de sérieux doutes l'assaillent. Au contraire, le rationaliste critique se fonde sur l'expérience et les résultats qu'elle produit pour juger de la valeur d'une loi ou d'une coutume sur une autre. C'est sans doute ce qui explique les changements intervenus dans le monde chrétien des Lumières, de l'humanisme et de la Renaissance concernant le politique (avec la démocratie ou le féminisme).
Les avancées qu'a produites l'esprit critique discréditent moins l'existence de Dieu que son intervention dans les affaires humaines (par le biais de la révélation, qui, de toute manière, pose le problème de sa compréhension et de son contexte). L'expérience ne remplace pas la certitude. Le rationaliste ne peut pas substituer avec avantage à l'impressionnante caution divine sa bonne foi critique. Il pourra mettre en avant les résultats positifs de la démocratie sur la société pour arguer de la supériorité de son modèle politique. Mais l'islamiste (notamment) aura beau jeu de lui rétorquer que la différence est la différence, et qu'en l'occurrence, cette différence émane de Dieu. Rien de moins!
Je soupçonne fortement ce type d'entêtement fanatique de découler du besoin de certitude que n'autorise nullement l'esprit critique. L'homme critique ne fonde la certitude sur aucun fondement. Le sens est toujours relatif à une situation. L'homme est la mesure de toute chose, a énoncé Protagoras. La reconnaissance de l'incertitude n'est pas l'apologie du chaos et de l'anarchie.
Ce serait plutôt le contraire : la reconnaissance du chaos originel (le désordre précède l'ordre) permet l'édification de l'ordre humain le plus pérenne. C'est du moins ce que semble signifier le progrès des sociétés critiques. A l'impossible nul n'est tenu! Si l'esprit critique augura de la possibilité de progrès substantiels, il ne garantit nullement le passage de l'imperfection (même pérenne) à la perfection. Ainsi que le remarque le père du libéralisme classique, Adam Smith, la rationalité n'est pas capable de réguler la complexité abyssale d'une société humaine.
C'est à cette nécessaire imperfection que recourent les contestataires de tous poils pour valider leur alternative. Comme le remarque Clément Rosset dans un entretien accordée à Lire, les progrès des sociétés humaines ne porteront jamais que sur l'éclairage municipal ou la guérison du cancer - jamais sur la mort ou le temps. L'efficacité des traitements thérapeutiques représente une avancée décisive, surtout pour les malades, mais la donne ne change pas l'essentiel, sur lequel portent le besoin forcené de certitude et de perfection.
Malheureusement, la quête de certitude implique l'illusion forcenée. La désillusion engendre l'incertitude. Les islamistes ne sont que le symptôme d'une époque qui a assassiné Dieu (voir Nietzsche) et ne l'a jamais remplacé. Les islamistes proposent de la certitude en échange de la restauration du Dieu de leurs traditions, le Dieu garant de l'ordre et du sens en échange de la violence comme phénomène du bouc émissaire.
C'est tout le problème de la modernité : d'avoir remplacé l'ancienne violence par une nouvelle, plus diffuse, qui correspond à la concurrence poussée à son paroxysme et dans ses retranchements (le capitalisme comme alternative au totalitarisme de droit divin, si je puis dire). Ce n'est pas le lieu de décider ici de l'alternative la plus performante sur le long terme. Car s'il est certain que l'ordre démocratique a apporté une amélioration perceptible à court terme, il n'est pas certain que ce modèle soit viable sur la durée. Il n'est qu'à constater les résultats écologiques inquiétants auxquels le capitalisme de masse a accouché pour constater que la mondialisation exige de substantielles changements de direction politique.
Évidemment, la question du voile ou de la mixité que posent les islamistes porte en elle les germes du décalage réactif. Car l'Occidental contemporain ne peut comprendre la résurgence de valeurs qu'il a combattues et dont il mesure la nocivité rétroactive et quasi anachronique. Il est évident que le voile, ce fameux concentré rance de polémique, ce télescopage entre l'ancien et le nouvel ordre, traduit la volonté de cacher l'identité (le visage) de la femme au motif qu'elle doit être protégée et que son honneur réside dans sa pudeur.
Il serait intéressant et instructif de mesurer le détournement permanent de concept que l'islamisme instille. Fort d'une rhétorique bien connue, il s'agit de conférer une connotation positive (pudeur par exemple) à un phénomène nettement moins glorieux (la pudeur excuse le machisme), qui tient dans la légitimation de la violence bouc émissarisée. L'imperfection du désir trouve son exutoire providentielle. Sa part de violence rejaillit sur la femme, qui n'est autre dans la situation de conflit que le bouc émissaire à l'incompréhension entre les sexes (que d'autres, à l'instar de Nietzsche, nommèrent guerre entre les sexes non sans quelque raison).
Le voile résout le problème du désir par la bouc émissarisation de la femme, soit du terme le plus faible (dans l'immédiat!) de la relation. Les velléités de réglementation prohibitionniste en matière de mixité (les hommes avec les hommes, les femmes entre elles) participent de la même conception. Nul besoin d'y revenir. Où l'on voit que le débat que pose l'islamisme n'est guère porteur d'intérêt et de nouveauté pour le débat moderne et l'adaptation aux défis du futur. Tout son intérêt tient dans le problème de la certitude qu'il pose en interrogeant les fondements fragiles de la raison. Il va falloir que l'homme moderne remplace l'assassinat de Dieu, ce fondement atavique et multimillénaire, par l'adjonction d'un sens équivalent, adapté aux préoccupations de l'époque. La vérité n'est pas morte. Plus que jamais, sa crise provisoire révèle l'ampleur de sa profonde mutation.

jeudi, février 22, 2007

La reconnaissance

Récemment, Nicolas Delon, responsable de l'Atelier Clément Rosset, m'a reproché, à propos d'une critique de la critique (littéraire), d'être haineux et mesquin. Pour la mesquinerie, je ne sais, mais pour la haine, je le prends comme un compliment! Tout écrit à visée polémique ne saurait échapper à son étymologie. En l'occurrence, la guerre. Faire la guerre à son époque est le but explicite de la satire. Si l'on en croit Wikipédia, l’objet de la satire est de ridiculiser son sujet (des individus, des organisations, des États…), souvent dans l'intention de provoquer ou prévenir un changement. Selon le petit Robert, le sens moderne et courant est : « Écrit, discours qui s’attaque à quelque chose, à quelqu’un, en s’en moquant ».
Moi, ce genre de définition me convient tout à fait. Du coup, je ne ressens même plus le besoin de me réclamer de glorieux aînés comme Horace, Juvénal ou Boileau pour creuser mon sillon. Ridiculiser les enflures de la modernité est un passe-temps qui me charme et m'enchante. Le seul bémol éthique que j'inscris à ma Charte du Polémiste Satirique est de ne jamais attaquer les personnes en tant que telles (dont d'ailleurs j'ignore la plupart du temps tout). Je peux certes m'en prendre à tel ou tel événement privé, mais à condition qu'il fasse sens et qu'il appartienne au domaine public (ce qui implique une certaine contradiction).
Quant à la qualité de la polémique que j'instille, désolé, ce n'est pas à moi d'en juger. Pas plus que le goûteur, je ne saurais être à la fois juge et partie, sans quoi je me retrouverais, ainsi qu'Obélix chez Cléopâtre, goûteur dégoûté. Je retiendrai plutôt la signification d'ordinaire très négative que l'on accorde à la haine. Non qu'on méprise la haine comme un sentiment de peu sde cas, mais qu'on en redoute plutôt la puissance menaçante.
On a tendance à assimiler le haineux (au moins en son sens le plus inquiétant) au meurtrier. Cas de tous les tueurs en série, mais cas aussi de Platon, qui, selon Diogène Laërce je crois, projeta de brûler tous les écrits de Démocrite pour qu'il n'en subsiste plus de traces. Comme toujours, le projet crapuleux s'augure des meilleures intentions : en l'occurrence, il s'agit d'épargner à la société la contemplatoin d'idées pernicieuses et blasphématoires.
Il me semble que je ne verse pas dans la pente dangereuse de la censure, ni, d'une manière plus générale, dans le penchant homicide qui consiste à faire disparaître les aspérités du réel qui en rendent l'expérience maliasée, sinon impossible. Dans ce cas, la haine peut être à bon droit considérée comme universelle et dangereuse. Car c'est la même chose que de souhaiter la disparition totale du réel et sa transformation partielle (et partiale). Le terroriste sait trop bien qu'en exigeant la disparition d'un certain objet, il (ab)use d'un prétexte. L'objet incriminé correspond en fait au bouc émissaire provisoire de son intention exterminatrice, bientôt remplacé par un autre, dans un cercle vicieux indéfini, pour satisfaire tant bien que mal les exigences de sa rancœur personnelle. Cette haine homicide est impossible en ce que le réel ne saurait accoucher d'une disparition - tout au plus d'une modification infime et infinitésimale.
A l'opposé, le ressentiment consiste moins en la faculté de destruction qu'en l'impossibilité de réagir à quoi que ce soit, y compris au plus venimeux (ainsi que l'énonce Clément Rosset dans ses Notes sur Nietzsche). L'homme du ressentiment est le faible par excellence, celui dont le miel cache le fiel, que certains événements fâcheux ou contraires (ainsi que les vents) se chargeront de révéler - à son corps défendant, il va sans dire.
Contre le ressentiment, on attend de l'homme de la joie qu'il se montre d'un assentiment total envers le réel. Autant dire qu'on exige de lui l'impossible par excellence. Si la haine est le fait de dire toujours non, ainsi que la poupée de Dutronc, la joie reviendrait à dire constamment oui. Reste cependant à concevoir la nature de ce oui. Accepter tout du réel supposerait en effet qu'on accomplisse trait pour trait le programme du ressentiment, soit le fait de ne pas réagir.
S'ériger en jugement, affirmer ce que l'on aime ou n'aime pas, est plus un pari risqué qu'un signe attentatoire contre le réel. Il y a loin entre la volonté de destruction et la volonté d'évaluation. Entre-t-il de la haine dans cet acte critique? Sans doute. Je définirais pour ma part cette haine comme la violence qui consiste à entériner le fait que le monde soit, pour l'homme et pour lui seul, si imparfait.
Il n'entre dans l'intention satirique aucun désir d'améliorer le monde, mais plutôt d'en faire l'inventaire et le partage entre ce qu'on aime et ce qu'on goûte moins - voire ce qu'on déteste franchement. On remarquera que la détestation n'engendre nullement la volonté de disparition. Pas même celle de modification. Car le réel est suffisamment grand pour se débrouiller seul sur ce plan (et sur tous les autres). Si modification il y a, elle ne découle nullement de l'initiative indépendante et solennelle d'une bonne (ou mauvaise) volonté.
Toute polémique se trompe lourdement si elle estime inspirer le changement. L'inverse est vrai (et nettement moins glorieux). C'est le changement qui l'inspire, avec tout ce que ce terme comporte de mystérieux. La satire est sans doute un témoignage divertissant et pimenté sur une époque. Il est certain que la différence entre une bonne et une mauvaise satire tiendra à la pertinence des jugements effectués.
L'important à mes yeux est d'opérer le lien entre l'intention polémique et l'amour du réel, étant entendu qu'on peut aimer le réel et le manquer à l'occasion. A l'impossible, nul n'est tenu! L'échec appartient aussi à la tragédie de la représentation, qui ne revient au mieux qu'à apporter un correctif imparfait à une myopie d'importance - autant dire une rustine à une crevaison carabinée. L'amour ne consiste nullement à tout approuver du réel, mais à reconnaître son existence, y compris et surtout dans les penchants que l'on estime les plus détestables. Ce n'est pas un hasard si la critique comme évaluation rejoint la critique comme dénigrement. Pour ce faire, il faudrait que le réel ne soit pas le réel, mais rejoigne l'idéal tel du moins que l'homme se le figure (avec haine et intention destructrice, cette fois). Celui qui prétend tout aimer du réel est moins un amoureux transi qu'un impénitent réactif. Manifester de la haine à l'occasion est le plus sûr moyen d'accéder à la reconnaissance du réel.
Il serait temps de s'autoriser à faire son miel de l'imperfection de toutes choses. Le droit à la détestation est le sentiment qui permet non seulement d'accepter le réel tel qu'il se présente, mais de surcroît d'en ordonner l'évaluation subjective. La polémique est ainsi la reconnaissance de l'existence dans sa généralité et sa singularité. Se donner les moyens de critiquer, même sévèrement, implique en effet qu'on ne dénie à aucune chose son droit à la présence.
Quel est le plus difficile devoir de l'existence? Accepter le réel sans recourir à d'ingénieux artefacts pour n'en pas distinguer les aspects trop douloureux ou cruels. Où l'on constate que la haine prêtée à la visée polémique diffère grandement de celle qui conduit à la destruction ou au fantasme de destruction. Dans le second cas, la haine poursuit l'illusion de l'absence. Dans le premier, elle réalise les conditions d'avènement et de manifestation de la présence.

Nom de noms !

Bergson, Husserl, Alain, Cassirer, Heidegger, Sartre, Arendt, Jaspers, Beauvoir, Camus, Merleau-Ponty, Wittgenstein, Popper, Quine, Carnap, Levinas, Jankélévitch, Tarski, Moore, Russel, Frege, Mach, Boltzmann, Hilbert, Aron, Merleau-Ponty, Deleuze, Derrida, Marcel, Bachelard, Foucault, Lyotard, Henry, Searle, Peirce, Anscombe, Adorno, Horkheimer, Marcuse, Benjamin, Jünger, Lévi-Strauss, Kojève, Ricœur, Marion, Lacan, Foucault, Althusser, Blanchot, Nancy, Lacoue-Labarthe, Althusser, Revel, Agamben, Cacciari, Vattimo, Tugendhat, Sloterdijk, Ortega y Gasset, Zubiri, Marías, Axelos, Dragomir, Dreyfus, Cavell, Rorty, Taylor, Patocka, Cioran, Girard, Rosset, Conche, BHL, Ferry, Comte-Sponville, Onfray, Guattari, Baudrillard, Sollers, Serres, Vuillemin, Bouveresse, Bourdieu, de Unamuno, Jonas...
J'arrête là ma litanie. J'ai fait mon maximum : à peu de noms près, figurent sur cette liste tous les philosophes ou penseurs (ah!, j'oubliais : Bataille) que l'on m'a indiqués comme majeurs et incontournables pour ce siècle dernier. Soit quatre-vingt six (si du moins j'ai compté correctement). Il est certain que j'en ai oublié. Dans quelques siècles, combien resteront-ils? Une poignée tout au plus. Dans ce cas, pourquoi cette prolifération ? Que cherche-t-on à nous faire croire dans tous ces manuels, séminaires ou essais dédiés à la pensée du vingtième siècle?
Dans le Guide du routard 2006 Poitou-Charentes, parmi les illustres personnages de la région, en attendant que Royal rejoigne le Panthéon des gloires locales, entre Miterrand et Monnet, Vigny et Zola, Simenon ou La Rochefoucauld, on trouve Descartes en bonne place. La mention de ce philosophe n'est certes pas criticable. Sans nul doute, il fait partie de la grande et haute tradition philosophique, qui de Platon à Bergson a produit la quintessence de la pensée occidentale.
Je tiquai davantage en tombant sur Michel Foucault (rien à voir avec le présentateur, l'inénarrable Jean-Pierre). Les auteurs nous le présentaient carrément comme le plus grand philosophe du vingtième. Bigre! Ficht(r)e! Grâce au Routard, je me voyais tiré d'embarras. J'étais enfin en mesure de désigner le philosophe des philosophes, celui qui avait dit qu'un jour peut-être, le siècle serait deleuzien (je cite de mémoire)! Foucault et Deleuze... et pourquoi pas Derrida? Je tenais le trio des grands philosophes qui resteraient. Tous français, cocorico!
D'ailleurs, un autre grand philosophe, tellement philosophe qu'il en était devenu de la dynamite, j'ai nommé Toni Negri, n'avait pas hésité à déclarer, lors d'un colloque organisé par France-Culture à la mémoire de Deleuze, que Foucault et Deleuze étaient les deux plus grands philosophes de tous les temps. EUREKA !!! Qu'étais-je chanceux d'être né dans ce siècle béni parmi les bénis, qui avait eu l'heur d'accueillir avec une rare prodigalité les deux plus grands Philosophes du Monde! Il faudra que je songe à me recueillir à l'Université de Vincennes un de ces quatre : l'enceinte n'a-t-elle pas accueilli en ses saints murs les pensées des pensées, celles qui marqueront l'Histoire à n'en pas douter (tiens : Castoriadis, quatre-vingt sept)?

dimanche, février 18, 2007

Le Phénix est un phénomène!

Découverte capitale pour les mythologues : le Phénix, cet oiseau universel, se manifeste toujours sous le plumage du phénomène. J'en veux pour preuve la nouvelle et incroyable renaissance de Ronaldo au Milan AC. Indésirable au Real de Madrid, où Capello n'en voulait plus, avec la mauvaise foi qui le caractéristise et qu'il tient peut-être de l'ombre de Raul l'ombrageux, Ronaldo, pour sa première titularisation milanaise, marque deux buts (quelle tête sur le premier!) et donne une passe décisive. S'il n'est pas blessé (son talon d'Achille), Ronaldo rappellera au monde qu'un passement de jambe fulgurant vaut mieux qu'une critique hâtive.
Dailymotion et You Tube contiennent des vidéos intéressantes pour qui veut découvrir le style unique du plus grand attaquant de football. Pour indications, arbitraires et non exhaustives :
http://www.dailymotion.com/video/x18fr5_ronaldo
http://www.youtube.com/watch?v=Put4Q2xmxtI
http://www.youtube.com/watch?v=etrmZ0fwlJ8
http://www.dailymotion.com/video/xq6bj_carriere-de-ronaldo
http://www.dailymotion.com/video/x1bwon_ronaldo-king

La querelle entre Capello et Ronaldo trouve sa source dans les tensions qui accablent le vestiaire madrilène de manière récurrente. Capello a probablement joué la carte du bouc émissaire en se mettant du côté du plus influent et du plus fédérateur. Ce n'est un secret pour personne que la venue de Ronaldo en 2002, après la coupe du monde, entraîna le départ de Morientes, l'ami de Raul... Au-delà de ces affaires de jalousie, Ronaldo cristallise une haine qui ne trompe pas. S'il est autant détesté, c'est que c'est un grand! Quant à Capello, il s'est récemment félicité des excellents prestations de Ronaldo avec le Milan AC, n'hésitant pas à ajouter qu'il avait toujours considéré le Brésilien comme un grand joueur. Mieux, Ronaldo serait le seul instigateur de son départ... C'est ce qui s'appelle de la mauvaise foi caractérisée : après avoir placé Ronaldo sur le banc des remplaçants, après avoir fait en sorte de le discréditer, de le déclarer fini, personna non grata au sein de l'effectif, après avoir affirmé en conférence que Ronaldo s'entraînait mal, qu'il était trop gros, Capello brouille les cartes et reporte la responsabilité du départ sur... Ronaldo! Il serait trop facile de prétendre que le seul fautif est l'entraîneur. Cependant, je remarque que cet épisode de petites phrases démontre que contre la mauvaise foi, il n'y a rien à faire. Car celui qui vous déteste prétendra le cas échéant que son comportement avec vous est guidé par l'amour et le respect. En somme, il vous a d'autant plus aimé qu'il s'employait à vous nuire dans le même temps! La mauvaise foi de Capello a trouvé son juste pendant dans cette déclaration de Ronaldo qui le comparait à un démon. Juste en effet : le diable est étymologiquement celui qui divise... et prétend unir!

Allez, pharisiens, encore un effort !

"Défendre la littérature comme la seule liberté précaire encore plus ou moins en circulation, implique que l'on sache exactement ce qui la menace de partout. Même s'ils sont légion, les ennemis de la littérature sont également nommables et concrets. Les pires, bien sûr, logent aujourd'hui dans le cœur de la littérature, où ils sont massivement infiltrés, corrompant celle-ci de leur pharisaïsme besogneux, de leur lyrisme verdâtre, de leurs bonnes intentions gangstériques et de leur scoutisme collectiviste en prolégomènes à la tyrannie qu'ils entendent exercer sur tout ce qui, d'aventure, ne consentirait pas encore à s'agenouiller devant leurs mots d'ordre, ni à partager leur credo d'hypocrites. Sous leur influence, l'écrit lui-même est devenu une prison. Ils contrôlent jour et nuit les barreaux de la taule. Ils dénoncent sur-le-champ les plus petites velléités de rébellion ou seulement d'indépendance. Ces surveillants nuisent en troupeau : ce sont les matons de Panurge." PHILIPPE MURAY, Exorcismes Spirituels.

Courage, continuons à taper, puisque de si petits mots provoquent de si inattendus tapages - même infimes, c'est que l'élan n'est pas tout à fait faux! Un écrivain que je n'aime guère et que je juge mineur, Nabe, distingue avec véhémence les artistes et les cultureux. La différence entre ceux qui font l'art et ceux qui en vivent n'est pas anecdotique. Le détournement de l'art par les faux artistes, soit les vrais critiques, est considérablement plus grave que la répulsion qu'il engendre chez certains bons vivants (qui, au nom de la vie, houspillent les manifestations qui réclament une once d'attention et de concentration).
Si Nabe est un artiste très contestable, c'est parce qu'il se revendique trop célinien. Je préfère ne citer personne pour désigner ceux qui se réclament de l'Art pour déverser des torrents de platitude d'autant plus attendus qu'ils seront aussitôt jetés aux oubliettes. Le faussaire se reconnaît en ce que l'accueil qu'il suscite est forcément trop élogieux. Le toc connaît la tactique. A merveille. La critique se trouve enfin en terrain conquis : le sien. A ses yeux, le domaine de la création est par trop miné pour s'y aventurer. De toute manière, elle en est incapable.
C'est ce que j'ai voulu exprimer en mentionnant la reconnaissance dont jouit à l'heure présente l'écrivain Millet. A mes yeux (et à eux seuls!), Millet est un éditeur qui s'est lancé dans l'aventure de l'écriture dans un de ses poses qu'affectionne le chasseur au détour d'une battue. Peu importe que ce soit chronologiquement le contraire qui soit vrai. Seule compte la primauté de la démarche. En l'occurrence, Millet n'écrit pas comme un écrivain, mais comme un mime.
Millet est-il le digne épigone de Proust descendu de ses plateaux pour nous annoncer la disparition imminente de la littérature? Il est fort à craindre (et à parier) qu'il évoque avec sagacité, non la littérature, qui n'a nul besoin de Millet pour vivre, mais sa seule oeuvre.
Comme toute chose en ce bas monde, il n'y a par définition qu'un Proust. Le triste privilège d'un écrivain est de n'évoquer l'universalité qu'au travers du prisme révélateur de sa propre singularité. La grandeur de Houellebecq est d'avoir tant provoqué (attisé?) le rejet et la haine - malgré le succès. Sa grandeur tient à sa singularité si singulière. De Houellebecq, il n'y a qu'un. De Millet, foison sans moisson.
La qualité de Millet est de correspondre aux goûts intellectualistes et élitistes d'une époque à l'agonie, selon laquelle la littérature serait morte (ah, le goût de la mort chez les créateurs ratés, qui confondent leur propre destin avec l'enthousiasme d'élans qui les dépassent presque toujours!). Le génie de Houellebecq est d'avoir esquissé l'estampe sombre de l'époque. Soit la sexualisation formelle de ce qui n'est qu'appétit d'argent et de puissance controuvée.
Le propre de la haine est d'attaquer un objet pour des raisons biaisées (et inavouables). Voilà pourquoi tant de critiques vilipendent Houellebecq : pour son génie - accessoirement aussi pour son succès qui le rend indépendant des lazzis médiocres. S'en prendre au créateur Houellebecq dénote au mieux la confusion - souvent que l'on a trop bien compris. Attaquer l'auteur Millet répond à une démarche toute autre. L'exercice revient à démasquer la figure de l'éditeur telle qu'elle se présente. De par son activité, l'éditeur se trouve dans une position impossible : comme lecteur garant (auteur) de la qualité des textes qu'il publie, il se trouve confronté à l'aune de son bon ou de son mauvais goût. Contre son goût, toujours.
Car le goût est affaire arbitraire (plus qu'atrabilaire). Le critique aimerait à faire croire à l'objectivité du goût. Qu'il aimerait exhiber les fondements du goût, comme d'autres brûlent, un peu vite, dé découvrir la terra incognita par excellence, l'annonce de fondements à la morale, la métaphysique ou quelques autres fondements que ce soit! Malheureusement, ces fameux fondements ne se laissent pas débusquer, pour la raison qu'ils sont introuvables. L'éditeur (le critique) se retrouve avec l'impossible mission de décréter ce qui est bon et ce qui ne l'est pas.
Évidemment, il ne peut que se tromper, souvent lourdement. Je ne citerai que l'exemple illustre de Gide refusant Proust, mais les cas d'acharnement, d'insultes ou d'incompréhension abondent. L'erreur de Gide s'explique, non par l'inattention ou le contre-sens, mais parce que Proust était un artiste incomparablement supérieur - insoluble au talent. Gide, non seulement ne pouvait comprendre Proust, mais il ne pouvait que le détester. Sa lecture éditoriale accouchait d'une redoutable indigestion : ces bouchées s'avéraient trop indigestes pour la complexion de son estomac délicat et raffiné.
Le seul test pour vérifier la valeur du goût est le temps. L'argument de Nietzsche selon lequel tout son génie se trouve dans ses narines est sans fondement. Il suffit pour s'en assurer de constater quel traitement injuste il réserva à Zola - de même que la perspicacité avec laquelle il stipendia la graphomanie de Sand ou célébra la pensée de Schopenhauer. Comment se fait-il que seule la distance temporelle autorise la lucidité du jugement là où l'immédiateté sanctionne si souvent le médiocre aux dépens du valeureux?
Sans doute les modes faussent-elles le goût majoritaire, en particulier de ceux qui, formatés par la réussite, épousent les contours de la mode sans s'en apercevoir le moins du monde. Qu'est-ce que la mode? L'idée qu'une certaine apparence correspond au réel. Mais aussi que cette apparence ne fait qu'un avec l'ordre tant escompté. Rien n'exprime mieux le caractère éphémère et relatif du sens que la mode. Raison pour laquelle cette grande mystificatrice s'emploie-t-elle à se faire passer pour l'incarnation idéale du Sens éternel et enfin subsumé.
Sans doute est-il nécessaire pour échapper à la mode de subir les contraintes forcées d'un décalage aussi violent que décapant. Nietzsche ne réussit à écrire que malade, nomade et isolé - tout comme Proust, qui serait demeuré l'éternel Ecrivain Mondain (qui se soucie de Paul Bourget de nos jours, soixante-dix ans seulement après sa disparition?) s'il n'avait eu l'occasion forcée de rompre avec le monde. Pas de description hilarante du snobisme sans rupture préalable avec le vain Faubourg et les vingt salons estampillés littéraires!
Même ce décalage ne garantit-il pas la sûreté du goût. Car il appartient à la bizarrerie du réel de rendre impossible l'objectivité (on ne peut être juge et partie, énonce un profond adage). Le plus sûr signe qu'on se situe, sinon dans la vérité, du moins dans une certaine profondeur, soit au-delà de la mode, demeure le critère des réactions provoquées (la provocation ne se situant pas toujours où l'on croit). S'il n'était qu'ineptie? L'indifférence ferait l'affaire! Dans les autres cas, la colère ou l'admiration se manifestent comme les affres de la curiosité. L'indignation est le révélateur qu'un malin poil à gratter dérange. Que voulez-vous? Certaines démangeaisons méritent d'être approfondies...

Je joins à cette note, que j'espère point trop haineuse ou mesquine, la notice biographique que consacre Wikipédia à l'immmortel Paul Bourget, contemporain de Proust. Elle est sûrement approximative, mais indique aussi le décalage entre les emballements d'une époque et les jugements de la proche postérité.

Paul Bourget (Amiens, 2 septembre 1852 - Paris, 25 décembre 1935) est un écrivain français.

Paul Bourget est l'un des grands romanciers de la fin 19ème-début 20ème siècle. Le célébre critique littéraire Pierre de Boisdeffre remarque que "qui voudra évoquer nos moeurs entre 1889 et 1914 devra recourir à des documents comme les romans de Paul Bourget".

On distingue deux périodes de Paul Bourget, avant et après son retour au catholicisme (1901).

Sont représentatifs du premier Paul Bourget et de son talent à étudier la psychologie humaine, sans la juger : Cruelle énigme, Cosmopolis, André Cornélis, Mensonges - inspiré du calvaire amoureux d'Octave Mirbeau -, et du second Paul Bourget : Le Disciple, L'Étape, Le Démon de midi, Nos actes nous suivent.

Le Disciple (1889) est particulièrement caractéristique de l'évolution de Paul Bourget; sans être encore le livre d'un chrétien, ce roman met les préoccupations morales au premier plan. Paul Bourget y développe longuement la question de la responsabilité, notamment celle de l'écrivain, du philosophe, responsable des conséquences de ses écrits . "Peu d'ouvrages de cette nature, note Victor Giraud, ont eu sur les esprits, sur les âmes et sur les consciences mêmes, pareille action, ont déterminé pareil ébranlement".

À partir de ce roman (et de sa célèbre préface), Paul Bourget se fait donc, peu à peu, plus moralisateur que moraliste et propose des types de personnages, aux traits parfois poussés à l'excés, dont les actes sont analysés au regard de la morale, le plus souvent chrétienne. Paul Bourget restera alors, jusqu'à sa mort, fidèle au roman à thèse.

Le ton sentencieux et les positions traditionnalistes adoptés par Paul Bourget dans ses romans lui attirèrent de nombreuses inimitiés dans le milieu littéraire, dont celle de Léon Bloy qui le méprisait cordialement.

L'action des romans de Paul Bourget se déroule généralement sur une très courte durée (quelques jours) et la description minutieuse de la psychologie des principaux personnages y tient une place prépondérante. Ces romans ont le plus souvent pour cadre ce que Paul Bourget nomme « le monde », c'est-à-dire la noblesse ou la grande bourgeoisie, dont il décrit les mœurs et les travers.

Avec Henry Bordeaux et René Bazin, Paul Bourget est l'un des « 3B », auteurs dits de référence pour les « traditionalistes » du début du XXe siècle.

Il est élu membre de l'Académie française en 1894. Il est inhumé au cimetière du Montparnasse à Paris .

samedi, février 17, 2007

Technique de conserve

Il n'y a pas que les recettes de mère-grand qui sont classées top secret et ignorent délibérément les lois du devenir qui frappent toute chose en ce monde. Le plus grand progressiste de l'humanité, le zélateur enragé de la révolution intégrale, l'apôtre infatigable du changement tous azimuts, cette perle rare parmi les perles, s'effaroucherait jusqu'au pugilat si on lui annonçait que la recette familiale de la tarte aux quetsches, sa préférée, celle pour laquelle il tuerait sans hésiter son père et sa mère, a subi une modification infime : une pincée de cannelle aurait été ajoutée, un soupçon de nougatine introduit!
Si les méthodes de conserve se transmettent de mère en fille, du moins dans les familles de tradition, celles chez qui le terroir prime sur le tiroir (-caisse), il n'en va pas de même de l'approche politique. Le progressiste porte beau depuis le triomphe des Lumières et de la Révolution française. Auparavant, le totalitarisme était indéboulonnable, pour le meilleur et pour le pire. Les Lumières concordent avec l'avènement de la pensée selon laquelle le régime politique en place est susceptible d'évolution. L'Ancien Régime appelle le Nouveau!
Oui, mais - lequel? La démocratie hésitera quelques siècles pour se déterminer entre libéralisme, collectivisme et autres variantes plus ou moins saugrenues, dont certaines générèrent tout de même quelques millions de morts. En attendant que les miasmes du changement décident de la stabilité politique, puisque nous en sommes (encore) là, il est bon de constater que l'homme a estimé pendant des millénaires que l'ordre de la société primait sur les imperfections qui allaient de pair, avec l'idée connexe qu'un excès d'imperfection engendrerait la chute rapide du régime.
La démocratie a introduit l'idée que le changement pouvait améliorer l'ordre imparfait. Ce faisant, elle a engendré pour les bénéficiaires restreints de son idéal un indéniable progrès. La question est de savoir si l'avertissement d'Aristote ne sera qu'un coup d'épée dans l'eau (la démocratie dégénère en démagogie) ou si l'amélioration n'est que passagère et masque la catastrophe.
En tout cas, les millions de morts du XXème siècle sont tombés au champ d'honneur de l'idée qu'impliquait le changement : l'amélioration de l'imperfection laissa miroiter soudain la possibilité de perfection politique pour l'humanité. Autre corollaire d'importance : désormais, le changement supplantait la stabilité dans l'idée d'ordre social. Le risque de désordre, que vérifièrent les expériences nazies, fascistes ou communistes, passait au second plan.
Il est vrai qu'un citoyen français qui serait interrogé sur ses souhaits politiques voterait, avec raison, pour la démocratie libérale et contre la monarchie de droit divin. Je note que la France connut son apogée politique et culturelle sous Louis XIV. Le XVIIème siècle est le siècle d'excellence du goût français, alors que le XXème restera comme celui du goût américain, soit d'un post-Occident où l'économique a supplanté le politique.
Il serait temps cependant de critiquer (au sens étymologique du terme) la manie du changement qui s'est emparée du politique et qui risque fort de ruiner l'effort d'ordre à terme. Car l'ordre ne saurait prétendre à la stabilité que s'il n'oublie pas fondamentalement qu'il s'établit, fort mystérieusement d'ailleurs, à partir du désordre. Tout ordre qui se réclame de fondements stables et pérennes est un ordre bien fragile. Les bons cuisiniers savent trop la part d'impondérable et d'indicible qui préside à la recette réussie pour ne pas se féliciter sous cape de la simple obtention d'une bonne recette. Tant il est vrai qu'il y a loin entre le pro-jet et la réussite culinaire finale!
La politique est un vaste chantier où les cuisines internes (le politicien) le disputent souvent aux actions d'éclat. Le propre des politiciens est de promettre l'impossible, dans l'exacte mesure où ils sont incapables de mesurer la différence entre le possible et le réalisable. Dans les interstices de cette différence majeure, se tapit le changement ou l'utopie. Le changement correspond à ce qui devait arriver, l'utopie, à ce qui devait faillir.
L'altermondialisme dans son ensemble n'adviendra jamais, bien que certaines variantes, souvent remarquables, soient mal reconnues. Quant au nazisme, au stalinisme ou au maoïsme, c'étaient des fatalités qui devaient arriver! L'homme n'a que peu de pouvoirs contre ces grands courants politiques, souvent destructeurs, à l'instar de l'ultralibéralisme contemporain, dont l'essence est précisément de nier le politique pour instaurer subrepticement l'économique. Sans doute le désir de changement incessant découle-t-il lui aussi d'une mode contre laquelle il n'y a rien à faire. Montaigne (je crois que c'est bien lui...) avait raison de souligner que le grand avantage du parti conservateur sur le parti progressiste est, au moins, de conserver les aspects positifs d'un ordre donné. Le changement peut en théorie les améliorer, mais il peut aussi les empirer et ne réaliser qu'avec parcimonie l'adéquation illusoire selon laquelle changement = progrès.

Introduction à la pensée

"Le manque d'imagination n'est pas tant une incapacité à dire ou à penser du nouveau qu'une indifférence à l'égard de ce qui présente par rapport à tout passé philosophique des signes d'altérité radicale".
Roger Crémant,
Les matinées structuralistes.

Cette citation de l'auteur d'une seule oeuvre, puisqu'il s'agit d'un des pseudonymes que Rosset utilisa pour railler la philosophie des années soixante, est absolument juste dans sa pertinence à qualifier l'atmosphère qui prévaut à l'Université (et, dans une large mesure, dans la société). Elle gagne en universalité si on met l'adjectif philosophique entre parenthèses, voire si on le biffe pour qualifier les rapports entre l'imaginaire et le réel :

"Le manque d'imagination n'est pas tant une incapacité à dire ou à penser du nouveau qu'une indifférence à l'égard de ce qui présente par rapport à tout passé des signes d'altérité radicale".

La vie et la mort

Le père : - Ce que je t'ai appris, mon fils, c'est à toujours lutter dans cette vie!
Le fils : - Et moi, ce que je t'ai appris, mon père, c'est à ne jamais lutter contre la mort!

Signes

Et j'entendis la Voix me murmurer au-dessus de l'épaule : "Si tu triomphes de la maladie, Koffi, tu triompheras de la vie. Sois sans souci!"
Extrait des Fragments de la Vie de Papa Koffi, manuscrit original de la Saga des Fons, env. I siècle ap. J-C, Dahomey.

vendredi, février 16, 2007

Père et fils

Le père : - Mon fils, n'oublie jamais l'enseignement sacré que nous ont transmis les prophètes depuis Abraham : Dieu est la Sainte Vérité...
Le fils : - Mon père, j'entends : Dieu est au-dessus de tous les mots !

Paranoia

Houria Bouteldja dit à peu près n'importe quoi, la cause est entendue. La porte-parole des Indigènes de la république oscille tant entre l'hystérie haineuse et la démagogie islamistophile qu'on peine à comprendre pourquoi le droit à proférer les énormités les plus invraisemblables, celles qui ne passeraient pas la barrière de l'écrit durablement, est ainsi encouragé. Serait-ce qu'on s'imagine que les musulmans de France sont des extrémistes inconséquents et des brailleurs enragés pour qu'on leur passe sans broncher ce qui jamais n'aurait été toléré chez tout individu respectable sans le taxer de faciste, de raciste et d'antisémite à la première occasion? Houria Bouteldja surfe sur la vague réelle de l'islamophobie et du mépris à l'égard des musulmans qui, c'est un fait, prévaut dans la représentation vague et vide des Français pour imposer ses vues intolérantes, réductrices et elles aussi islamophobes (car dans quelques siècles, les premiers ennemis de l'islamisme seront les musulmans conséquents eux-mêmes).
Forte de cette ignorance, l'inénarrable Bouteldja en profite pour activer et réactiver tous les lieux communs de l'islamisme : internationalisation de la communauté spirituelle en communauté politique des musulmans, amalgame de la guerre civile irakienne et du racisme aux difficultés d'intégration des musulmans français à la France, après l'amalgame original entre le conflit israélo-palestinien et la situation des Arabes de France, absurdités qui à chaque fois consistent à se prévaloir de l'Islam sacré et intouchable pour revendiquer la dénaturation par excellence de l'Islam, je veux parler de l'islamisme.
Oui, c'est un fait d'évidence, Bouteldja est une islamiste moderne qui n'est pas sans rappeler son pendant masculin, le très suisse et très habile Tariq Ramadan. Les deux activistes ont pour point commun de porter beau et fort fashion les couleurs de l'islamisme occidental. Il s'agit de faire croire que cette idéologie réactive (contre le colonialisme occidental initialement, contre l'Occident à présent) n'est pas qu'une réaction datée, mais une pensée viable et alternative.
L'alternative n'est pas seulement utopique. Elle est aussi et malheureusement abominable : c'est la haine pure proposée comme rempart idéologique contre l'impérialisme occidental. Il suffit de contempler le look sophistiqué qu'arbore à chacune de ses apparitions Bouteldja pour mesurer à quel point l'islamisme s'est adapté aux modes de l'Occident pour mieux contourner les reproches d'obscurantisme et mieux introduire le cheval de Troie de sa ruse très prévisible. Malheureusement ou heureusement, la réaction demeure la réaction - l'obscurantisme, l'obscurantisme, toujours l'obscurantisme. Un réactionnaire qui se vêtirait d'un jean surlarge, de baskets rutilantes et d'une casquette américaine dernier cri n'en demeurerait pas moins un réactionnaire.
Avec son châle élégant qui actualise le voile sans le périmer, son port de tête altier et son verbe enflammé (quoique un peu trop véhément pour ne pas trahir ses origines intellectuelles délétères), Bouteldja se veut l'incarnation new wave de la femme musulmane. Elle n'est que la personnification de la femme islamiste branchée (sur du 1000 W). Qu'elle le veuille ou non, en effet, elle ne saurait se réclamer de la femme musulmane, car cette appellation ne signifie rien de précis. Le générique femme renvoie à la personne de sexe féminin, ce qui n'a pas grand sens. Musulman à une appartenance religieuse aux mille visages - au bas mot.
Pourquoi invite-t-on sur les plateaux Bouteldja à longueur de temps, puisqu'elle n'a rien d'intéressant à énoncer, sinon du scandaleux, du grandiloquent et du caricatural? Serait-ce qu'on cherche, encore une fois dans une émission de télévision, à générer le parfum du scandale autour et à partir de l'Islam? Il me souvient que Taddeï a fait partie, au moins un temps, de la bande à Ardisson (que j'avais appelé Ruquier dans un premier jet à valeur d'acte manqué)... Participerait-il de cette marque de fabrique médiatique qui consiste à inviter des extrémistes de bords antagonistes pour générer le contraire du débat, soit la cacophonie anarchique?
En face de la passionaria Bouteldja, bien plus politisée qu'islamisée, on trouvait le clown Sollers, toujours partant pour tout tourner en dérision, et quelques intervenants (comme Enthoven) pour essayer de mettre un peu de sérieux dans cette parodie de débat. On ne débat pas avec Bouteldja à partir du moment où les positions de Bouteldja sont clivées dans la haine et nullement dans le réel. Contre le grotesque de Bouteldja et de Sollers, j'entendis deux paroles sensées. Celle d'un musulman intelligent, Abdennour Bidar, à qui les islamistes reprocheront sans doute d'être un impie comme les Noirs extrémistes traitent de Bounties les Noirs accusés de se comporter comme des Blancs (pensée raciste et dénuée de sens) : lui, musulman parmi tant d'autres, ne se sentait pas insulté, ni concerné par les caricatures de Charlie Hebdo ou du Danemark. Enfin! Qu'il avait raison! D'ailleurs, personne ne trouva rien à redire à cette parole de sagesse.
Puis, plus inattendue, l'intervention d'Alexandre Jardin. L'ex-romancier fleur bleue, aujourd'hui ventripotent agitateur-bloggeur post-présidentielle, osa apposer au cas Bouteldja une connotation psychiatrique lucide. Selon Jardin, le discours de la jeune femme était clairement paranoïaque. Face à cet assaut de vérité inattendu, la porte-parole des Indigènes de la République resta sans voix et eut du mal à se remettre de l'estocade. Elle essaya bien de relancer la machine de l'indignation exacerbée, rictus agressif aux lèvres, mais le moteur était grippé. Jardin avait brisé net cette rhétorique jusqu'alors bien huilée d'apologie du totalitarisme islamiste.
Jardin, plus candide que jamais, posa, avant de s'éclipser, la seule question digne de l'émission, sous les hurlements désopilants de narcissisme de Sollers, pour qui le centre du monde se trouve à Paris, et le centre de Paris, en la personne de Sollers. Comment se faisait-il que Bouteldja incarne le point de vue de millions de personnes parmi les exclus du grand bazar mondialisto-libéral?
Bouteldja essaya tant bien que mal de rebondir grâce à l'argument passe-partout du racisme. En vain. Jardin aurait dû persister et signer. Si Bouteldja présente tant de failles qu'elle en devient faillible à son corps défendant, si tant de millions de déshérités reprennent à leur compte des thèses paranoïaques pour expliquer par des complots invraisemblables la marche du monde, si l'on adhère aux théories absurdes selon lesquelles les Américains ne se sont jamais rendus sur la Lune, que le SIDA est une invention des Blancs pour exterminer les Noirs, que les Juifs dirigent le monde depuis New-York, avec la sincérité confondante de désesperados acculés à leur excès de certitude dérisoire, quelle est la cause de cette folie loin d'être marginale?
Étymologiquement, para-noia désigne en grec antique l'excès de raison. Tout excès est celui d'un manque, celui de Bouteldja notamment. Soit le manque de foi dans le réel et la vie. J'ajouterais quant à moi l'excès de certitude qui vient compenser l'absence cruelle de certitude. Il faut croire que le réflexe humain pour répondre au désarroi de sens, de valeurs, de fondements, s'exprime par cette surabondance artificielle de sens apposée au réel, comme une valeur surajoutée et délirante. La réaction (dans tous les sens du terme) de Bouteldja ressortit de la soupe édifiante classique. L'islamisme est un excès de sens en réponse à la destruction de sens opéré par le colonialisme.
Au final, ce que personne ne veut voir, tant les islamistes que les défenseurs de la démocratie occidentale et, dans une confusion inextricable, de l'impérialisme occidental, c'est que l'absence de fondement du pouvoir n'est pas qu'une lubie énoncée par Clément Rosset dans ses Remarques sur le pouvoir, tirées du Philosophe et les sortilèges. Il est curieux (quoique parfaitement logique) que Clément Rosset ne soit pas invité par Taddeï pour exposer au téléspectateur des idées autrement plus intéressantes que les vitupérations stridentes de Bouteldja et les beuglements pseudo-spirituels de Sollers.
Taddeï aurait pu nous expliquer pourquoi Sollers et Bouteldja peuvent se réclamer de la vérité au nom de deux (pitoyables) conceptions politiques. C'est que la vérité politique, comme la vérité tout court, n'existe pas. En lieu et place de cette vérité que l'on invoque à tout bout de champ pour mieux travestir ses véritables intentions de domination, tant parmi les puissances occidentales que celles opprimées (les islamiste qui rêvent de dominer le monde imitent l'impérialisme qu'ils dénoncent chez les Occidentaux), la désagréable impression qui se dégage des discours et des prises de position tourne autour de l'hypocrisie.
Hypocrisie des discours pro-Occident qui distribuent d'autant plus les leçons que leurs agissements leur interdisent, comme ils le pourraient en théorie, de démont(r)er les erreurs qui émaillent des discours anti-Occident. Pour ce faire, il leur faudrait davantage d'honnêteté, soit d'adhésion au réel. Hypocrisie des discours anti-Occident, dont le discours de Bouteldja n'est qu'une variante rebattue et aberrante, celle d'une forme d'islamisme - l'islamisme n'étant qu'une forme répandue d'anti-occidentalisme dans le monde.
Le point commun de ces discours anti-Occident est de laisser croire qu'ils proposent des alternatives viables (et fiables) aux impérialismes dont ils sont les victimes incontestables. Malheureusement, un examen un tant soit peu approfondi permet de constater que l'islamisme, comme la plupart des alternative soi-disant révolutionnaires et originales, n'est jamais qu'un avatar moderne d'une conception politique vieille comme le monde : le totalitarisme.
En l'occurrence, l'islamisme est une forme totalitaire de nature théocratique. Autrement dit, sa caution est divine, donc moins que jamais réfutable. Si Dieu est la vérité, ce qui se targue de Dieu est vérité irréfragable. Est-il besoin de chercher plus loin les relents paranoïaques qui ne manquent jamais de se laisser apercevoir au sein des discours islamistes?
Le discours de Bouteldja devient moins aberrant si on le replace dans cette perspective historique : il n'est jamais que le délire (au sens pathologique) d'une souffrance qu'on pourrait nommer carence de sens. La plupart des propos de Bouteldja sont fallacieux. Au pied de la lettre, la cause est entendue : ils ne méritent que rires et sourires. Si on prend la peine de comprendre le sens que cache le délire paranoïaque, il est la réponse extrémiste pour faire sens à chaque fois que les événements rappellent combien le réel est dénué de sens. Quel qu'il soit.

P.S. : le mérite d'inviter sur des plateaux de télévision des énergumènes déchaînés, à l'instar de Bouteldja, tient à la reconnaissance, tardive (mais mieux vaut tard que jamais), des graves dérives et délires qui touchent des groupes jadis intouchables en France, je veux parler des Africains, singulièrement quand ils sont musulmans. A cause d'une idéologie super-tolérante, selon laquelle l'Arabe et le Noir sont des victimes quoi qu'ils disent et quoi qu'ils fassent, la bien-pensance a refusé de traiter ces groupes comme des généralisations hâtives, composées d'individus nécessairement singuliers et originaux. Résultat des courses? En refusant d'admettre, par exemple, qu'un Arabe pouvait être raciste, que la culture arabe pourvait être communautariste, que le musulman pouvait être fanatique, on découvre avec effroi, trente ans plus tard au bas mot, qu'un homme méprisé a de fortes probabilités de virer haineux, voire criminel. Il n'est nul besoin de chercher plus loin la tristesse qui émanait du visage de Bouteldja quand elle ne se lançait pas dans ses tirades véhémentes. Le sentiment de supériorité post-colonial qui a présidé au traitement des vagues d'immigration africaines a engendré ce monstre terrifiant que l'on reconnaît enfin depuis les attentats du 11 Septembre. Le problème demeure cependant entier : il s'agit en effet de ne pas reproduire à l'infini l'erreur qui consiste à créer les conditions du bouc émissaire, je veux dire le rejet de la faute sur la victime, fût-elle violente et dangereuse. La reconnaissance est le seul mot (d'ordre) qui nous débarassera d'autres maux plus virulents encore. Reconnaître (enfin) que le 11 Septembre n'est que le produit de la politique impérialiste qui consiste à expliquer aux victimes que leur statut découle uniquement de leur faiblesse et de leur faute. Reconnaître (enfin) que les Africains sont des hommes comme les autres (qu'il est stupéfiant d'énoncer une telle évidence dans une démocratie!). Reconnaître (enfin) le statut de victimes à ceux qui subirent l'esclavage, le colonialisme et qui subissent toujours le néoconialisme de par le monde. Ce n'est qu'à ce prix que l'Occident aura le droit de répliquer avec cohérence aux enflures victimisatrices de ceux qui se sentent, de manière hallucinatoire, les descendants autorisés de la figure de l'esclave ou du colon, du fait d'origines (plus ou moins) lointaines.

La différence

Qu'y a-t-il, hormis la - différence ?

Le même et l'autre

Le même est l'autre.

mercredi, février 14, 2007

Il changeait la vie

Au départ, le titre émane d'un compositeur qui incarne la musique populaire française des années 80. Goldman est le héraut de cette chanson consensuelle et démocratique dans le mauvais sens du terme (dont CabrUel, Voulzy et d'autres furent les tristes épigones) : afin de contenter, sinon tout le monde, du moins le plus grand nombre, il s'agit de faire l'éloge du consensuel, de la révolte à peu de frais, du Bonheur ir-radieux, des valeurs adUlescentes - bref, de tout ce qui conforte l'ordre derrière l'apparente révolte. Goldman est l'artiste démagogique par excellence, celui dont il ne restera rien dans vingt ans, sinon, pour les historiens spécialisés dans la chanson, cet art majeur du vingtième siècle, la trace d'un immense succès.
Il faudrait tout de même ajouter que le Goldman des années 90 est le produit essoufflé de celui qui accéda à la célébrité grâce à des mélodies entraînantes et (trop) enivrantes. A la griserie mélodique succéda la griserie cathodique, où Goldman, en grand absent consentant des médias, s'enferma dans son intimité artistique, pour produire des chansons qui se ressemblent toutes, les siennes comme celles qu'il écrivit avec un bonheur marchand certain pour d'autres vedettes (toutes celles de la période, en fait).
En 1989, juste avant de sombrer dans le néant, Goldman sort l'album Traces. Toujours cette manie des titres à la fois énigmatiques, discrets et mystérieux. Grisant et peu scandaleux à la fois. Sur cet album, on trouve bien entendu C'est ta chance, chanson obligée contre le racisme, chanson engagée et engageante, chanson incontestablement sympathique et estampillée Touche pas à mon pote! (toute la différence avec l'insolence bonhomme de Brassens, par exemple). On tombe surtout sur un autre tube fameux, Il changeait la vie.
Voilà la chanson démocratique par excellence, le message subliminal qui fit la gloire de Goldman dans toutes ses autres compositions! Alors qu'auparavant on célébrait les héros tragiques et les grands hommes, Goldman entreprend de rendre hommage (sincère-ment!) aux figures de notre quotidien. Sous-entendu : les gens du peuple sont grandes gens. C'est à la fois vrai et faux, mais ce n'est pas l'heure de démonter la part de démagogie qui entre dans cette démarche artistique mineure (quoique fort successfull).
Dans cette chanson, Goldman rend hommage aux ouvriers et aux classes moyennes - c'est-à-dire aux sources auxquelles s'abreuve en priorité la démocratie. Soit un cordonnier, un professeur et un saxophoniste. Les manuels, les éducateurs et les artistes : toutes catégories qui n'intéressent pas les apologètes du système dominant, le capitalisme selon lequel la valeur marchande et la valeur intellectuelle ne vont pas nécessairement de pair. Depuis, les choses se sont gâtées, puisque, à l'heure de la mondialisation, c'est l'ultralibéralisme qui pointe le bout de son nez dans les chaumières occidentales jusqu'alors privilégiées plus que de raison.
Au début de son refrain très prévisible, Goldman a une phrase révélatrice de l'idéologie qui le meut et que je qualifierais volontiers d'idéologie populaire dominante, et d'autant plus dominante que vague : "Et loin des beaux discours, des grandes théories/ A sa tâche jour après jour, on pouvait dire de lui/ Il changeait la vie". Goldman s'en prend ici, ritournelle usée jusqu'à la corde, aux discours intellectualistes incompréhensibles et pas forcément dignes d'intérêt. Il a donc encore une fois à la fois raison et à la fois tort.
Fait plus remarquable pour notre propos, il opère la corrélation entre la simplicité des sans-grades et le fait qu'ils puissent changer aussi la vie. La revendication égalitariste est claire (éclaire?) : il y a ceux qui changent la vie dans le grand décorum du monde et les petites gens qui le font tous les jours à leur niveau et sans que ça se sache. Moi, JJG, je serai la voix des anonymes et je louerai leur voie laborieuse! Attention à ne pas sombrer dans un discours dangereux, dont on ne soupçonnera pas Goldman en particulier, et qui consiste à inverser la tendance classique. Ce qui a véritablement de l'importance est ce qui n'est pas reconnu, pas célébré : le populaire et le banal. Dont acte.
Je trouve digne d'analyse l'idée que la grandeur tient au fait de changer la vie. Qu'est-ce que changer la vie? Lors d'une conversation téléphonique, mon ami Bertrand paraissait regretter l'injustice qui prévalait dans le traitement des vies, les millions et les milliards de sorts insignifiants pour quelques aventures heureuses. Tant de destins condamnés à l'infime et au futile! A sa manière, Goldman répond à Bertrand en louant la qualité de ces vies anodines. Cet argument qui fit son succès et son miel me heurte viscéralement. Il n'est pas populaire - il est populiste. La grandeur de la chanson populaire est de dire l'évidence que tout un chacun récuse (raison pour laquelle la chanson populaire évoque l'amour comme l'expérience la plus courante et la plus singulière). Cas de Brassens notamment.
L'erreur de Goldman, sa différence qualitative avec Brassens, est de confondre la grandeur avec l'idée du changement telle que l'idéologie du Progrès nous en vend et en vante les mérites à longueur de publicités indigestes de mièvreries mielleuses et de sourires radieux et consternants. Que le monde change ressortit certes de l'évidence, mais je doute que Goldman veuille nous rappeler que le devenir nous condamne à la vieillesse, à la maladie ou à la mort. Ces vérités sont contraires à l'idéologie populaire dominante, selon laquelle la vie ne vaut que grâce aux progrès tous azimuts qui la rendent heureuse et (enfin) possible.
Goldman énonce l'idée que le changement est la grandeur même. Là où les Anciens ne discernaient de grandeur que dans les grands changements, les révolutions ou les hauts faits, Goldman étend la grandeur à tous les changements. Effectivement, Aristophane (et après lui Shakespeare, et tant d'autres) n'ont pas manqué de discerner dans les travaux des champs ou les beuveries des tavernes l'écho de grands quoique anonymes bonheurs - mais de grandeur, point. Le message de Goldman s'avère d'une redoutable stupidité. Car si le réel tel qu'il nous apparaît n'est que changement, la grandeur exceptionnelle ne saurait se rapporter à l'habitude la plus usuelle.
La démocratie n'a rien changé sur ce plan : la grandeur demeure toujours l'étoffe des héros. Ce serait populisme que d'adhérer à la pensée contraire! Pensée du ressentiment par excellence : en n'admettant pas l'inégalité, on moralise le réel, on stigmatise et occulte l'injustice que l'on discerne comme une valeur sur-ajoutée. Grâce à des artistes de la trempe de Goldman, le réel devient parfaitement nivelé et égalitariste! Malheureusement, ce n'est plus le réel...
Il reste cependant une voie pour louer la vie sans être contraint de louer la grandeur de la mère qui accouche, de l'ambulancier qui sauve les grands accidentés de la tétraplégie ou de la technicienne de surface qui garantit la propreté et la paix des ménages. C'est de considérer que le changement incessant, le temps dans son devenir, garantissent la permanence obvie du réel lui-même. Si tout change, seul le changement ne change pas. Le réel permane dans son indéfini changement. Le même s'effectue et s'exprime dans l'infinie rotation de l'autre.
La grandeur du réel, c'est d'être lui-même. Ni plus, ni moins. Le simple fait d'appartenir à ce réel, sous une forme fugace et avec une représentation controuvée sans doute, participe de la grandeur du réel. Après tout, l'on peut très bien penser que notre liberté personnelle est d'autant plus ténue que le changement lui-même n'appartient pas à l'individu, qui s'en réclamerait pourtant le principal instigateur. Le général de Gaulle ou Alexandre furent-ils grands grâce à leurs mérites ou à l'indépendance de leur volonté? Hélas, je crains fort qu'ils n'aient fait que suivre l'inclination de leur personnalité respective et n'aient nullement profité avec avantage de leur libre-arbitre personnel!
La grandeur de toute chose est d'être au monde. Pas seulement pour l'homme, qui n'est qu'une forme de réel parmi tant d'autres, mais pour toutes les singularités qui ressortissent de ce grand inconnu qu'est le réel et dont nous sommes incapables d'apporter le moindre commencement de définition. Le privilège de l'existence humaine rejoint le privilège de la présence universelle. Où l'on voit que la grandeur participe d'une vision très démocratique (tout ce qui est réel est grand), mais nullement démagogique (tout ce qui serait grand serait changement).
Le bonheur d'exister est partout, dans le pré comme à l'Elysée, par exemple. Le malheur aussi. Les tragédiens ne savent que trop que le héros n'est pas l'homme du grand bonheur, mais résulte de la rencontre des antagonismes les plus déchirants. Si le bonheur est pour tout le monde, à proportion de la souffrance, bon an, mal an, et selon la pensée de Leibniz, la grandeur est par définition l'apanage de l'exception. J'aimerais ajouter, à Bertrand notamment : est-ce vraiment si important?

mardi, février 13, 2007

L'empire du sens

Le visionnage de Inland Empire ne ressortit pas vraiment ce qu'on pourrait appeler une sinécure ! Amateur d'Amélie Poulain, circulez, il n'y a rien à voir! Durant deux heures et cinquante-deux minutes, le spectateur est trimballé de visions fugaces en impressions fugitives, sans rien comprendre aux distorsions qu'il subit à son corps défendant. Curieusement, si le malaise est à mon sens plus palpable que lors des précédents opus, en particulier Mulholland Drive, j'ai trouvé que la violence et la cruauté n'avaient pas la partie belle et que leur étalement engendrait leur perte paradoxale.
Dans les plans qui mettent en scène des bandes de prostituées livrées à leur sort prévisible, d'être les boucs émissaires de la violence inscrite au coeur de la sexualité, le spectateur est envahi par l'impression stupéfiante que, quoi qu'ils subissent, même les déshérités possèdent un sort enviable. Le pire est déjà bénédiction. Toute manière de vivre, même la plus misérable, se trouve ainsi louée et entérinée.
A la suite de Nietzsche, l'immense Lynch serait-il d'avis que la joie pèse plus lourd que la tristesse? En tout cas, l'impression qui m'a assailli en quittant la salle, fourbu et épuisé, exprimait cette jubilation paradoxale, envers et contre tout, et surtout en dépit du bon sens. Comme si la vie était un don si précieux que la mort, le meurtre, le sang, la violence, tout ce qui en fait enlaidit notre expérience quotidienne, ne pouvaient rien contre sa manifestation pourtant si fragile. Serait-ce que le mal soit nécessaire à l'avènement du réel?
Le fait qu'il y ait quelque chose, simplement quelque chose, relève de l'ordre de la jubilation. L'imperfection de cette présence, aussi tragique sonne-t-elle, pèse d'un poids insignifiant en regard de la nécessité de son avènement. La lumière intense qui irradie et clôt le film après la scène sordide de l'agonie n'est pas qu'un plan anecdotique. Sa portée mystique nous rappelle que les maléfices qui endeuillent le quotidien décousu sont portions congrues par rapport à la beauté inexplicable du monde.
Comment fonder cette beauté fascinante, émouvante et en même temps illogique? Inland Empire ne cesse de creuser l'intuition centrale au coeur de la plupart des films de Lynch : le sens n'a qu'une portée très limitée pour retranscrire le réel. Cette fois, l'absence de sens réduit ce dernier au défilé décousu de quelques scènes récurrentes. Il n'est même plus question d'histoires partielles se déroulant à l'intérieur d'un même cadre ou d'aberrations logiques ruinant le déroulement harmonieux du scénario.
Lynch murmure à l'oreille du spectateur que les impressions sont les réels guides de son travail de création et que ces impressions en disent bien plus long sur la nature du réel que tous les mots et les sens que l'on pourrait glâner en chemin. Les idées découleraient-elles davantage de l'intuition que de la raison? Les sentiments vont plus loin dans la connaissance du réel que nos habitudes anthropomorphiques de prêter sens au banal et au quotidien!
Justement, le réel que nous renvoie Lynch n'est pas seulement ce foisonnement incohérent de fragments hétéroclites et épars. A la limite, ce que nous prenons pour de l'incohérence n'est jamais que le résultat de notre croyance au sens et à la vérité ontologique qu'il délivre. Le réel de Lynch est totalement différent de celui que nous côtoyons chaque jour avec la certitude de le connaître. Or, non seulement l'art nous révèle que nous le pratiquons hâtivement et avec préjugé, mais le décalage de représebtation que nous propose Lynch engendre un malaise palpable, qui en dit long sur notre absence de certitudes. Le réel serait-il ce familier parmi les familiers que nous estimons si proche alors que nous en ignorons tout?

lundi, février 12, 2007

Affictions

Je tombe sur une interview de deux littérateurs dans Le Figaro : Jean-Marc Roberts et Richard Millet. L'auteur de l'article les présente comme éditeurs et écrivains. Le cumul des deux titres n'est jamais bon signe : serait-on soit éditeur, soit écrivain? En tout cas, je n'ai jamais rencontré d'écrivain qui soit éditeur. Par contre, j'ai remarqué que les éditeurs qui présentaient quelques prétentions à l'écriture avaient vite fait de commettre quelques romans pour tomber dans la maladie du siècle et se poser en pontifiants donneurs de leçons esthético-comiques.
Sous prétexte de sauver la littérature, dont le simple projet annonce d'ores et déjà l'imposture caractérisée, nos deux mirlitons empilent les poncifs et les fadaises avec bonheur et dévotion : apparemment, ils n'ont pas conscience de l'outrage qu'ils perpètrent à l'encontre de la vraie littérature. A en croire une ritournelle ancienne, la littérature est toujours citée par ceux qui en vivent - jamais par ceux qui la font.
Selon le dénommé Millet, "ce qui fait un écrivain, c'est l'invention d'une langue, d'un rythme singulier. C'est sa puissance." Merci, Richard, pour cet apport précieux de pensée innovante sans laquelle nous ne serions pas tout à fait ce que nous sommes! Gratitude et dévotion! Respect, comme s'exclameraient les rappeurs! Grâce à cette parole, je ne verrais plus la littérature sous le même angle! Surtout avec l'exemple que vous fournissez en prime : "À mon sens Barbey d'Aurevilly, Villiers de l'Isle-Adam sont bien supérieurs à Zola ou au Hugo engagé."
Ami lecteur-bloggeur, arrêtons-nous un instant sur ces mots profonds, car nous tenons une perle et qu'il nous faut en profiter. Préférer Barbey à Zola, c'est se préférer soi, n'est-ce pas, Millet, à Houellebecq. C'est affirmer la supériorité du commentateur sur le créateur, avec une mauvaise foi dont on mesure le raffinement : c'est au nom de la qualité littéraire que Millet annonce son attentat contre l'art. Effectivement, si Barbey est supérieur à Zola, si Fromentin dépasse Balzac, si Crébillon fils supplante Molière, Weyergans sera abyssalement au-dessus de Proust!
Les écrivains ratés ou mineurs sont de grands jaloux, dont l'orgueil a pris la place de l'imagination. Je comprends l'arrogance surprenante de Sollers quand je constate que le goût délirant de Millet fleurit dans un quotidien réputé sans susciter l'étonnement ou l'amusement. Car Sollers est en droit de se considérer quantitativement à des années-lumières de Millet dans l'échelle sirupeuse de la République des lettres. Quant à la valeur d'écrivain de Sollers, c'est une autre affaire. Disons qu'il est meilleur que d'Ormesson et très en dessous de Houellebecq.
Quittons les creux lénifiants dont se gargarise un rebelle qui appartient au comité de lecture des éditions Gallimard, les éditions les plus confidentielles de France comme chacun sait. En face de Millet, on a convoqué Roberts, qui s'occupe des éditions Stock et a publié une vingtaine de romans. Les livres préférés de Roberts sont Le Petit Nicolas et le Robert - sans s. Voilà qui commence bien : Roberts aime Robert comme un graphomane aime le dictionnaire. C'est plus facile de recopier les définitions que de les relier à des impressions nouvelles. Que dit Roberts? "Les critiques ne font plus leur travail, ils encensent trop vite ; du coup, on ne voit plus rien émerger, sauf quand apparaît un phénomène comme Houellebecq ou Jonathan Littell."
Alors là, non! Dénoncer les critiques, dont plus personne n'ignore qu'ils ne lisent pas (il suffit de mentionner l'accueil poli que reçut le journal intime de Sevran avant qu'un journaliste scrupuleux n'y décèle le dérapage saugrenu un an plus tard, dans l'intention de déclencher le scandale médiatique auquel l'oeuvre de Sevran aspirait), pour faire subversif alors qu'on est soi-même un critique patenté est un tour vieux comme le monde! D'ailleurs, il faut être héritier de Derrida, soit un nivellateur pour qui tout acte d'écriture prête à commentaire, pour placer sur la même ligne Houellebecq, qui est le seul écrivain de sa génération, et Littell, dont le nom révèle dans une délicieuse polysémie la place qu'il occupe d'ores et déjà dans la littérature, aux côtés d'Angot, sa rivale déclarée pour le Goncourt.
Tant qu'on y est, Roberts, pourquoi ne pas citer de grands écrivains comme Angot&Co.? Roberts ne s'y refuse pas. A côté de Houellebecq, "l'oeuvre d'Annie Ernaux est celle à laquelle je suis le plus attaché. François Taillandier fait un travail considérable, mais aussi Agota Kristof ou Vassilis Alexakis." Millet n'est pas en reste : "Il y a aussi Pascal Quignard, Pierre Bergougnioux, Pierre Michon, Régis Jauffret, Marie N'Diaye, d'autres..."
Cette énumération d'une petite dizaine de noms est remarquable en ce qu'elle place sur le devant de la scène ceux que les éditeurs et les commentateurs révèrent (tiens, la crise littéraire se trouve évacuée sous l'abondance des mentions d'écrivains) : soit des coupeurs de cheveux en quatre dont ils pourront disséquer les fariboles farineuses à leurs aises, bien calés dans leurs sièges cuirs de leurs grands bureaux experts. Un commentateur préfère toujours user sa technique sur un mauvais cheval. L'occasion est ainsi plus facile de se mettre en valeur.
Évidemment, la perle est conservée pour la fin de l'échange. Roberts lâche les vannes de sa subversion sulfureuse : "Je suis optimiste pour le roman, mais pessimiste sur notre époque qui est antilittéraire. Le pire, ce sont les blogs : non seulement les gens ne lisent plus mais ils ne vivent plus. Interdisons les blogs !" Désolé de vous décevoir, monsieur Roberts, ce ne sont pas les blogs ou la technologie en tant que telle qui sont responsables du mal-être très relatif de la littérature! C'est le fait que des gens comme vous tiennent le haut du pavé! Soit des cultureux qui perçoivent l'écriture de l'extérieur, qui reprennent à leur compte tous les poncifs et qui s'estiment d'autant plus artistes, engagés, antilibéraux, enfin, toutes les valeurs à la mode pour qui se veut artiste, qu'ils se targuent avec usure des lieux communs de l'époque.
Quel est le signe d'un artiste majeur? Tant que les critiques parisiens se permettront d'accoler le nom d'Ernaux à côté de celui de Houellebecq ne subsistera aucune chance que le milieu littéraire réponde à cette question sans importance. Car ceux qui décident en général de la qualité artistique ne sont pas du même temps. Heureusement. Postérité rime avec vérité. C'est si rare.

dimanche, février 11, 2007

Telle mère, telle fille !

Episode 2.

Au premier abord, le fils est un type d'autant plus sympa qu'on ne pourra pas lui reprocher d'avoir tout réussi comme sa soeur. Le robot était une machine à tout réussir du premier coup. Le moins qu'on puisse dire est que le fils est une machine à tout rater à tous les coups.
D'ailleurs, c'est le qualificatif qui lui convient le mieux, raté. Le fils a été programmé pour incarner ce qu'était l'homme, pour personnifier jusqu'au paroxysme à quel point mal et mâle se livraient une concurrence métaphysique sur leurs origines communes.
Si vous voulez découvrir la complexion d'un raté, en profondeur, ne vous précipitez pas pour observer à la dérobée le clochard moribond de votre centre commercial préféré, détruit par sa marginalité sociale et psychologique. Allez boire un coup avec le fils. La première impression qui vous assaille est celle d'un dilettante sympathique. Un brin caustique, il vous donnera rapidement la saveur d'un incoulable velléitaire. D'ordinaire, on aime les velléitaires dans la mesure où ils rehaussent la représentation de sa propre volonté. Vous reprochiez-vous votre paresse de travail?
En contemplant le fils, vous perdrez tout complexe de cette nature. La fille était un bourreau de travail mimétique. Le fils est avant tout le bâtard avorté du ressentiment. Incapable de seulement haïr, le fils est impuissant face à la situation impossible dans laquelle il demeure coi comme un poisson dans son bocal. Programmé pour tout rater, il remplit à merveille sa mission.
Il devance même toutes les prévisions et les rêves de la mère. Après tout, cette dernière n'envisageait que de prouver la supériorité de la fille sur le fils. Parvenir à ce point de ratage en devient compromettant pour sa réputation. Comment un fils peut-il dégénérer à ce point par rapport au modèle d'universitaire bourgeois qui lui était proposé?
Cet avorton avorté n'a réussi qu'à pomper une caractéristique du modèle familial : il manipule à tout rompre. Encore ne recueille-t-il l'assentiment de personne. Car la mère ou la fille manipulaient pour leur carrière sociale, affective ou professionnelle - un seul leitmotiv : parvenir à leurs fins arrivistes. Le fils, lui, n'arrive à manipuler que pour excuser ses échecs successifs et programmés.
Le fils ne réussit à récupérer un peu de puissance d'agir, soit une once de haine, que pour exiger réparation. Il veut bien être raté, à condition d'être aussi rentier.
Autrement dit : rater sans rien faire. Pas question de travailler ou de fournir le moindre effort. Le seul auquel il consente est de paraître bourgeois. C'était déjà le souci de la soeur - mais elle travaillait, elle. Le fils sait trop que si la famille le regarde de travers, c'est moins à cause de ses goûts de luxe que de sa dégénérescence sociale. Ne pas travailler n'est pas une exigence acceptable, même quand on est le bouc émissaire de la haine maternelle.
L'important est de sauver la face. Justement, le fils ne sauve rien. Il plonge. Il s'est enfermé et enferré dans une logique folle où qui perd gagne. Il s'est assuré de gagner à tous les coups, et surtout quand il perdait - c'est-à-dire la plupart du temps. Grâce à sa trouvaille, la vie est tout juste supportable. L'échec devient réussite et les désirs, réalité.
Quiconque le rencontre adhère sans réserve à l'illusion qui voudrait qu'il soit brillant, drôle, séduisant et intelligent. Justement, la mère a déchanté en constatant que, de toutes les qualités qu'elle prêtait, théoriquement il est vrai, aux hommes, son fils n'en possédait aucune.
Il ne brille qu'en superficie. La fille brille d'avoir tant travaillé pour être agrégée à l'Université. Elle a les moyens de son arrogance et de son désir de domination. Lui ne se rend même pas compte qu'il ne fait illusion qu'à lui-même et que les rares bien-intentionnés qui l'acceptent ne parviennent qu'à ressentir de la pitié pour sa faiblesse de caractère insurmontable. Voire : c'est quand ils ignorent encore la perversion qui le meut et l'émeut.
Le fils n'est pas vraiment intelligent. La fille non plus d'ailleurs, mais c'est un autre sujet. Selon la mère et toute la lignée des bourgeois qui se targuent d'avoir réussi par leurs qualités intellectuelles, l'intelligence se réduit aux diplômes que la société décerne à ses sujets d'excellence. L'intelligence, c'est le mime plus l'ordre. Le fils a beau jeu de hurler aux loups que cette définition est inepte et réductrice, lui-même y souscrit de façon grotesque en réclamant la considération intellectuelle sans le savoir inhérent.
Le fils sait séduire. Voire. Les midinettes un peu naïves qui pensent qu'un gentil garçon correspond aux critères intellectuels de la bourgeoisie sont susceptibles de tomber dans le panneau. Comme il n'est pas vraiment vilain et qu'il prend soin de s'habiller avec des marques cooptées par la télévision et la pub, le fils s'est concocté une apparence de gendre idéal pour fille de professeur de lycée. Il entretient sa belle apparence en lisant Libération et en portant de fines lunettes dorées - comme la vie qu'il promet aux soupirantes de son soupirail affectif.
Las! Le fils est l'archétype sidérant d'une catégorie psychiatrique peu reconnue. Alors que les films, téléfilms et autres séries ont fait leurs choux gras et leur beurre des violeurs, psychopathes, sociopathes, tueurs en série et grands criminels, qui supposent l'énergie et la grandeur du diable, et fascinent les (télé)spectateurs, peu de gens sont au fait de l'existence répandue et non reconnue des petits pervers. Ces ratés endeuillent pourtant le quotidien en pourrissant la vie de leurs proches par leur harcèlement incessant. Le fils n'aurait pu prétendre à un rôle de grand pervers. Il lui aurait fallu une énergie dont il ne dispose pas. Il est trop attaché au confort pour la vie de bandit. Du coup, sa cible préférée est ciblée : rendre la vie impossible à ses copines.
Raison pour laquelle il a la réputation d'être invivable et instable. Une sainte, même canonisée par le Vatican, ne le supporterait pas trois ans. Les femmes sont les premiers réceptacles sur lesquels il venge et vendange les outrages que lui a fait subir sa mère. Puisqu'il faut bien que quelqu'un paie, les innocentes créatures s'acquittent de la facture à leur corps défendant!
Elle est particulièrement salée la facture, à en juger par les états dans lesquelles il les plonge, passé l'état de grâce de la lune de miel. Quel fiel! Sa perversité est si incurable qu'elle confine à la folie. Mélange d'hystérie et de paranoïa sévère, elle tend à opérer la plus extraordinaire transmutation jamais entreprise par un alchimiste : transformer le plomb en or.
Dans son cas, il s'agit que l'autre paie son ratage. Les sentiments pour le fils sont trop troubles pour échapper à la vengeance. Le fils attend de ceux qu'il aime qu'ils endossent les affres de ses échecs et qu'il récupère leur dépouille en échange. Le fils est un coucou. Un vampire. Un parasite. Il incarne toutes les figures de ceux qui volent l'identité des autres pour s'installer dans leur peau et quitter leurs oripeaux.
La tragédie du fils est de ne vouloir que l'unique chose qu'il ne peut obtenir. Soit d'être ce qu'il n'est pas. Toujours cette vieille névrose qui le pousse à l'insatisfaction carabinée! Malheureusement, personne n'a jamais réussi à quitter le fil de sa vie pour endosser celui d'une autre - fût-il le fil du fils. D'ordinaire, les gens sont toujours heureux d'être ce qu'ils sont et ne voudraient pour rien au monde ne pas être eux. Le fils est un monstre de vouloir le plus sérieusement du monde troquer son existence contre celle d'une autre!
Curieusement, au lieu de consentir à assouvir le marché de dupes, les copines fuient en découvrant le pot aux roses. Elles exigent même qu'il disparaisse et s'abstienne de les harceler. Elles prient de ne plus croiser son regard et son chemin. Elles pleurent le jour maudit où elles l'ont rencontré et où elles ont cru qu'il était un mec bien.
En découvrant à leurs dépens sa folie et ses crises d'hystérie, ses reproches virulents et sa perversion, elles comprennent que ce qu'endure la mère n'était pas de l'ordre de la plainte victimisatrice. Le fils se venge de la réussite de la fille en lui menant la vie impossible, en l'insultant, en lui faisant des scènes où la violence verbale le dispute à l'agression physique. Comme si ce n'était pas assez effrayant de le voir jeter des verres sur le plancher, casser des portes à coups de poings, il faut avoir le courage d'observer avec quelle science il trouve les mots justes pour atteindre sa mère de la fine pointe de son sadisme à jamais insatisfait.
Pour l'instant, seuls ses amis le trouvent encore drôle. Bizarre, un peu égoïste, mais drôle. Il a l'humour du raté, soit des traits d'esprit qui ressortissent du désespoir. Soulagé dans le fond de constater que son petit jeu social ne le condamne pas encore à se dévoiler devant ses amis, qu'il sauve la face auprès de ceux qu'il estime, il est prêt à tout pour maintenir le jeu de dupes. Comme les bruits de ses crises et délires ne se maintiennent pas qu'aux cloisons familiales, comme la mère et la soeur s'indignent du scandale dont elles sont aussi les victimes, dans le jeu ironique et circulaire de cercle vicieux du bouc émissaire, il a trouvé la parade : passer pour une victime. Il faut dire que voilà bien longtemps qu'il a perdu sa fierté et que son orgueil n'exprime plus que la façade sociale dont il fait parade et assauts acharnés.
Susciter la pitié est son seul moyen de quémander l'amitié qui lui confère l'once de légitimité sociale dont il ne saurait se passer. A son stade de destruction passive, le fils pense encore que l'avenir lui appartient et que sa fuite en avant n'est que provisoire. S'il ne croit plus en lui depuis belle lurette, depuis qu'il a vu le jour en fait, il croit encore en l'avenir avec l'insouciance d'un étudiant de bonne famille qui pense que la vie est belle quand papa et maman la subventionnent.
C'est le seul moyen que la mère et son falot de mari ont trouvé pour acheter leur tranquillité. Payer un appartement rupin et les virées en ville du fils à maman avec les fils à papa pour éviter qu'il leur casse trop les pieds et les contraigne à l'envoyer chez le psychiatre. C'est quand ils admettront qu'ils financent à fond perdus un Tanguy sans les diplômes qu'ils désenchanteront et se résoudront au moins pire : lui couper les vivres. Cette difficile résolution, à laquelle la nécessité les accule, promet des lendemains qui pleurent...

samedi, février 10, 2007

Mirage

"Nous ne reconnaîtrons jamais Israël. Il n'existe pas d'entité nommée Israël, ni dans la réalité ni dans l'imagination", a affirmé Nizar Rayyane, un haut responsable du Hamas dans la bande de Gaza. Cette déclaration est remarquable en ce qu'elle occulte l'élément principal qui bloque l'acceptation de la réalité. Le plus intrigant est le lien opéré entre réel et imaginaire. Comme si le fanatisme consistait moins en un refus du réalisme qu'en une dénégation de l'imagination. On prétend souvent que le refus du réel dans ses aspects dérangeants découle d'un manque de réalisme. Je crains fort que ce ne soit l'inverse : le refus du réel découle plutôt du manque d'imagination. L'imaginaire est précisément notre plus sûr lien avec le réel. En réfutant l'existence fantasmatique d'Israël, le dénommé Rayyane indique que la source de l'altérité et de sa reconnaissance se situe dans l'imagination. L'obsessionnel et le stéréotypé proviennent d'un manque d'imagination, soit d'une déformation de la représentation, qui voudrait que le réel ne change pas dans ses manifestations. Déclarer qu'Israël n'existe pas alors que tous les indicateurs prouvent le contraire n'est pas seulement la croyance au mirage inversé - soit l'illusion selon laquelle le réel est un mirage et le mirage le vrai indicateur du réel. On objectera sans doute que Rayyane est un politicien mû par des objectifs très pragmatiques (soit, à ses yeux, la défense du peuple palestinien). C'est justement sa manière d'aborder la politique qui pose problème et montre à quel point le peuple palestinien est dirigé par de bien mauvais guides : en affirmant ainsi, sans ambages, que l'art de gouverner répudie l'imaginaire au profit du réel, il dévoile l'étendue de son contresens. Son incapacité à s'ancrer dans le réel provient bel et bien de sa pauvreté en fantasmes, non d'une luxuriance hyperbolique.

Colère

Je serais musulman, je me sentirais d'une colère! Colère contre l'Occident qui continue de mépriser l'Islam au nom de la vieille lutte entre les deux monothéismes prétendant à l'universalisme. Colère contre la bêtise de ses sectateurs décervelés qui s'imaginent qu'ils possèdent la vérité à proportion de leur fanatisme borné. Qui aura la suprématie entre l'Islam et le christianisme? Ni l'un, ni l'autre! Mais c'est une autre affaire.
Ma colère principale ne serait pas tournée contre l'Occident. Non que l'Occident soit dénué de reproches. Il est même le principal responsable de la montée de l'islamisme et de la dégénérescence de l'Islam. Il serait temps de cesser de chercher des coupables étrangers. Les Etats-Unis? Pays trop complexe pour subir les outrages de généralisations hâtives! W? Cet homme irresponsable mérite plus la compassion que la haine stérile, à moins bien entendu qu'on ne lie définitivement son destin à celui de Saddam. Après tout, si les crimes du second ont été jugés de la plus expéditive des manières, ceux du premier courent toujours. Mieux vaut être président des USA que de l'Irak!
Non, ma principale colère serait dirigée contre l'intérieur de ma religion. Car mes coreligionnaires qui cèdent facilement à la colère et nomment honneur le réflexe primaire de vengeance ont dénaturé ma religion jusqu'à laisser croire au monde que les musulmans étaient des terroristes arriérés. Les responsables de cet état de fait sont moins les Etats-Unis, qui en ont profité, que les musulmans eux-mêmes.
Oui, plus j'y réfléchis, plus je me rends compte que le principal ennemi de l'Islam croupit dans l'Islam même, un peu comme le principal ennemi du christianisme était chrétien. C'est d'ailleurs une constante que nous rappelle le mythe d'Oedipe : l'ennemi le plus farouche d'Oedipe n'est autre qu'Oedipe lui-même - et personne d'autre. Le cheval de Troie légitimant l'islamisme fut le colonialisme. Cet impérialisme déguisé en philanthropie culturelle fournit le prétexte idéal à l'essor de l'islamisme comme seule résistance possible. L'islamisme apportait une réponse forte et courageuse à l'hypocrisie de l'impérialisme hégémonique tel que l'Occident le concevait.
L'islamisme n'est rien de moins que la pensée folle selon laquelle la Vérité fut révélée lors de l'Age d'Or, au VIIème siècle, avec l'avènement du Prophète. Aujourd'hui que l'Espagne traduit plus de livres étrangers que tout le monde musulman réuni, cette sclérose de la pensée s'explique par le refus du devenir. L'islamisme est la doctrine la plus réactionnaire que je connaisse. Elle voudrait que le monde ne change pas et que la Révélation permette de le conserver identique à jamais.
Raison pour laquelle l'ennemi de l'islamisme, c'est le libéralisme. Car selon l'Occident démocratique, capitaliste, laïc, féministe et agnostique (soit autant de changements majeurs dans la conception traditionnelle du monde), le monde n'est qu'un indéfini tourbillon, allant de changements en changements, incessants. Les deux ennemis irréductibles de la modernité présentent deux conceptions du monde antagonistes : pour l'un, rien ne change; pour l'autre, tout évolue.
Entre les deux, la modération commande d'observer que le vrai ennemi de l'Occident n'est nullement le monde musulman, comme aimeraient à nous le faire accroire quelques faucons décatis, pas même l'islamisme, mais bel et bien l'Occident lui-même. Qu'est-ce que l'islamisme, sinon la réponse désespérée à la puissance aveugle et destructrice de l'Occident, à cette politique de la terreur qui se présente comme démocratique alors que hors de ses terres, elle pratique le totalitarisme le plus éhonté et travesti? L'islamisme n'est rien de moins qu'un symptôme de la modernité, une idéologie certes monstrueuse, mais qui n'a rien de viable à proposer contre ce qu'elle dénonce. L'islamisme est la quintessence moderne du ressentiment.
Comme courant de pensée à la mode, ses crimes sont passagers et illustrent la décadence du monde. La vraie victime des agissements de l'islamisme, ce sont les musulmans. Pas seulement ceux de l'époque contemporaine, qui subissent de plein fouet le rigorisme d'une pensée encourageant la soumission intellectuelle au nom de Dieu.
Le constat tragique porte sur les conséquences de l'islamisme à moyen terme. C'est l'Islam de demain qui aura à répondre des agissements des illuminés qui endeuillent le monde d'aujourd'hui! A-t-on oublié l'effet désastreux de l'Inquisition sur la chrétienté? Les abus totalitaires et très politiques du catholicisme encouragèrent grandement les Lumières et le mouvement d'émancipation de la société à l'égard du religieux. La laïcité est la réponse aux crimes perpétrés au nom de Dieu.
Refuser d'interpréter la parole divine est une vieille rengaine de la civilisation. Elle illustre jusqu'à la pathologie le besoin forcené de certitude et de vérité dans un monde qui justement laisse transparaître son incertitude et son absence de fondements. La violence occidentale a détruit les cultures colonisées jusqu'à laisser transparaître la béance du sens.
La colère du monde exprime la désertion du sens. Rien de telle que l'administration de la Vérité pour répondre à cette grave carence qui empêche les hommes de tourner rond. Dieu a toujours eu le dos rond. En attendant que l'Islam se remette des excès de zèle de ses sectateurs, le premier réflexe de survie des musulmans consisterait à réfuter avec vigueur toute parole prêchée au nom de Dieu. A la longue, Dieu doit être fatigué de subir les obsessions des esprits dévots, dont la cause est bien moins spirituelle que politique (soit fanatique).
C'est d'ailleurs le principal reproche qui mériterait d'être adressé à l'islamisme comme résurgence actuelle du fanatisme universel : de se réclamer d'autant plus de Dieu, soit d'un terme générique prêtant à toutes les définitions, pour mener une campagne antispirituelle, dont les visées réelles sont l'obtention et la jouissance du pouvoir. Les islamistes sont des politiciens à barbe longue et idées courtes. C'est pourquoi les oulémas ne méritent d'être considérés que pour ce qu'ils sont : des usurpateurs. Si Allah est grand, ils ne sauraient en être les dignes représentants.

vendredi, février 09, 2007

Généalogie de la philosophie bourgeoise

Au départ était le Verbe. Soit la croyance au sens comme fondement du réel. Penser impliquait de retrouver le sens perdu, le sens fondamental. C'est, bien entendu, la quête après laquelle court le père de la philosophie occidentale, Platon.
Après la Révolution française, la bourgeoisie accède au pouvoir. Pas seulement en France, mais en Occident. L'avènement politique de la bourgeoisie marque l'avènement de la philosophie des Lumières qui aboutit au postmodernisme. Entre Kant et Derrida, une évidence - essentielle.
Des philosophes artificialistes (j'emprunte l'expression à Clément Rosset) comme Lucrèce ou Pascal venaient d'horizons très différents, mais présentaient pour points communs de ne pas croire au sens en tant que tel. Pascal était ce jansénite pour qui Dieu s'était retiré du monde. Lucrèce, un disciple génial du matérialiste Epicure.
Avec l'avènement du kantisme, il ne s'agit pas seulement de faire la jonction hypothétique entre représentation et réel. Il s'agit plus que jamais de retrouver le sens. Raison pour laquelle Kant, Hegel ou Heidegger possèdent des styles aussi abscons et jargonnants. Pour eux, la quête vitale, ni plus ni moins, porte sur l'exhibition par le verbe de ce fameux sens introuvable, mais néanmoins objet de la quête. Kant ou Hegel croyaient être parvenus à leur fin. Heidegger se montre, sinon plus prudent, du moins plus concentrique dans son approche, se contentant de décrire des approches circulaires et circonspectes autour de l'Etre.
Plus la bourgeoisie s'installe aux commandes du pouvoir, jusqu'à le mondialiser, plus le sens devient inaccessible et d'autant plus objet de la quête suprême. Ainsi du postmodernisme, qui devient plus qu'illisible et, à force de revendiquer le sens en marge, dit n'importe quoi. Deleuze dit vague et divague. Derrida fait de la différance le concept central de sa philosophie de l'évanescence.
La bourgeoisie a-t-elle cru qu'elle parviendrait à établir la jonction entre le sens et le Sens, entre le sensible et l'Etre? Au crédit de cette hypothèse, l'examen du succès que rencontre le postmodernisme s'explique, soit par la qualité de cette théorie, soit par la croyance dans l'inaccessibilité du sens. Hegel jargonnait pour retrouver le Sens seulement enfoui. Le postmoderne délire pour combler l'absence du sens, sa vacance permanente. Notre monde a renié l'explication du sensible par l'Etre sans être capable d'y opposer autre chose que l'absurde.
Soit la destruction du sens comme fondement. Le délire philosophique ne s'est pas accentué par hasard à mesure qu'il prétendait remplacer l'ancien dualisme par l'absurde - soit l'opération impossible, autant que la mission. C'est la raison pour laquelle les philosophies qui amorcent la réconciliation du sens avec le réel sont nécessairement et instinctivement très claires. Cas de Rosset et Girard. Car l'homme a plus que jamais besoin du sens pour exprimer son lien vital avec le réel, ce grand inconnu.

jeudi, février 08, 2007

Discriminations et coutumes

En écoutant Nicolas Sarkozy s'exprimer (très bien) devant des citoyens français triés sur le volet, j'ai intégré que le candidat de l'UMP se situait dans le réel alors que la candidate du PS se mouvait dans la démagogie. Ce constat est triste car il ne signifie pas que Sarkozy soit dans le vrai. Il est catastrophique d'observer que le parti (encore?) majoritaire de l'opposition nage dans une telle illusion qu'il nie les vrais problèmes pour proposer un programme sans consistance.
Face à Sarkozy, il serait temps de demander : qu'est-ce que la gauche? Peut-on encore proposer aux électeurs le socialisme collectiviste du XXème siècle, celui au nom duquel Mitterrand manqua de couler la France avant d'être rattrapé par le réel? Bien sûr que non! La gauche a toujours incarné la possibilité du progrès. Le progrès suppose le changement positif, pas le changement pour le changement. A l'heure actuelle, la gauche a perdu la possibilité de se réclamer des idéologies collectivistes pour s'opposer au capitalisme.
Elle s'est perdue dans les méandres du capitalisme et du libéralisme sans être capable d'opposer un discours critique et viable. Les partis de gauche conséquents en Europe prônent des libéralismes de gauche, soit la social-démocratie - nullement l'antilibéralisme. C'est la position en France d'un Rocard ou d'un Strauss-Kahn. Ce n'est malheureusement pas celle du socialisme contemporain, qui prétend toujours que s'il arrive au pouvoir, il améliorera les choses en aidant les pauvres et les démunis grâce à l'intervention de l'Etat.
Malheureusement, il suffit d'observer les différentes expériences internationales pour se rendre compte que l'interventionnisme n'améliore pas la justice et que la mondialisation n'a fait que rendre inéluctable la disparition des idéologies collectivistes. La gauche a besoin de revenir au réel pour échapper à la démagogie qui la gangrène et qui la pousse à ne jamais affronter les vrais problèmes des Français (qui sont aussi les problèmes, mutatis mutandis, des Occidentaux).
Si Lionel Jospin a laissé Le Pen accéder au second tour en 2002, ce n'est pas que ce social-démocrate ait eu à rougir de sa politique d'ensemble. Je pense même qu'il est à créditer d'un bon bilan. C'est qu'il a refusé de reconnaître le problème de l'insécurité, des banlieues, de la délinquance, de l'immigration, tous thèmes que Le Pen était le seul à aborder depuis vingt ans. Les électeurs, qui sont tout sauf des imbéciles, n'ignorent nullement que Le Pen n'a aucune solution conséquente à apporter aux problèmes effectifs qu'il dénonce. Mais enfin, au moins avait-il le mérite d'en parler quand les autres traitaient de ces problèmes avec la morgue de grands bourgeois ignorants et taiseux. Quand j'entends des voix s'élever contre Sarkozy au motif qu'il reprendrait les thèmes de Le Pen et qu'il banaliserait le racisme et la xénophobie, je demande qu'on regarde les vraies statistiques. En refusant de proposer des solutions à la délinquance qui frappe les jeunes issus de l'immigration africaine (notamment et surtout), on ne fait que mépriser ces jeunes et précipiter la cadence infernale du cercle vicieux de l'exclusion. Les antiracistes inconséquents et bienpensants se rendent-ils compte que leurs revendications supertolérantes empêchent la résolution des vrais problèmes que charrie la xénophobie?
La vraie gauche ne nie pas le réel, elle revendique la justice. Elle ne promet pas la perfection, elle reconnaît l'imperfection. Malheureusement pour le débat démocratique, à l'heure actuelle, Royal et la gauche antilibérale se distinguent surtout par leur incapacité à s'attaquer aux problèmes économiques, aux flux migratoires, à l'insécurité, aux retraites ou à la santé. Venant des antilibéraux, la carence n'est pas très inquiétante. De la part du PS, l'erreur l'est d'autant plus qu'à chaque fois que Royal émet une proposition, elle s'aligne sur les thèmes de campagne de Sarkozy.
La gauche s'est vidée de ses idées au profit de promesses dangereuses et inapplicables - démagogiques au lieu de progressistes. Mitterrand a juré de réduire le chômage? On a vu le résultat. Aucune alternative viable au libéralisme à tendance anglo-saxonne de Sarkozy n'est proposée. Pourtant, les possibilités ne manquent pas.
Le principe de justice exigerait que la France milite pour une Europe sociale et que cette Union Européenne politique, et non économique, exige la mesure qui conditionne le principe de la mondialisation harmonieuse. A l'heure actuelle, la mondialisation suit un cours sauvage et suicidaire. Que n'attend la gauche pour exiger des lois internationales politiques? Ce que l'OMC a su obtenir au niveau économique ne pourrait être obtenu au niveau politique? C'est bien entendu faux, à moins de penser que la démocratie est l'apanage de l'Occident.
Justement, l'extension de la démocratie au monde est une exigence qui devrait émaner de la gauche. A l'heure où le concept de nation explose pour laisser libre cours à ceux de globalisation et de fédération, il serait temps de constater la raison principale qui anime l'antioccidentalisme : les déshérités ressentent l'injustice d'être les victimes de la démocratie. Comme si l'Occident considérait que la démocratie n'est valable que pour les peuples occidentaux et que les autres sont quant à eux soumis au régime des totalitarismes. Il est grand temps d'exiger que la démocratie ne soit plus l'exception, mais la règle. Avec un corollaire : si la démocratie n'a pas connu d'extension plus rapide, c'est à cause de l'hypocrisie des dirigeants des démocraties qui se sont arrangés des totalitarismes pour mener une politique internationale injuste et cupide.
Le vrai combat de la gauche est un combat contre l'ultralibéralisme et pour la prise de conscience que les vrais problèmes se jouent désormais à l'échelle mondiale. Le temps du ministre des Finances tout-puissant dans son pays est révolu. Il est temps que les décideurs mondiaux deviennent les politiques et que ce privilège ne soit pas confisqué par les leaders économiques, dont les intérêts se situent aux antipodes (l'enrichissement) et mènent à l'injustice. Le principal reproche qui peut être adressé à Sarkozy est de ne pas tenir compte de la mondialisation en n'envisageant l'élection présidentielle que comme un débat franco-français. Résultat : les Français sont pris en otage par la mondialisation ultralibérale et se trouvent contraints d'entériner des changements qui en eux-mêmes sont injustes! Pour rétablir la justice, la seule solution passe par la mondialisation de la politique et le retour logique à la prééminence du politique sur l'économique.
Cette internationalisation de la politique n'implique pas seulement la lutte contre l'ultralibéralisme. Le principal credo de la gauche porte en fait, non sur la justice idéale et démagogique, mais sur l'adaptation des sociétés humaines en voie de mondialisation à l'environnement. Autrement dit : accepter que le réel soit imparfait et que l'environnement n'ait pas été créé pour l'homme et ses besoins. Si l'homme suit la pente galopante de son désir, il scie la branche sur laquelle il est assis.
C'est dire que le vrai combat de la gauche mondiale ne porte nullement sur la transformation de la politique en écologie (combat aberrant pour lequel militent les partis écolos traditionnels et qui explique leur confidentialité), mais sur l'intégration de l'écologie à la politique comme fin politique. A l'heure actuelle, la seule fin que poursuit la politique est de proposer à l'homme les meilleures conditions de vie en usant de tous les moyens de consommation. A ce rythme de consommation effrénée, le monde va imploser et l'homme disparaître. La seule alternative à ce schéma suicidaire est l'adaptation de l'homme à son environnement. L'homme se vit depuis l'industrialisation et la technique comme "maître et possesseur" exclusif de la planète, selon une expression empruntée à Descartes.
Il ne s'agit nullement de considérer l'homme comme une espèce nuisible et digne de disparition (credo de certains écologistes intégristes), mais d'assurer la pérennité de notre espèce en ne concevant plus seulement le court terme comme l'horizon temporel indépassable des aspirations politiques des citoyens. A quand le concept de citoyen mondial et plus seulement de citoyen national, ayant conscience que les vrais problèmes se jouent à l'échelle internationale? Raison pour laquelle le vrai combat de la gauche porte sur la conquête interplanétaire et la compréhension que la vie ne se cantonne plus seulement aux seule limites de la Terre. Il est temps de réaliser le rêve d'Asimov.

Diabolisation

Dans l'affaire du procès de Charlie-Hebdo, que des organisations musulmanes, comme la Mosquée de Paris et l'UOIF (proche de Ramadan), intentent à l'encontre de certaines caricatures jugées insultantes, ce n'est pas l'islamophobie qui est visée. Ce terme est systématiquement repris par tous ceux qui aimeraient que l'Occident laïc se plie à des règles totalitaristes et qu'il assimile la satire à l'insulte.
Malheureusement, au nom de la liberté d'expression, on a laissé passer toutes les attaques à l'encontre du christianisme, singulièrement du catholicisme et de la papauté. Ce qui est valide contre les catholiques ne le serait-il plus contre les sunnites ou les chiites? Dans ce procès, les plaignants ne dénoncent pas les messages en tant que tels. Ils ne savent que trop bien qu'à les lire avec lucidité, ceux-ci sont tolérants et effectuent la distinction entre Islam et terrorisme ou fanatisme islamique. Après tout, les faits le prouvent. Poursuivis pour des chefs d'accusation similaires, les responsables du Jyllands-Posten ont été acquittés au Danemark le 26 octobre 2006, le tribunal ayant considéré que les dessins n'étaient pas offensants à l'égard des musulmans.
Pourtant, les émeutes homicides qu'ont déclenchées ces caricatures instrumentalisées dans le monde musulman en disent long sur le fanatisme qui étreint certaines foules, bien moins minoritaires que voudraient nous le faire croire certains analystes apeurés et certains esprits épris de tolérance mal digérée. Le cas Reddeker, avant lui celui de Salman Rushdie, l'assassinat de Théo Van Gogh ou les menaces pesant sur Taslima Nasreen rappellent que toute critique à l'encontre de l'Islam est passible de pseudo fatwas appelant au meurtre et à la violence.
Le dessin de Cabu représentait Mahomet "débordé par les intégristes" et soupirant : "C'est dur d'être aimé par des cons." Dans ce message, la différence entre musulmans et intégristes est évidente et l'assignation des organisations musulmanes cache un autre motif, liberticide cette fois.
Pour l'UOIF en particulier, dont l'intégrisme est évident, il n'est pas admissible que l'on puisse se moquer de l'Islam. Toute critique d'un musulman, fût-il fanatique, est dirigée contre l'Islam en général. Il ne s'agit pas seulement d'occulter le fanatisme qui sévit chez les musulmans et qu'on aimerait oublier en le niant avec hypocrisie. Il appert bel et bien que le droit à la critique est nié quand la défense des doctrinaires les plus sectaires est orchestrée par de soi-disants défenseurs de l'Islam en général. On se souviendra que Ramadan avait réussi à faire interdire le Mahomet de Voltaire à Genève pour les mêmes motifs.
Au nom de l'antiracisme, on voudrait que le racisme n'émane que de l'Occident. Plus le temps passe, et plus la mondialisation nous permet de mesurer combien ce prisme déformant ne correspond pas à la réalité. Il n'est nullement besoin d'en appeler au relativisme pour justifier de l'attitude des organisations musulmanes sus-mentionnées. Celles-ci ne font que défendre une position bien connue en Occident, de surcroît fort classique et obscurantiste, qui voudrait que le sacré soit inattaquable. C'est le plus sûr moyen d'orchestrer la légitimation de l'intolérance.
Au nom de la tolérance et de la peur de passer pour racistes, les Occidentaux ferment les yeux sur certaines valeurs véhiculées par d'autres cultures, comme le port du voile, l'excision, le machisme, les mariages forcés, j'en passe et des meilleures. Pourtant, c'est au nom du rationalisme et des Lumières que ces mêmes valeurs ont été combattues en Occident. On connaît le résultat : en lieu et place des guerres de religions et du totalitarisme religieux, la démocratie s'est imposée, avec des bénéfices incontestables. Qui songerait à comparer la théocratie iranienne avec la démocratie française?
Manifestement, les puissances religieuses sortent les griffes quand elles se sentent menacées par des valeurs qui indiquent l'avènement d'autres conceptions du divin. On voit mal le rapport entre Allah et le terrorisme ou les manifestations anti-caricatures; entre Allah et le négationnisme répandu dans la culture musulmane; entre Allah et les rites liberticides comme le machisme travesti en féminisme islamique. La liste serait longue de ces atteintes cautionnées au nom (controuvé) de la parole divine interprétée par les manipulateurs de la cause obscurantiste. Il suffit de constater dans quel état se trouve le monde musulman pour savoir que ces peuples n'ont nullement besoin d'un surcroît de religion, mais de démocratie.
La religion musulmane telle que l'UOIF l'entend, et telle que les oulémas la conçoivent pour la plupart, ressortit non de la spiritualité, mais du totalitarisme théocratique et du dogmatisme politique. Pourquoi ne mentionne-t-on pas plus souvent le fait que tous les oulémas, à l'exception de ceux d'Indonésie, ont approuvé les attentats du 11 Septembre? Que le monde musulman traverse une telle crise que des élections démocratiques porteraient au pouvoir les partis islamistes de la plupart des pays à dominante musulmane? Que les plus intégristes des musulmans sont considérés comme les plus purs et honnêtes, au motif que l'intégriste est l'intègre par excellence?
Il serait temps d'identifier clairement la censure et la violence comme des maux islamistes qui n'ont rien à voir avec l'histoire de l'Islam. Oublie-t-on que la majorité des théologies musulmanes sont tolérantes? C'est donc bien qu'un changement est intervenu et que celles qui se montrent à l'heure actuelle les plus visibles ne sont nullement les plus modérées ! Il est clair que le fanatisme islamiste découle de réactions au colonialisme occidental et à l'impérialisme néo-colonial qui continue de sévir. Ce sont les vraies critiques que l'on pourrait opposer à l'Occident : d'avoir, au nom de l'impérialisme hypocrite qu'il poursuit à l'étranger, favorisé systématiquement les partis extrémistes qui servaient ses desseins à court terme et qu'il avait largement contribués à créer par sa politique de mépris. L'Occident a méprisé le monde musulman au nom de la supériorité du christianisme et en récolte les fruits avariés à l'heure actuelle.
Ce n'est pas une raison pour les accepter au nom de la culpabilisation et de la démagogie! Il est facile de définir l'islamisme : comme pour chaque réaction de haine et de violence, il s'agit de la primauté accordée au littéralisme sur l'interprétation des textes sacrés et à l'intervention du divin dans le politique. Ce schéma n'est nullement original : il retranscrit celui de toutes les religions quand elles prétendent à l'influence politique. Les imams qui participent de cette revendication totalitariste veulent le pouvoir politique et pratiquent la surenchère religieuse aveugle et inconsidérée au nom de Dieu. Les religions pourront prétendre à la cohérence et à la crédibilité quand elles cesseront de parler au nom de Dieu. Les zélateurs de quelque parti que ce soit qui prétendent agir de la sorte sont des imposteurs et des illuminés.
C'est ce que rappelle Cabu et c'est pour cette raison qu'il est poursuivi en justice. Les musulmans qui agissent de la sorte ne se rendent pas compte que leur fanatisme discrédite leur religion sur le long terme et que l'Islam aura à répondre dans quelques siècles de ses débordements terroristes et liberticides, comme les catholiques eurent à répondre des Croisades et de l'Inquisition. La laïcité fut la réponse à la violence que génère le religieux lorsqu'il se pique d'intervenir dans la sphère du politique. Le plus étonnant est de considérer le malaise des Occidentaux, qui hésitent entre la tolérance et la défense des principes démocratiques. Ont-ils oublié que la limite de la tolérance se situait face à l'intolérance? Que tous ces maux qu'ils affrontent et qui concernent l'Islam lui sont familiers et qu'ils étaient similaires à l'époque du christianisme totalitaire?
Je connais trop d'Occidentaux qui, au nom de la tolérance, feignent d'ignorer le mal profond qui étreint l'Islam à l'heure actuelle. Rien n'est plus dangereux que de décréter que toute critique à l'encontre de l'Islam découle de l'intolérance et de l'ethnocentrisme raciste! Ainsi des musulmans d'Occident qui s'effarouchent souvent des critiques contre l'islamisme, comme si toute critique dirigée contre l'Islam revenait à condamner l'Islam en général. Ce sectarisme montre à quel point les convictions de ces musulmans sont fragiles et controuvées. Plus conséquents et sûrs des principes de leur foi, ils seraient les premiers à lutter contre les courants sectaires de leur religion. Au lieu de quoi ils se réfugient dans la paranoïa et la victimisation.
Ces moralistes à la mémoire courte ont oublié les ravages que Dieu feignait de légitimer au nom de principes trop humains. Dans ce procès, les organisations musulmanes prétendent défendre Dieu contre les injures des hommes impies. Le principe même du procès évoque des pratiques du Moyen-Age, comme si une part importante de l'Islam était incapable d'accepter le principe de la liberté d'expression. Comme si Dieu avait besoin de quelques zélateurs intolérants pour organiser sa défense! L'argument est comique et de bien mauvaise foi. La vérité est que ces dévots sont les premiers à insulter Dieu par leur violence et leur intolérance sans frein. On peut critiquer Voltaire, mais il avait bien raison de classer le fanatisme sous la bannière de l'Infâme.

mercredi, février 07, 2007

Le théorème de Ségolène

Grâce aux travaux remarquables des archéologues, nous sommes en mesure de présenter au grand public un très ancien théorème de l'école antique des Foulosophes. Qui a dit que l'histoire se répétait?


Ségolène est une vitrine.
Or, je ne suis pas un lèche-vitrines.
Donc je ne vote pas pour Ségolène.
CQFD.

La démocratie et son ombre

Après son triomphe-surprise de 2002 (du moins, à ce qu'on nous dit, car il se pourrait que la surprise ait été téléguidée en haut lieu), Le Pen est devenu l'épouvantail de la politique française. Il menacerait la démocratie. A moins qu'il ne révèle la menace qui plane sur la démocratie...
Qu'est-ce que le syndrome Le Pen? Un nationaliste démagogue, doté probablement de velléités de racisme, de xénophobie et d'antisémitisme. Raison pour laquelle on l'étiquette extrême-droite. Si l'on s'en tient à son programme politique, Le Pen est un clown effrayant et grotesque.
Tiens, coïncidence, l'extrême-droite est en progression dans toute l'Europe : Autriche, Italie, Pays-Bas, Belgique, Allemagne, Roumanie... L'Europe semble touchée par la montée des discours selon lesquels la force et l'ordre seuls peuvent résoudre nos maux. Nos maux? La persistance de ces idéologies indiquent qu'il est encore des pensées tenaces pour imaginer que la violence soit le remède contre le désordre et l'imperfection. C'est d'ailleurs la principale explication au nazisme et aux idéologies d'extrême-droite qui ont endeuillé le XXème siècle. Loin d'être la personnification du Mal transcendant, Hitler est surtout le résultat, effroyable sans doute, du désespoir humain poussé à son paroxysme. La règle d'or des extrémistes? Tant qu'ils contestent un régime viable, leur message n'a aucune chance d'être repris par une audience conséquente. Par contre, en cas de crise sérieuse et persistante...
Pendant vingt ans, en gros jusqu'en 2002, on s'est indigné que des Français puissent voter FN. Des Autrichiens, passe encore, mais des Français! Le peuple le plus intelligent du monde! A n'en pas douter, le Pen était le diable en personne, le Grand Satan de la politique, la réincarnation de Hitler et de Mussolini réunis. Aucun analyste ne se hasardait à poser la vraie question : comment se fait-il qu'un populiste nauséabond opère une percée croissante au fil des les élections? Dans quelles conditions politiques et sociales le Führer s'est-il retrouvé à la tête du Reich?
C'est à croire que le moralisme des journalistes politiques et autres politologues estampillés démocrates butte sur l'évidence qui menace la démocratie! La montée de Le Pen serait moins le fait de l'inexplicable perversité de la nature humaine que d'une cause très précise et mesurable : comme le souligne Rosset dans ses Petites pièces morales, Le Pen n'est pas l'antithèse de la clique au pouvoir, qui se pique de démocratie, alors qu'elle se sert de la démocratie pour accomplir ses visées manipulatrices - mais sa caricature. La raison pour laquelle les élites s'indignent tant de l'influence Le Pen tient au fait qu'elles refusent de contempler le profil de leur propre reflet. Le Pen serait-il le miroir grossissant et révélateur de nos erreurs?
Le Pen populiste, démagogue, nationaliste et fumiste? Sans doute! La vraie question n'est pas là. Comment se fait-il que 20 % des électeurs, soit un score en constante hausse depuis trente ans, en soient venus à voter pour ce tribun hors pair, alors que la plupart avouent agir par pure protestation, autant dire par dépit?
Le Pen serait-il le baromètre du moral français - l'extrême-droite, du moral européen? Bien entendu, le vote extrémiste se nourrit des maux de la société politicienne, qui se sert de la démocratie comme d'une vitrine alléchante pour orchestrer ses coups bas. La corruption, les mensonges, la désillusion Mitterrand n'ont fait qu'aviver le désenchantement.
Pis! le désespoir, tant il est vrai que les Français ont perdu confiance dans les représentants officiels de l'esprit démocratique. Si les élus ont tant accusé les représentants frontistes de démagogie, populisme, racisme, xénophobie et mensonges divers (j'en passe!), c'est que ses reproches s'adressaient en premier lieu à eux! Les frontistes ont beau jeu de souligner qu'ils ont toujours été tenus à l'écart du pouvoir et que les responsables du mécontentement sont les politiciens. Ceux-ci ne peuvent ignorer les reproches qui leur sont adressés. Car si notre clique n'avait pas confiqué le pouvoir depuis quarante ans pour en tirer profit au nom de nobles idéaux, ils disposeraient des moyens pour répondre aux arguties démagogiques du FN. A démagogie, démagogie et demi...
Tant pis pour les Français! Chacun sait que les solutions FN sont des leurres grossiers. Pour que des électeurs en viennent à privilégier cette voie de garage, c'est que la mécanique doit être bien grippée. On se suicide le plus souvent de désespoir. Les Français en ont assez que le seul choix qu'on leur laisse oscille entre la peste et le choléra. Soit l'ultralibéralisme de moins en moins rampant avec la mondialisation ou la démagogie frontiste comme remède miracle à tous nos maux.
N'y allons pas par quatre chemins : le FN n'est jamais que l'excédent monstrueux de démagogie qui caractérise le pouvoir démocratique de ce début de millénaire. A force d'encourager le communautarisme avec un mépris d'autant plus souverain qu'il se travestit sous le masque bienveillant de la tolérance, les élites ont fabriqué et continuent à fabriquer la xénophobie et l'exclusion. Puis ils crient au monstre ex nihilo!
Allez expliquer au beauf des cités que les jeunes de son quartier ne sont pas des délinquants alors qu'il subit dans son entrée des hordes adolescentes de sous-prolétaires en puissance, dealant, pissant, chiant et agressant, le tout dans l'indifférence totale! Qu'il constate que la plupart de ces délinquants désoeuvrés sont des enfants de l'immigration méprisés et laissés en pâture à leur sort terrifiant et que les officiels lui expliquent qu'il est victime d'hallucinations inquiétantes et fallacieuses!
Que reste-t-il aux défavorisés de plus en plus nombreux du système, aux précaires, aux rejetés, à toutes les victimes du stress, de la pression sociale et de l'exclusion, pour exprimer leur violence, une fois qu'ils ont compris que le socialisme n'était pas une alternative digne de ce nom et que le communisme était une erreur funeste et criminelle?
Il ne reste aucun choix, le voilà, le problème! Car si le FN a le mérite de mettre le doigt où ça fait mal, chômage, délinquance, sécurité, immigration, il n'est pas besoin d'avoir fait l'ENA pour comprendre que le malaise est tenace et ne se cantonne pas à quelque crise transitoire. Ou plutôt il serait peut-être préférable de ne pas avoir fait l'ENA. Car quand on mesure l'impéritie et l'artificialisme de nos élites politiques, on comprend que le populisme rencontre un succès croissant des classes prolétariennes. Le FN, premier parti ouvrier de France? C'est parce que les ouvriers n'ont plus d'espoir qu'ils se tournent vers la contestation!
Bientôt, si l'on perdure dans l'inconséquence qui veut qu'au nom de l'ultralibéralisme masqué, les inégalités se creusent entre les classes sociales, jusqu'à démembrer les classes moyennes en troupeaux disparates et antagonistes, les fameuses classes moyennes, baromètre du moral des Etats, imiteront ce modèle démagogique en constatant avec effarement que les seuls emplois qui rapportent sont les métiers d'argent. A quand le FN premier parti des professeurs, lassés du mépris des technocrates et hauts fonctionnaires qui les dirigent et ne rêvent que d'une chose - mieux les encadrer, les contrôler et les réduire au rôle de petits techniciens zélés et bornés?
On sait que Platon et Aristote s'opposaient à la démocratie parce qu'elle conduisait à la démagogie. Le FN n'est que l'ombre effrayante de cette démagogie dont les politiciens au pouvoir sont les instigateurs et les responsables premiers. Dans le mythe de Frankenstein, la créature monstrueuse n'existe qu'à cause des expériences douteuses de son créateur inconscient. Il arrivera un jour où les politiciens regretteront amèrement d'avoir conçu l'exercice du pouvoir comme une jouissance toute personnelle, impliquant fatalement le mensonge et les promesses irréalistes. On dit qu'en 1995, Chirac avait prévenu ses proches qu'il les surprendrait par sa démagogie. On mesure le résultat effrayant de cette promesse pour une fois réalisée.

lundi, février 05, 2007

La victimisation

Dans l'altercation Doc/Al Atrassi, la moralisation a montré son visage dominant à l'heure actuelle : la victimisation. En Occident, Girard remarque que la reconnaissance du statut de la victime constitue la grande innovation qu'a apportée le christianisme. La victimisation est venue comme une déformation pernicieuse (et perverse) de cette reconnaissance. C'est l'idée formatée selon laquelle certaines catégories de la population sont des victimes quoi qu'elles fassent et quoi qu'elles disent. Il ne s'agit plus seulement de réfuter les boucs émissaires et la fameuse déclaration de Nietzsche : "Périssent les faibles et les tarés" (déclaration remarquable en ce qu'elle s'applique avec une merveilleuse ironie à Nietzsche en premier lieu).
Le but est de rendre certaines catégories inattaquables du fait de raisons qui sonnent comme autant de prétextes. La victimisation fait d'une personne une perpétuelle victime (première abomination) et une personne inattaquable (seconde et plus ridicule abomination). Qu'un aveugle demande à ce que les trottoirs des rues soient équipés de matériels divers lui permettant de se déplacer le plus normalement possible ne ressortit pas de la victimisation.
C'est la reconnaissance bouleversante dont nos sociétés se montrent capables à l'égard des victimes. Le fait de ne plus lapider les mendiants sous prétexte qu'ils seraient responsables de la peste (exemple historique dont la fréquence est attestée par un texte que cite Girard dans Le Bouc émissaire) ou de reconnaître la souffrance qu'encourt un SDF ne constitue pas une dérobade sociale en tant que telle. C'est une avancée radicale. Nietzsche sur ce point s'est lourdement fourvoyé en invoquant Dionysos contre le Crucifié. Son crime philosophique ne fut certainement pas d'être antisémite ou nazi, mais d'avoir défendu l'ancien système religieux et politique qui légitimait la violence comme nécessité inhérente à la structure même du réel. Les nazis ne s'y sont pas trompés, eux qui cherchaient d'illustres exemples pour légitimer leur propre légitimation de la violence comme catharsis morale, politique et ontologique. C'est d'ailleurs en prenant un peu trop au sérieux les rites dionysiaques que Nietzsche se montra conservateur, ce qui n'est pas une insulte.
La persistance de cette pensée fixe et unique selon laquelle les victimes étant inévitables, il faut les accepter sans protester, n'est pas seulement monstrueuse. Des millénaires de coutumes et d'habitudes la valident comme on a validé l'excision. Ainsi de la prostitution qui serait nécessaire et de surcroît bénéfique (parfois!). Accepte-t-on la pédophilie ou l'esclavage au nom des mêmes arguments? Soit dit en passant, il est toujours amusant de constater que les progressistes qui légitiment la prostitution ne se rendent apparemment pas compte qu'ils ne font pas seulement qu'entériner des proposition ultralibérales (le corps est un objet de consommation comme un autre). Ils se montrent (ultra)conservateurs! Il entre apparemment dans le mécanisme du préjugé de se (ré)conforter à partir de la normalité, la tolérance et la modération.
Contrairement à la duplication savamment entretenue, la dénégation du statut de victime à la réelle victime et la victimisation ne sont pas deux processus différents. Ils appartiennent au même raisonnement, consistant à mépriser la souffrance au nom des intérêts supérieurs du réel. J'ajouterai : tant que cette souffrance est supportée par autrui! Le réactionnaire se moque du pauvre au motif qu'il est responsable de sa misère. Il est évident qu'il l'a choisie en débile incapable de comprendre que le travail lui offrait le toit et le Bonheur. La pute est une créature qui aime se faire baiser par des clients à la queue leu leu et qui de surcroît gagne beaucoup d'argent en s'adonnant à la vente de son corps. A chaque fois, le mécanisme de légitimation correspond à la culpabilisation de la victime.
La victimisation, loin de défendre la victime, ne fait qu'afficher en creux le mépris qu'elle lui témoigne, travesti sous les oripeaux de la compassion et de la compréhension tolérante (ce qui rend le crime plus indécelable et quasi parfait, au moins dans l'immédiat). Expliquer qu'un délinquant mérite l'absolution parce que son père est alcoolique et sa mère cancéreuse ne revient nullement à lui porter secours. Au contraire, cette pose morale revient à le mépriser comme un individu condamné du fait de sa souffrance à l'exclusion et à la marginalité honteuse.
Considérer qu'un banlieusard arabe ou noir n'est pas responsable de ses larcins parce qu'il est issu de l'immigration n'est rien de moins que du racisme inversé à l'encontre de populations à qui on dénie le droit d'appartenir à l'humanité (ou à la République, ou à la société). In fine, le procédé constitue aussi un excellent moyen de ne pas affronter les vrais problèmes au nom de motifs moraux dont on mesure d'ores et déjà les intentions politiques constructives.
Dans le débat Doc/El Atrassi, personne ne s'est avisé que la production (Barma, n'est-ce pas...) avait opposé un Arabe à un Noir (désolé pour la catégorisation hâtive et généralisante, car les termes Arabe ou Noir sont des inepties identitaires!) pour reprocher au traître d'avoir rallié la cause UMP. Avec un train de retard, celui d'élites qui vivent dans leur bulle de savon, l'Arabe était venu avec l'étiquette de comique sur le front. Un Arabe de France est soit footballeur, soit comique. Moi, je rends hommage à Rachid Arhab. Comprenne qui pourra!
Le comique arabe possédait le travestissement imparable pour enrober l'agression qu'il perpétrait en toute quiétude. C'était un Arabe. Donc : il n'était pas raciste. CQFD! Ergo, ergo! Sans surprise, il usa de la rhétorique de la prétérition (je ne vous dirai pas que...) pour porter avec plus de cruauté ses coups verbaux (on sait que les paroles font plus mal que les poings). Il n'avait rien contre les gens de droite, mais... Doc avait commis l'irréparable : traiter les délinquants banlieusards de clowns!
Donner du sérieux à l'absurde est une spécialité de la télévision pour masquer les vrais problèmes. En l'occurrence, il serait plus qu'urgent de se demander comment procéder pour que le chômage ou la délinquance des banlieusards, singulièrement ceux issus de l'immigration récente, ne subissent plus les statistiques alarmantes qu'on feint de découvrir depuis les émeutes de 2006. Un Arabe naîtrait-il voleur ou violeur? Ou un voleur ne serait-il qu'un voleur - un violeur, un violeur? La victimisation est le plus sûr moyen de le laisser mariner dans son exclusion crasse!
J'aurais aimé qu'une âme courageuse se dévoue pour rappeler que clown s'appliquait encore plus aux participants de l'émission de Ruquier qu'aux délinquants banlieusards. Naïvement, je pensais que Polac allait frémir d'indignation et de colère rentrée. Mais Polac vient sur les plateaux pour défendre la littérature contre Minc. Il n'a pas compris que la défense de l'artiste contre l'ultralibéralisme impliquait celle de Doc contre Ruquier. Soit dit en passant, l'ultralibéralisme ne peut rien contre l'art, à moins d'engendrer la disparition de l'homme.
Polac aux abonnés absents, dans son numéro de clown grincheux, personne ne broncha. Ruquier allongea même sa plus grinçante mimique pour signifier à El Atrassi qu'il avait fait preuve de courage en s'attaquant à Doc frontalement! Je me figeai, interdit du procédé d'escamotage et de son impudence caractérisée. Quelle bravoure! Quel héros! Oser adresser la parole à la bête immonde! J'essayai de me rassurer. Ce n'était pas envisageable, un Lucchini ou un Dumas allaient réagir devant tant d'abjection! Mais Dumas était occupé à pavoiser en reluquant discrètement ses chaussures vernies. Quant à Lucchini, s'il a lu Céline, il ignore Girard. Il faudra lui proposer dans son prochain spectacle de consacrer quelques épisodes bienvenus au grand anthropologue. Ce sera toujours préférable à la prose-pensée de Valéry (je n'ai pas dit à sa poésie...). Car Girard explique merveilleusement bien comment le bouc émissaire est la figure idéale du coupable et le bourreau celle de la victime, en un retournement hallucinatoire et indétectable.
En l'occurrence, le bourreau correspondait à El Atrassi, le clown vengeur (double de Ruquier, lui-même double d'Ardisson, lui-même double de Barma, elle-même double de la mentalité bien-pensante des élites, dans un exercice de duplication à l'infini) à l'insu de son plein gré. La victime expiatoire est d'autant plus expiatoire qu'elle s'était toujours montrée grotesque - Doc. Les spectateurs, par leurs applaudissements ou leurs lazzis orchestrés, furent les complices du lynchage. La victimisation? Je ne sais pas si Ruquier et sa bande se sont avisés qu'en invitant Doc pour son apologie improbable en faveur de Sarkozy, ils ont accompli un acte fondateur. Certainement pas celui de participer au phénomène de harcèlement qu'engendre le voyeurisme sadique à tendance médiatique.
Pour la première fois, des téléspectateurs étaient confrontés en masse à l'apparition d'un nouveau genre, jusqu'alors confiné à des marges improbables : en ralliant le camp de Sarkozy, Doc a montré de la grandeur sans en prendre conscience. Doc fut minus en chantant les tassepés et le nirvana. Il fut grand en bravant les interdits. Notre antihéros a brisé un tabou, dont on mesure l'imbécillité manifeste en l'écrivant (car les stupidités ressortent avec usure à l'épreuve de l'écriture) : un rappeur noir et antillais peut être de droite! Les élites auraient tant aimé que les rappeurs soient de gauche du fait de leurs origines! Les banlieusards échapperont-ils au syndrome du prolétariat, qui chercha assiatnce auprès du PC avant de virer casaque auprès du FN?
Les critères de hiérarchisation sociale ne sont pas seulement réducteurs - ils se révèlent destructeurs. La victimisation permet d'empêcher l'enfant d'immigré d'être un citoyen comme un autre en l'enfermant sous des étiquettes aussi aberrantes que débilitantes. La meilleure idée qu'ait eu Doc dans sa vie a été de s'engager auprès de Sarkozy.
Je ne participe d'aucun engagement politique et me contente de voter en conscience. Je me borne à constater que Doc est attaqué au moment où il se montre le plus conséquent (ce qui ne signifie nullement qu'il soit dans la vérité politique, quoique la vérité soit dévoilée par le clown). Le moins qu'on puisse prétendre? Certainement pas que l'engagement politique de Doc respire l'originalité ! Simplement, il vaut mieux être sarkozyste que de chanter les stupidités impayables du sous-prolétariat nihiliste. Malheureusement, la qualité dérange quand elle émane de l'inattendu. Où l'on voit que le principal reproche qu'essuie Doc est plus de rappeler l'hypocrisie du système et des gauchistes revendiqués que son sarkozysme proclamé. Si Doc n'était qu'un rappeur ringard et inconséquent, l'indifférence aurait suffi à tancer les miasmes de sa sénilité précoce! Doc rappelle aux gauchistes autoproclamés qu'ils ne sont pas de gauche!
Un des plus sûrs critères qui situe la valeur de ce qu'on énonce réside dans la haine qu'on provoque. Ne nous y trompons pas, aucun sarkozyste de haut vol n'a encouru un tel harcèlement que Doc. Copé, en ministre du budget éclairé, a eu beau prétendre qu'un professeur gagnait 4000 euros en fin de carrière, il est reçu avec savoir-vivre par les journalistes. J'en connais même qui lui font la bise! Nul n'a lynché Devedjian pour son engagement de jeunesse au sein d'une milice d'extrême-droite. Minc mérite bien plus de reproches que Doc. Polac l'a attaqué, nullement méprisé. Al Atrassi, Ruquier ou Polac reprochèrent à Doc de ne pas manier l'argumentation. Je leur signale en passant que Nietzsche la stigmatisait comme signe de décadence. Ce n'est pas parce que Doc ne sait pas argumenter qu'il a tort de signaler qu'un banlieusard peut être de droite comme un gauchiste, un hypocrite. L'argumentation est le vice de la pensée bourgeoise.
Le vrai problème, comme toujours, n'est pas là. La mauvaise foi a le chic pour attaquer là où le bât blesse - et nullement là où se situerait l'erreur. Doc dérange parce qu'il a eu le front et l'affront de quitter la médiocrité artistique (ce mépris qu'ont les élites lorsqu'elles louent les vertus contestataires du rap commercial!) pour afficher sa différence. On ne passe pas à un excentrique que l'on a étiqueté dragueur invétéré et défoncé chronique de faire preuve de sens politique (aussi controuvé soit-il).
Doc affirme un sens en contresens. Surtout qu'en la matière, notre impétrant n'a pas fait les choses à moitié. Après avoir joué le rôle du bouffon mystico-fumeur sur tous les plateaux télés durant des années, il a signé au grand jour le changement des mentalités à l'oeuvre dans la société française, qui veut qu'un Noir ou un Arabe de France soit un citoyen à part entière. Il a aussi signifié au monde que l'engagement politique n'était pas fonction de la couleur de peau. Ni plus, ni moins. C'est peu et c'est beaucoup à la fois. On imagine le concentré de haine affolée qu'a dû susciter chez les têtes pensantes et bornées qui prétendent nous imposer nos modes, surtout de pensée, la révélation fracassante que les jeunes de l'immigration étaient en train de quitter les stéréotypes auxquels on les avait acculés pour revendiquer leur esprit critique et leur humanité. Un homme qui réfléchit est un homme qui dérange. N'est-ce pas, Doc?

dimanche, février 04, 2007

Le shitstem

Allons mes frères, courage, que diable, abattons ce système, cause de nos malheurs et de nos désillusions! Derrière l'espoir du changement, toute pensée révolutionnaire laisse accroire :
1) que le système dominant est le système unique.
2) que la sortie du système dominant signifiera la sortie du système.
3) que la sortie du système est la voie qui mène à l'autre monde (le bon, celui garanti sans système).
Désolé pour les partisans de l'anarchisme, du trotskisme, de l'altermondialisme, du nationalisme ou de l'islamisme, aucune alternative ne permet de sortir du système en tant que perdurera toujours le schéma politique du système dominant contesté par une myriade de dissidents. Toute alternative est elle-même système. On connaît la plaisanterie sur les religions : toute religion est une secte qui a réussi. Je crains fort qu'il faille en dire de même des systèmes dominants : ce ne sont que des systèmes qui ont réussi par rapport à ceux qui ont failli et/ou se trouvent opprimés.
Pas seulement : il arrive aussi que le système dominant soit meilleur que ses concurrents. Je sais bien que l'argument inébranlable matraqué par les dissidents (qu'ils aient tort ou raison, car Carlos aussi est un dissident) consiste à ressasser les travers du système dominant pour mieux mettre en valeur les changements qu'ils apporteront. Changement n'est pas progrès. Il faut cependant avouer que les différents systèmes monarchiques ne se valent pas. La démocratie libérale fut sur un demi-siècle de très loin supérieure aux expériences tragiques de communismes, qui toutes ont avorté.
L'application de certaines idées génèrent des catastrophes politiques. Ainsi de la folie qui consista à décréter que tous les hommes étant égaux, ils étaient soumis au même régime. On vit le résultat. Je me demande d'ailleurs si les fondements de cette illusion homicide ne sont pas à chercher dans la haine du devenir et de la singularité. Il s'agissait pour les communistes de changer de gré ou de force ce réel insupportable à leurs yeux.
Encore qu'il soit plus prudent de ne pas trop s'appuyer sur l'argument-béquille de la responsabilité individuelle. Il est probable, ainsi que l'enseigne Schopenhauer, que la volonté individuelle ne soit que la réduplication de la volonté générale et que ce que nous prenons pour une décision libre résulte des changements inscrits dans le réel sans cause ni fin. Rosset remarque que les conditions du changement (ou de ce que nous prenons pour telles) sont inscrites dans le réel.
De ce point de vue, la nécessité implique que l'homme n'ait pas à se soucier de son devenir. Quoi qu'il fît, Oedipe devait coucher avec sa mère et tuer son père, un peu comme il est nécessaire, mutatis mutandis, que les vivants meurent et que toute chose disparaisse.
Alea jacta est! En ce cas, le changement, pas l'incessant, mais le majeur, se trouve à nos portes. Non que je m'associe au cortège sinistre des oiseaux de mauvaise augure pour annoncer l'imminence d'une révolution que d'aucuns appellent de leurs voeux empressés à la première occasion. Un critère qui permet de mesurer la pérennité d'un système tient à la puissance d'agir qu'il octroie au peuple. Moins cette liberté est respectée, plus l'espérance de vie du système est compromise. Cas de toutes les utopies, qui correspondent aussi comme par hasard aux totalitarismes violents, comme le nazisme ou le stalinisme en ce siècle. En ce sens, le christianisme politique doit posséder quelque vertu, bien que là ne soit pas le sujet.
Où se situe le sujet, je l'ignore. Ce que je sais, c'est que l'équilibre pragmatique qu'offrait le libéralisme démocratique a été brisé par le fol espoir du Bonheur. La croyance en cette idéologie pernicieuse a engendré l'ultralibéralisme et l'idée que le bonheur était possible dans ce monde absurde et fini à condition de consommer. Je n'ai rien contre le libéralisme en tant que tel. J'estime même qu'à l'heure du choix, aucune alternative à ma connaissance n'est plus viable que le libéralisme démocratique. Anarchismes, altermondialismes, communismes, nationalismes, toutes ces idéologies ont pour particularité de se réclamer d'autant plus de la vérité qu'elles n'ont rien à proposer d'affirmatif une fois passé le temps des récriminations (ce qui ne veut pas dire que les récriminations soient toujours fausses).
Au fil du temps, ledit libéralisme démocratique a enfanté un monstre en prétendant à la mondialisation. C'est dingue comme les mythes sont profonds (ainsi de la Tour de Babel). Là n'est sans doute pas l'essentiel. Car l'ultralibéralisme ne fait que signaler avec usure (de manière caricaturale) les travers rédhibitoires du libéralisme tel qu'il fut pratiqué depuis l'après-guerre surtout : sa défectuosité risque de finir cette fois en défection définitive. Je veux dire sans tourner autour du pot que l'homme est menacé de disparition.
L'expression de fin des temps m'a toujours fait sourire. Elle implique moins le remplacement du réel par le néant que le disparition de l'homme du réel. Cette nuance infime n'implique pas la même chose! Le changement se trouve-t-il à nos portes? Comme je ne crois pas que l'homme soit appelé à disparaître (cette idée, parce qu'elle est prévisible, ressortit par trop du catastrophisme et du mythe de la fin des temps), c'est que l'ultralibéralisme ne fut que l'éphémère transition du politique comme administration de la société humaine vers le politique comme ouverture de l'homme vers l'extérieur. L'ancien système humanisait le monde en le réduisant aux besoins immédiats du désir (humain). Le nouveau sera condamné à assujettir le désir à la nécessité de la pérennité de la race (humaine).
Les écologistes qui se félicitent sous cape des prévisions alarmantes des scientifiques n'ont rien de sérieux à proposer en échange. Leur détestation de l'homme et du réel les conduit à militer contre le libéralisme. Raison pour laquelle ils sont si proches de tous les gauchismes par tradition. Le problème écologiques est un faux débat en ce qu'il occulte celui de la place de l'homme dans le monde. Faisons confiance au réel (qui est tout sauf finaliste, bien heureusement!) pour nous nous prémunir des fantasmes de l'Apocalypse!

Le Mien et le Bal

Hier, Ruquier a repris sa bonne vieille recette : le scandale, le scandale, toujours le scandale. Quel dommage qu'il n'ait pas lu Girard! Il aurait appris que le bouc émissaire est toujours innocent des fautes dont on le charge (ce qui ne signifie nullement qu'il soit absolument innocent!). Je m'étonne pourtant chaque fois qu'on s'en prend à un homme en perdition à mille contre un. Si la télévision s'enorgueillit de ces agressions travesties en débats, on mesure d'ores et déjà où se situe l'honneur des représentants de l'idéologie officielle.
L'invité-vedette était Doc Gynéco. Vous savez, l'improbable rappeur, celui qui a rallié les aficionados de Sarkozy depuis quelque temps. Depuis, Bruno Beausir de son vrai nom se fait insulter par tous les rappeurs de France et (surtout) de Navarre au nom de la morale élémentaire et de l'hygiène publique. Motif : un rappeur doublé d'un banlieusard ne saurait être de droite. Stumy Bugsy (Gilles Duarte) le traite comme un renégat, ainsi que tous les vrais rappeurs qui se respectent et qui adhèrent à la Charte des Rappeurs qui se Respect.
On aurait envie de demander à Stumy, Passi et aux autres comment ils expliquent leur silence conciliant lorsque Didier Morville (Joey Starr) use de l'identité d'un habitant de Nancy aux revenus modestes pour conduire en excès de vitesse et en toute impunité. Serait-il plus moral d'insulter la flicaille et de glorifier la racaille que de soutenir le vote UMP? Sur le plateau de Ruquier, Mustapha El Atrassi, un humoriste pas drôle, compense son absence d'humour par de l'agressivité à peu de frais. Avec un zèle confondant, il se charge de la besogne en tant que porte-parole évident des immigrés. Il est stupéfiant de constater que l'Arabe qui s'exprime en France est naturellement un fin connaisseur des problèmes d'immigration. A ce compte, le Noir de France est par ses gènes spécialiste de l'esclavage et l'Asiatique, disciple infaillible du Tao. De toute manière, tous les coups sont permis, puisqu'il s'agit de stigmatiser Roblès pour son "revirement" et son adhésion subite à l'Axe du Mal.
Entendons-nous : il est évident que, dans le débat politique, être de gauche est Bien, tandis qu'être de droite est Mal. Les stéréotypes sont tellement poussés à leur paroxysme stupide que personne n'est capable d'énoncer ce que suppose l'appartenance à la gauche. Ruquier essaie d'expliquer que cela implique de payer ses impôts. Qui ne paie pas ses impôts avec enthousiasme est donc de droite! Le public, qui n'aime pas payer des impôts, proteste. Lucchini demande non sans raison si ce concept ne supposerait pas le sentiment de la supériorité morale de l'engagé (qui deviendrait ainsi un excellent donneur de leçons). Payer ses impôts reviendrait-il à signer une décharge morale qui dispense de tout examen de conscience supplémentaire?
En fait, la hargne d'El Atrassi ne s'explique pas par des origines banlieusardes mises à vif. Sa défense des banlieusards est viscérale. Serait-ce qu'un Arabe, surtout s'il est musulman (un Arabe est-il automatiquement musulman?), se retrouve automatiquement du côté de ses coreligionnaires putatifs? A ce compte, Ruquier est de gauche parce qu'il est gay et Polac parce qu'il est malade! On remarquera que Zemmour, conservateur pur jus et revendiqué, n'essuie aucun reproche pour ses positions. On aurait pu le traiter de réactionnaire, mais ce n'est pas la règle du jeu.
Pourtant, ce chroniqueur politique est issu de la banlieue. Il est vrai qu'il n'est ni Noir, ni rappeur. Idem pour Roland Dumas, dont la morgue n'a d'égale que le mépris cynique qu'il voue à ses contemporains. Il est vrai que cet adroit homme de gauche fut un ami de Mitterrand et qu'il cultive davantage l'élégance intellectuelle (soit l'immoralisme doublé de bons sentiments rassurants) que le sens de la solidarité. Qui a songé sur le plateau à attaquer le beau Roland pour des scandales autrement plus graves que les débordements de Doc et qui touchent aux tabous de la République des vingt dernières années (l'affaire Elf, celle des frégates, j'en passe et des meilleures...)? Cette impunité surprenante est tout à fait logique. Dumas, comme Zemmour ou El Atrassi, s'en tient aux stéréotypes que l'on attend de son personnage public. Pour sa gouverne, celui d'un bellâtre raffiné et manipulateur.
Au contraire, Roblès ne joue pas au Doc. On passe tout à Morville pourvu qu'il (sur)interprète les rappeurs gansta de service! Le public se rend-il compte de l'incroyable mépris qui anime les Ruquier du show-biz et qui consiste à ranger les invités dans des cases serviles et efficaces? Doc Gynéco peut faire de la promo pour des films X ou ahaner les pires absurdités, tant qu'il reste dans son style de clown défoncé, il ne dérange personne. Depuis qu'il a pris ses responsabilités politiques, la ligne jaune est franchie!
Un rappeur UMP, là, subitement, ce n'est plus la même musique! Un rappeur, qu'on se le tienne pour dit, c'est un banlieusard vindicatif et rebelle qui déteste les flics, les politiciens et prétend fumer des joints alors qu'il sniffe à longueur de concerts. Il est plutôt macho et parle en patois verlan. Peu importe qu'il se montre simpliste, démagogique ou incohérent, l'important, c'est son style. S'il fait preuve de réflexion ou de poésie, on le rangera dans la catégorie des slammeurs.
Le style de Doc est en inadéquation avec ses idées. Subitement, les mêmes qui l'invitaient pour ses excentricités psychédéliques les lui reprochent avec la bonne foi d'un marchand de tabac envers un fumeur ou d'un homme de télévision face à un sportif dopé. La télévision grand public prétend d'autant plus à la dérision que ses revendications trublionnes se limitent en fait à garantir le moralisme le plus étriqué. Raison pour laquelle je m'étonne qu'un Polac, qu'on invite manifestement pour mettre une pincée de contestation dans le conformisme mou et ambiant, du fait de ses références eighties, s'énerve après Doc Gynéco comme si le personnage de l'ancien rappeur prétendait au sérieux social, politique et artistique.
Le principal mérite de Doc est de ne pas prendre au sérieux le système dont il profite avec un détachement assumé et consommé. Voilà en quoi Doc est subversif. Ce n'est pas son "message" qui mérite l'attention. Il engendrerait plutôt l'hilarité. Le rap n'a jamais véhiculé que les plus consternantes billevesées issues du ressentiment et de la haine totalitaire. Le vrai objet du crime? Doc ne prend pas au sérieux un système qui sait que le sérieux constitue son fondement. Sans sérieux, il est perdu.
Doc est on ne peut plus sérieux quand il joue les rappeurs nihilistes et sexuello-provocateur. Raison pour laquelle il recueille alors l'assnetiment généralisé et condescendant. Il l'est beaucoup moins quand il laisse entendre qu'il participe au grand cirque médiatique pour ramasser la maille. Purement et simplement. Les rappeurs stupides et bêlants sont encouragés. Les cyniques et les cupides vilipendés.
Il faudrait savoir! Doc a eu le mérite, entre quelques bafouillements improbables, de rappeler que Ruquier appartenait à la nouvelle gauche. Soit la position idéologique qui consiste à se réclamer de principes de générosité extrême pour mieux mener un comportement d'ultralibéral sans vergogne. Du temps de Molière, cette posture avait un nom : tartufferie. Aujourd'hui que le débat politique se résume aux altercations entre un vieil homme malade (ah, le pathos de Polac!) et un rappeur dégénéré, l'hypocrisie est devenue la règle d'or pour ne pas encourir les ostracisations acharnées.
Doc Gynéco rappelle l'évidence : un individu qui ne pense qu'à s'enrichir et à profiter du maximum des plaisirs est une caricature droitiste. L'embêtant est que cette définition concerne aussi tous les demi habiles qui se prétendent avec véhémence de gauche. Le paroxysme étant atteint par Gérard Miller qui continue à se targuer de Mao dans les dîners mondains d'Ardisson sur Paris première sans encourir le dixième des reproches qu'a subis Doc Gynéco.
Clément Rosset a raison de constater que plus le discours se réclame de la morale, et plus la personne est une crapule. Le moralisme constitue le plus sûr signe de la crapulerie. Le Bien et le Mal comme valeurs essentielles n'existent pas. Ils servent à donner bonne conscience aux dévots. Autrefois, être de gauche consistait à adhérer aux idéologies collectivistes, quand la droite se réclamait du capitalisme. Les clivages respiraient la clarté.
Aujourd'hui que le monde est uniformément libéral, le libéralisme de gauche revient à revendiquer la justice sociale quand le libéralisme de droite considérera que le marché implique le laissez faire! cher à Turgot. Selon cette acception, un rappeur conséquent est un capitaliste pur et dur, qui rêve de prendre sa revanche sur le système. C'est en tout cas l'image que véhiculent Snoop Doggy Dog et l'immense majorité de ses congénères.
La faute de Doc Gynéco est de se montrer beaucoup plus cohérent que les membres de sa caste. On voudrait faire croire que la banlieue est peuplée d'artistes, de sportifs de haut niveau (à en croire les mauvais délires d'un collectif borné, le 113) et de révolutionnaires altermondialistes. Je crains fort qu'il faille adjoindre à ces catégories fort mineures chez les déshérités deux sociotypes majoritaires et interdépendants : les nihilistes et les frontistes. Le FN n'est pas pour rien le premier parti ouvrier de France.
Toutes ces vérités n'intéressent pas la grande bourgeoisie médiatique parisienne qui se réclame de la gauche pour mieux se servir le caviar à pleines louches (et s'en fourrer dans les poches une fois la caméra éteinte). Elle n'apparaît en pleine lumière, à l'écran ou ailleurs, que pour taire la vérité inacceptable : le système dominant est d'autant plus bien-pensant que ses représentations sont floues. Si la représentation officielle était plus claire, il ne serait pas besoin de vociférer et de s'indigner (au sens où Rosset définit ce terme comme l'irritation à l'encontre d'un objet qu'elle s'est chargée de détruire au préalable) contre ceux qui sont accusés d'hérésie (en l'occurrence, Doc). Car les véritables renégats ne se situent pas là où l'on croit. Suivez mon regard...

vendredi, février 02, 2007

Le Minc a gagné

En ce moment, Minc se rend sur les plateaux de télévision pour vendre le dernier opus qu'il a signé et qu'il consacre à Keynes. Je ne sais au juste qui est Alain Minc, entre l'essayiste de best-seller creux et le conseiller des grands patrons. Alain Minc est un super-diplômé, les Mines, Sciences Po et l'ENA, dont il est sorti major. Pourtant, on l'accuse de rater tout ce qu'il entreprend. Ce ne doit pas être tout à fait vrai, puisque les grands patrons continuent à l'installer aux premières loges des strapontins du pouvoir, y compris au conseil de surveillance du Monde (vous savez, l'ancien quotidien de qualité de gauche, avant que Colombani n'en fasse l'écho du système).
Sur le plateau d'On n'est pas couché, Polac se sent repousser des ailes et s'en prend à Minc. Il lui rappelle qu'en 2001, Minc, suite à la publication d'un essai sur Spinoza, a été condamné pour plagiat caractérisé. Trente-six emprunts opérés à vif sur le livre de Patrick Rödel, Spinoza, le masque de la sagesse aux éditions Climats! Polac révèle le pot aux roses, ou plutôt la recette : Minc, sans doute par esprit de tolérance, travaille avec des nègres. Point n'est besoin de chercher plus loin les raisons de la contrefaçon et la graphomanie de Minc.
Plagieur (et non plagiaire, ce serait trop correct), pour un premier de la classe, voilà qui n'est pas le fruit du hasard. Si l'establishment français a élu Minc comme l'un de ses conseillers subliminaux, par-delà ses erreurs stratégiques, c'est qu'il exprime la voix du système et qu'il défend dans sa personne même, bien au-delà des mots, l'esprit du système. D'ailleurs, Jacques Attali, autre figure de conseiller subliminal de la crapule en col blanc, fut également accusé de plagiat. La liste serait sans doute longue de ces cas étranges et grotesques.
Car il faut se rendre à l'évidence : derrière le mépris et la morgue du premier en tout, Minc est incapable de la moindre remise en cause. Cette machine intellectuelle impeccable souffre d'une dystrophie de la logique au détriment des sentiments. Il est demeuré cet éternel crack des grandes écoles, cette bête de concours, qui pense que la vie est à l'image des épreuves de l'ENA.
Je n'ose parler d'intelligence pour qualifier cette curieuse propension à exceller dans l'imitation et à pécher dans le jugement. Les deux phénomènes sont sans doute liés : comme si l'intelligence mimétique poussée à son paroxysme (chauffée à blanc) impliquait l'épuisement du jugement. Le jugement en l'occurrence suppose ce petit supplément d'âme inquantifiable que l'intelligence mimétique ne saurait arborer.
Minc est le prototype de l'ultralibéral, qui pour se donner bonne conscience vote à gauche. La gauche du libéralisme, je sais ce que c'est. La gauche de l'ultralibéralisme consisterait-elle à ajouter une pincée de moralisme et de respectabilité à l'acte monstrueux par excellence - faire de l'économique la fin de l'homme et de la société?
Il suffit de regarder le cursus de Minc pour se rendre compte qu'il est tout à fait cohérent dans sa manie de fréquenter les pontes de l'ultralibéralisme. Minc dans son style est un pur. A la différence des grands financiers, Minc ne se compromet pas. Il reste toujours dans la sphère du donneur de conseils, de l'intellectuel fini dans tous les sens du terme. Minc vit dans le monde d'aujourd'hui, selon lequel fini et réel se confondent. Rien d'étonnant à ce qu'il fête ses cinquante printemps en conviant tous ses amis de la presse, de la banque et de l'intellect. Tous ont en commun de vivre sur le dos du système et de prétendre être sa caution intellectuelle.
Désormais, on saura que pour Minc, BHL et consorts, penser, c'est recopier. Le danger n'est pas seulement palpable, il est monstrueux. Car le mimétisme est un mécanisme qui implique que la dérivation soit dans le même temps déperdition qualitative. Seule la création permet d'apporter du neuf au lieu de se contenter de recycler jusqu'à l'ordure. N'allons pas chercher plus loin la cause de nos maux écologiques. Incapable de créer, l'homme l'est aussi de recycler. Il ne faut pas en vouloir à Minc d'être au final un vulgaire plagiaire. Il est gravement malade - de la pire des maladies : il souffre du syndrome de saint Thomas. Ne croire que ce qu'il voit, tel est son symptome incurable ! Polac a eu tort de chercher des noises à ce martyr de la cause. On ne se moque pas des condamnés à mort. Pas étonnant après que ce maniaque de la réduction sincère se trompe sur tout. Voilà un cas pour lequel l'Enfer se profile alors que lui discerne les vertes prairies des Champs Elysées...
P.S. : je suis en mesure d'annoncer triomphalement le prochain Président de la République. Ségolène Royal, ce qui est tout sauf une bonne nouvelle. Zemmour a eu raison d'observer que Minc était la boussole qui indique le Sud à coups sûrs. Minc est le prophète de l'erreur tragique et le faussaire des valeurs. Ah, j'oubliais. Minc nous annonce l'effondrement inéluctable du système qu'il promeut. Soit l'ultralibéralisme.

jeudi, février 01, 2007

L'hamour

L'humour signale que l'existence vaut plus que le devenir et la représentation.

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